LE FAUBOURG SAINT-HONORÉ
occupé par un mascaron de femme et par des trophées, ainsi qu'une grande frise à dragons, et une rosace de plafond, complètent cette œuvre magistrale due à Pineau.
La même richesse nous attend dans le salon de l'hémicycle (autrefois chambre à coucher), où la niche de l'alcôve est tendue d'une tapisserie d'après Coypel, d'une conservation merveilleuse. Les quatre principaux panneaux de la boiserie sont fleuronnés d'entrelacs et d'arabesques, et de cornes d'abondance accostant une coquille à rayons. De beaux encadrements à dragons entourent les trumeaux de porte dont la peinture est récente. De chaque côté, les panneaux centraux sont occupés par deux glaces se faisant vis-à-vis et inscrites dans des bordures de slyle Louis XVI, qui s'harmonisent assez bien avec cette décoration contemporaine de la Régence. Un des salons est orné de grands panneaux décoratifs par Hubert Robert.
Dans le salon dit salon des Aides de camp, on retrouve les mêmes beaux panneaux à coquilles, mais le motif central, moins banal que dans les boiseries ordinaires, représente de grands trophées de chasse et des armes suspendus par des rubans à glands. La sculpture large, hardie, de ces sujets sur lesquels se détachent des têtes de cerfs et de sangliers, rappelle les grands panneaux de l'hôtel de Pomponne possédés par M. le duc de La Trémoille. La décoration est complétée par d'autres panneaux plus étroits qui séparent ces trophées et qui encadrent au fond de la pièce trois baies cintrées remplies par des glaces. Les motifs de ces boiseries sont la réduction des ornements des grands panneaux; on y retrouve les mêmes trophées, avec des coquilles et des fleurons à rayons cloisonnés. Sur l'un des côtés de la pièce est disposée une cheminée de marbre blanc mouluré, dans laquelle sont incrustées d'admirables consoles, à têtes de femmes, et des encadrements de bronze ciselé du plus gracieux style de la Régence. Ce bel ensemble provient du château de Bercy où il servait de salon de réception au premier étage. Lors de la démolition de la résidence des Malon de Bercy, que le temps avait respectée depuis deux siècles, la liste civile se rendit adjudicataire de ces boiseries pour le prix de 19.000 francs. En même temps, l'Impératrice achetait un délicieux salon qu'elle faisait réédifier dans un hôtel situé à l'angle de la rue de l'Elysée et de l'avenue Gabriel, qui appartient actuellement à M. le baron de Hirsch. Nous avons déjà rencontré chez M. le duc La Rochefoucauld-Bisaccia, rue de Varennes, une suite de boiseries ayant la même origine. M. le baron James de Rothschild avait acquis à cette vente la plus curieuse et la plus originale de ces boiseries, celle d'un petit cabinet-bibliothèque, divisé en deux parties
par une baie sculptée, qu'il a fait disposer dans son hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Plusieurs autres panneaux ont été acquis par M. de Courmont pour un château voisin d'Armainvilliers, une autre boiserie par Séchan pour son hôtel de la rue de La Rochefoucauld, en même temps qu'un office avec des fontaines et des robinets en plomb repoussé et qu'une salle de bains garnie de carreaux en faïence. D'autres débris importants de la décoration du château de Bercy-, dont les amis de l'art ne se consoleront jamais d'avoir vu la disparition, ont été achetés par des particuliers qui les ont fait servir à la décoration de leurs hôtels. On en trouve même en Angleterre où quelques-unes, adjugées à M. Strod, ont été remontées par lui à Cambden Place à Chislehurst.
Une autre partie de ces boiseries avait été acquise par le marchand Collomb qui depuis les a cédées à son successeur Caze, de qui les tient M. Cruchet, ornemaniste-sculpteur. M. Ernest André avait acheté plusieurs salons de Bercy qu'il avait fait remonter dans son hôtel à Paris et dans un des châteaux voisins de Chantilly. Un autre particulier possédait deux portes (1895) ayant la même provenance.
Avant la démolition du château, M. le marquis de Nicolaï en a fait relever par un architecte les plus belles pièces. Il a été pris des clichés par le photographe Durandelle de tous les modèles en plâtre acquis par M. Cruchet (i).
L'ancienne salle à manger de l'hôtel d'Évreux, qui sert aujourd'hui de salon aux officiers d'ordonnance du Président de la République, est revêtue de boiseries d'une bonne exécution, mais elles ne présentent plus la même maestria d'exécution que celles du salon provenant de Bercy dont nous venons de parler. Il y a d'ailleurs bien des critiques générales à faire sur le sans-gêne avec lequel toutes ces sculptures ont été traitées par l'architecte M. Lacroix, lorsqu'il fut chargé de la restauration de l'Elysée sous le second Empire. Pour donner une idée du peu de respect que cet architecte portait aux productions artistiques de notre vieille École française, nous dirons que lors du transport à l'Elysée des boiseries du grand salon du château de Bercy, il sacrifia ou modifia la plupart des dix-huit pilastres corinthiens et des six médaillons ovales qui composaient la décoration primitive. Bien qu'une partie de ces arrangements, nous devrions dire de ces déformations artistiques, soit dissimulée sous de nombreuses couches de peinture et de dorure, on se sent tout désorienté en trouvant au bas de grands panneaux
(1) Voir M. de Boislisle, La Seigneurie de Bercy {Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris).