LA PLACE DE LA CONCORDE
Louis XV. La maison (n° 6) où a habité Mmc de Staël, a conservé son grand portail, comme l'ont fait la majeure partie des hôtels de celte rue. En montant un escalier à rampe de fer, on arrive dans un salon à boiseries, avec pilastres et encadrements dorés d'un grand style. Au-dessus des six portes sont assises des figures allégoriques de femmes. Quatre glaces à couronnement cintré et à guirlandes se répètent deux par deux. Autour du plafond s'étend une corniche dorée dont quatre groupes d'enfants occupent les angles; un cinquième bas-relief à sujets d'enfants forme la rosace centrale. Une cheminée de marbre gris à consoles d'acanthe et à bandeau de fleurons en cuivre ciselé, achève de donner à cette pièce un caractère artistique. Un second salon, moins important et moins complet, possède cinq portes à trumeaux représentant des médaillons en plâtre entourés de guirlandes, et des glaces surmontées de vases à guirlandes encadrant un panneau rectangulaire en bois doré. Il en est de même de la salle à manger, qui n'offre plus d'intéressant que six dessus de portes de style Louis XVI, à figures d'enfants soutenant un grand vase. La pièce la plus importante de la maison portant le n° 13, est un salon comprenant quatre portes à frontons supportés par des consoles au-dessus desquelles sont placés des bas-reliefs rectangulaires en plâtre, représentant des enfants se terminant en feuilles d'acanthe et tenant des corbeilles de fleurs. Deux glaces à bordures de feuillages sculptés, l'une s'élevant au-dessus de la cheminée et l'autre lui faisant vis-à-vis, ainsi qu'une cinquième porte à voussure sculptée, donnent à cette pièce le caractère de l'époque de Louis XVI. Un escalier à rampe de fer dans le style attardé de Louis XV, conduit à cet appartement dans lequel M. Droz a rassemblé plusieurs bons objets d'art et de pièces d'ameublement.
En regard de l'hôtel de Crillon et terminant la rue Boissy-d'Anglas, existe la grande demeure somptueusement décorée qu'avait fait construire Grimod de La Reynière. Il y restait, jusqu'à ces dernières années, un salon carré peint par Lavallée, sur les dessins de Clérisseau, architecte-décorateur, dans le style de la fin du règne de Louis XVI, que les travaux d'appropriation du Cercle des Arts ont fait disparaître. Après de nombreuses recherches faites sans résultat, près de l'architecte et de l'administration du cercle, pour savoir ce qu'étaient devenues ces œuvres, nous les avons vues tout récemment paraître dans la vente de la collection de M. de Camondo, ancien président de ce cercle. Les quatre panneaux principaux représentent la Musique, la Peinture, V Architecture et la Sculpture, qui sont probablement caractérisées par des portraits d'artistes contemporains dont il serait très intéressant de déterminer les
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noms. Ces personnalités, prises dans leur atelier, sont d'un naturel charmant, tandis que les arabesques qui les .entourent manquent d'esprit et d'originalité. L'expert, M. Féral, se basant sur la ressemblance de la figure du peintre avec un portrait de Vincent, a attribué ces toiles à ce dernier peintre, mais il est difficile d'adopter cette opinion en présence de l'assertion de Thiery 0), auteur contemporain et très bien renseigné sur toutes les curiosités artistiques de Paris. Lavallée, peintre normand, auquel il attribue ces œuvres, n'est guère connu que par des tableaux d'une froideur banale, tandis qu'il avait obtenu une réputation méritée comme peintre de carrosses et d'équipages. Cet artiste a publié du reste une suite d'arabesques dont quelques-unes sont d'un style délicat. Ce salon élait orné en outre d'arabesques peintes et sculptées, accompagnant les compositions de Lavallée. D'autres peintures identiques décoraient un second salon du cercle qu'on appelait le Salon des étrangers. Peut-être ces arabesques étaient-elles celles qui accompagnaient les grands sujets peints par Lavallée? 11 n'en reste plus trace. La salle à manger, célèbre dans les fastes de la gastronomie du xvine siècle et décrite dans la Lorgnette philosophique, a été modernisée; il n'y est resté en place que deux trumeaux de porte sculptés et l'encadrement de l'alcôve où se tenaient les musiciens pendant les repas macabres que La Reynière offrait à ses convives. Une troisième pièce est ornée de quatre tableaux de chasse par Desportes.
(1) Thiery, Guide de l'amateur, t. I.
La grande voie qui s'étend de la place de la Concorde au pont de Neuilly, en passant par l'arc de triomphe de l'Étoile, sur la façade duquel Rude a laissé le Départ, une des plus belles œuvres de la sculpture française moderne, est annoncée par deux groupes colossaux de N. Coustou formant pendant à ceux de Coyzevox, à l'entrée du jardin des Tuileries et, qui ont été amenés également de Marly à Paris, à l'époque de la Révolution.
M. le baron Roger possède aujourd'hui l'hôtel construit par Chalgrin pour l'actrice MUe Contât, à la rencontre de l'avenue des Champs-Elysées et de la rue de La Roëtie, sur les terrains de l'ancienne Pépinière du Roi, où demeura plus tard la comtesse de Flahaut. L'intérieur a conservé fidèlement l'aspect de ce temps, avec son jardin ombragé par de grands arbres, ses murs à refends et ses fenêtres à frontons et à guirlandes. Il y existait, d'après Thiery, un plafond peint par Rarthélemy pour M. de Langeac, représentant le Lever du Soleil. Quoique modernisé en partie, il reste encore à l'intérieur deux salons dont l'un est orné de dessus de portes à guirlandes de roses relevées au milieu par des patères en bois sculpté et doré, et l'autre de trumeaux occupés par des figures d'enfants en plâtre, symbolisant les Arts et les Sciences. Dans plusieurs pièces se trouvent des cheminées de marbre inscruté de bronzes ciselés de style Louis XVI; les montants de l'une d'elles sont formés par deux figures de faunes en bronze vert dans le style de Clodion ; une autre enfin offre tout à la fois des cuivres de l'époque de Louis XV et de celle du premier Empire, réunis par le caprice de l'un des propriétaires successifs de cette demeure, où, depuis, M. le baron Roger a réuni des objets d'art et d'antiquité, ainsi que des meubles précieux.
Sous la Restauration, une société de spéculateurs résolut d'acquérir tous les terrains s'étendant entre le cours la Reine et l'avenue Montaigne (ancienne allée des Veuves), pour y construire un quartier nouveau
auquel fut donné le nom de François Ie''. Pour justifier cette dénomination, la société acheta, près de Moret, un pavillon carré duxvi0 siècle et le fit transporter sur les bords de la Seine, où il fut rétabli. Rien ne prouve que le pavillon de Moret ait jamais été habité par François Ier, ni même qu'il lui ait servi de rendez-vous de chasse, mais ce que l'on peut affirmer, c'est que ce bijou sculpté peut rivaliser avec les plus beaux spécimens de l'art français dalant de ce règne (1523). Les trois arcades du rez-de-chaussée de la façade principale supportent une frise décorée de médaillons où l'on a cru reconnaître les portraits du Roi et des personnages de la Cour; au-dessus s'ouvrent trois grandes baies à panneaux séparés par des pilastres que termine un toit en terrasse. Il faudrait citer tous les motifs de cette décoration qui sont semés avec une fécondité inépuisable et traités avec une grâce exquise. Cette fois la spéculation, qui n'est pas coutumière du fait, a été bien avisée en dotant Paris d'un monument qui lui faisait défaut. Jusqu'à ce moment, en effet, il nous semble que nous n'avons fait que rédiger une gazette nécrologique de monuments disparus pour la plupart. A toutes les pertes que nous avons signalées, il faut ajouter celle d'un pavillon appelé la maison du Cèdre où demeurait Sophie Arnould et qui a été démoli par le passage du boulevard de l'Aima sur le quai de Bill y.
Une maison de l'avenue de la Grande Armée (côté gauche) s'ouvre par une grande porte à deux vantaux de style Louis XVI. Cette porte n'est pas évidemment celle de la maison qui est moderne; elle y aura sans doute été transportée d'un autre quartier. On vient de démolir récemment (1890), dans la grande rue de Passy, un pavillon où s'était maintenu jusqu'à notre temps le caractère accusé de l'architecture de Louis XV. 11 avait servi d'habilation à une femme qui fut mêlée à la vie privée de ce monarque, Mlle de Romans, mère de l'abbé Louis de Bourbon. Une grille en fer forgé d'un dessin élégant précédait la cour d'honneur. A l'intérieur, on trouvait encore un escalier à rampe de fer finement martelée, une petile salle de spectacle et un salon intact et décoré de belles boiseries et de trumeaux peints représentant des scènes galantes. Lors de la démolition, ces boiseries et la rampe de l'escalier sont devenues la propriété d'un amateur de la Belgique U). Le mobilier en avait été vendu antérieurement, croit-on, par un propriétaire précédent, en 1835.
Une autre propriété de Passy a été mieux protégée, grâce aux soins
(1) P. Marniottan, Démolition de la Folie. {Bulletin de la Société des Monuments parisiens, 1890).
éclairés de la famille Érard, qui la possède depuis qu'elle a cessé d'être
une demeure royale. Le château de la Muette, construit pour la
duchesse de Berry, fille du Régent, devinl ensuite l'une des habitations des rois Louis XV et Louis XVI. La reine Marie-Antoinette aimait beaucoup cette résidence voisine de Paris et située alors dans le bois de Boulogne. Louis XV y avait fait sculpter de belles boiseries dont les dessins existent au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, mais qui ont été' remaniées et modernisées sans respect. De belles peintures y étaient encastrées ; elles font aujourd'hui partie de la collection des tableaux du Louvre et de plusieurs autres musées. La majeure parlie des sculptures en marbre qui animaient ce beau jardin, grand comme un parc et que la spéculation guette sans avoir pu l'entamer jusqu'à ce jour, est restée en place. La pièce la plus importante est un grand vase de marbre blanc entouré de bas-reliefs, dont les similaires existent dans les jardins de Versailles et deTrianon.
Lorsque les frères de la Doctrine chrétienne firent agrandir l'établissement qu'ils possèdent à Passy, ils vendirent, au baron Lionel de Rothschild, un grand salon décoré de panneaux sculptés de la fin du xvne siècle, composé de colonnes, de pilastres et de trumeaux sculptés d'un bon travail, qu'il a fait remonter par un architecte-décorateur, M. Joyeau, dans l'escalier de son hôtel à Londres. L'établissement du docteur Blanche, à Passy, occupe une grande maison, entourée d'un vaste jardin, dominant la rive gauche du fleuve et qui remonte à l'époque de Louis XV. C'est, pensons-nous, celle qui a été possédée par la princesse de Lamballe? La propriété donne à la fois sur la rue Raynouard et sur le quai de Passy. Malheureusement toute la décoration a été supprimée lors de la transformation du pavillon en maison de santé, et on n'en a conservé que les perrons, les terrasses- et les murailles extérieures. J.-F. de Troy y avait peint quatre sujets de V Histoire romaine; les Quatre Eléments et les Quatre 'parties du monde (*).
Avant la Révolution, le coteau de Chaillot supportait plusieurs établissements religieux dont le plus important était le couvent des Minimes, plus connu sous le nom des Bonshommes de Nigeon. De ce dernier, il ne reste plus qu'un beau buste de bronze du commencement du xvi" siècle, qui a fait partie de la sépulture de la famille d'Alesso et qui a été recueilli par le Louvre, après la fermeture du Musée des Monuments français (2). Les travaux d'agrandissement du bois de Boulogne ont entraîné la disparition des restes de l'ancienne abbaye de Longchamps, fondée par Isabelle, sœur de saint Louis. Les tombeaux royaux qui étaient érigés
(1) Guillet de Saint-Georges, Mémoire sur la vie des Membres de l'Académie.
(2) M. Courajod, Le buste de Jean d'Alesso au Musée du Louvre.
dans la nef de l'église et les tableaux qui la décoraient, ont été détruits ou sont dispersés sans laisser de traces, à l'exception d'une toile de Philippe de Champaigne représentant sainte Isabelle, qui a été recueillie par l'administration municipale. La grange et les dépendances de l'abbaye ont été démolies pour faire place à l'habitation du Préfet de la
MAISON DE FRANÇOIS I 'r, PROVENANT n E M O R E T (XVIe Siècle) ET TRANSPORTÉE AUX CHAMPS-ELYSÉES, A PARIS.
Seine; seule la base du moulin à vent conserve le souvenir des anciennes clarisses.
Rien n'indique actuellement aux yeux le site où s'élevait, dans le bois de Boulogne, l'une des plus originales créations de la Renaissance française, le château de Boulogne, dit aussi de Madrid, construit par François Ie'. Il en confia les travaux de maçonnerie à Pierre Gadier de Tours, mais la partie la plus importante de la décoration fut réservée à Girolamo délia Robbia, sculpteur-émailleur de Florence (*). Ducerceau a
(1) De Laborde, La polychromie au xvf sièr/e.
DANS
reproduit dans « Les plus excellents bâtiments de France » la vue de cet édifice qui fut détruit sous la Révolution pour en convertir les émaux en ciment. Quelques fragments de cette décoration polychromique avaient été encastrés dans les murs du restaurant Borne, au bois de Boulogne. Le 1 Musée de Cluny possède neuf grandes plaques représentant des figures allégoriques peintes sur émail par Pierre Courtois, qui décoraient aussi la façade du château; il en existe trois autres identiques dans une collection d'Angleterre.
La maison de campagne construite par le financier Saint-James dans l'avenue actuelle de Madrid et connue sous le nom de Folie Saint- James est occupée par la maison de santé du docteur Pinel. On y voit encore le rocher qui coûta tant d'argent à Saint-James. Les plans de cette maison avec ses ponts, ses fabriques, ont été publiés dans l'ouvrage de Krafft et Ransonnette.
La maison de campagne appartenant à Mme de Boufflers et connue sous le nom de villa de Montmorency, a été morcelée et vendue lors de l'établissement de la gare du chemin de fer d'Auteuil; il ne reste plus de ce charmant séjour que l'ancienne orangerie convertie en habitation moderne, et la maison de Mmc de Boufflers, allée des Tilleuls, 12, dans laquelle on voit encore une décoration de salle à manger, formée d'un de ces gracieux treillages peints en vert avec des pilastres et des chapiteaux sculptés, semblables à ceux qui sont gravés dans l'ouvrage de Roubo sur l'Art de la menuiserie et du treillageur. M. le baron de Hirsch a acquis de M. Escudier, fabricant de bronzes, une boiserie Louis XVI, provenant du premier étage de cette maison d'Auteuil.
L'église d'Auteuil a été démolie il y a quelques années pour être remplacée par une autre plus vaste en rapport avec l'accroissement incessant de la paroisse. Tout en regrettant de voir disparaître nos vieux monuments, celle-ci n'offrait guère d'intéressant qu'un clocher du xne siècle qu'il aurait été facile d'épargner dans la reconstruction.
L'annexion du bois de Boulogne à Paris nous entraîne à parler du château de Bagatelle, fantaisie du comte d'Artois, réalisée en quarante jours par l'architecte Bellanger. Cette maison de plaisance forme un pavillon isolé dont la façade principale, portant l'inscription : Parva sed apta, est ornée d'un portique à fronton supporté par deux colonnes doriques, accompagnées de deux niches occupées par des statues. La façade opposée forme trois arcades à pieds droits reliés par des guirlandes de fleurs et par des bas-reliefs de sphinx. Intact extérieurement, le château de Bagatelle a vu ses appartements dévastés par les mobiles en 1870-71 ; ils ont été depuis remis en état. Tel qu'il nous est parvenu,
Ujhrt 'Décoratif dans k Vieux Taris.
Décoration peinte d'un Salon de la Rue Neuve-des-Mathurins.
Hôtel Je M. d'Eichtal (Époque de Louis XVI)
il a gardé dans ses parties principales les aménagements de Bellanger, sir Richard Wallace ayant promplement effacé les traces de la guerre par des travaux de restauration, et au moyen des trésors artistiques qui lui ont été légués par lord Hertfort et qu'à son tour sa veuve a donnés à la nation anglaise. Un vestibule servant autrefois de salle à manger et où l'on voit une large cuvette de marbre, conduit dans un grand salon à coupole, haut de deux étages, et décoré de glaces et de bas-reliefs en stuc formant frise. Cette pièce, d'un beau caractère, fait honneur au talent décorateur de Bellanger; à. droite et à gauche s'ouvrent deux pièces, le boudoir et la salle de bains, qui sont moins bien conservées. Cette dernière était ornée de six tableaux mythologiques de Callet, dont quatre, Offrande à Vénus, Serment à l'Amour, Hommage à Flore, Bacchante ivre et Pan, enlevés sous la Révolution, ont figuré à la vente de Séréville en 181 1 ; ils ont été remplacés par d'admirables plafonds et par des panneaux de Boucher, qui ne les font pas regretter. De superbes meubles de Cressent, de Biesener, et des bronzes ciselés, font de ce pavillon un musée consacré à l'art français du xviii6 siècle, qui mériterait une étude spéciale. Dans le jardin, on admire la célèbre statue de la marquise de Pompadour par Pigalle. Si grand et si raffiné curieux qu'ait été lord Hertford, qui avait réuni des merveilles d'art dont celles de Bagatelle ne sont qu'une faible partie, il n'aimait pas les boiseries sculptées. Peu d'années avant sa mort (1870), il avait fait mettre en vente une quantité considérable de panneaux des deux derniers siècles, de trumeaux de portes et de plafonds. Il s'y trouvait également un grand salon complet avec ses pilastres et ses plafonds de l'époque de Louis XVI. La plupart de ces sculptures furent adjugées à des prix très minimes, aux marchands d'antiquités, Beurdeley, Crispin et Mombro. Lady Wallace vient de donner par son testament cette délicieuse demeure à son secrétaire M. Scott; nous ignorons si elle sera conservée dans son intégrité ou si elle sera morcelée.
Ch.
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