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LES DENTS DES IDIOTS

Ce sont les médecins-aliénistes qui, les premiers, ont signalé les troubles des dents chez les idiots.

Magitot, cependant, y fait allusion dans son Traité des Anomalies.

Vers 1860, parurent deux mémoires sur la question, en Angleterre : ceux de Th. Ballard (1860) et Langdon-Down (1861).

Ce dernier a toujours constaté chez les idiots une diminution de largeur du diamètre compris entre les secondes bicuspides et une voussure exagérée du palais. Sur 200 individus^ ce diamètre, qui est normalement de 38 millimètres, dans 66 cas ne dépassa pas 25 millimètres et dans 124 cas ne s'éleva pas audessus de 32 millimètres. Cette anomalie est si constante que Fauteur en fait un caractère pathognomonique pour distinguer l'idiotie vraiment congénitale de celle qui est survenue à une période postérieure à la naissance.

Bourneville (1863) donna sur ce sujet un travail très précis et très complet. Il s'accorde, en somme, avec l'auteur anglais pour reconnaître que l'idiotie porte en elle des déviations physiques prononcées et caractéristiques. Les déformations suivantes lui paraissent typiques chez les idiots :

1° La grandeur de la bouche ; 2° le retard dans la dentition, la décrépitude, la carie des dents, l'irrégularité singulière de la dentition, la défectuosité de leur mastication; 3" l'inflammation chronique des gencives, leur ulcération ; 4o la courbure prononcée de la voûte palatine, sa profondeur, son aspect anguleux ou ogival; 5° l'hypersécrétion salivaire, la bave.

Cependant, en Angleterre, Langdon-Down continuait ses recherches et les exposait avec détail en 1875 dans la Lancet, La thèse de W^" Collier (Paris, 1887), basée sur 100 observa-

tions,mit au point cette intéressante question. Nous résumons les conclusions de ce travail.

L'idiotie avec ou sans épilepsie prédispose aux arrêts de développement, aux anomalies et aux lésions de l'appareil dentaire dans une proportion considérable (91 0/0.) Mais ces anomalies portent surtout sur la deuxième dentition.

Cependant M'"^ SoUier indique la précocité et le retard comme anomalies de la dentition de lait. Huit fois sur (30 cas, elle a rencontré cette précocité chez des idiots non épileptiques.

Malgré ces chiffres, toutefois, il ne faudrait pas croire que la précocité de l'éruption est liée à l'idiotie, ce qui serait en opposition avec la règle presque constante du retard de tout l'organisme chez ces dégénérés. De plus, dans beaucoup des observations rapportées, les enfants n'étaient pas encore idiots au moment de l'éruption des premières dents.

Le retard est plus fréquent puisqu'on le rencontre dans 25 0/0

des cas.

Quant à la chute des dents de lait, elle est le plus souvent tardive.

Les anomalies de la deuxième dentition sont de beaucoup les plus communes.

Le retard se rencontre entre autres assez souvent-, M™^ Sollier l'a observé 36 fois sur 100 sujets, mais il est plus fréquent chez les idiots (26 sur 60) que chez les épileptiques (10 sur 40).

Le nanisme et le géantisme sont communs, parfois même les deux anomalies sont associées.

Le nanisme ne porte que sur une ou deux dents, et presque exclusivement sur les dents antérieures. Il est assez souvent associé au géantisme des molaires. Cette dernière anomalie ellemême est localisée presque toujours aux incisives médianes supérieures, mais peut frapper les canines et aussi les molaires.

Il n'est pas rare d'ailleurs de rencontrer des cas ou le géantisme est dû à la fusion de deux dents voisines.

Les dents supplémentaires sont rares (2 0/0), les anomalies d'implantation sont beaucoup plus communes (34 0/0), mais moins toutefois que les anomalies de direction (80 0/0) qui sont de toutes les plus fréquentes.

Les dents antérieures, incisives et canines, sont surtout frappées et sont projetées en avant ou en arrière, ou bien atteintes de chevauchement et rotation sur l'axe. Ces déviations s'observent exclusivement dans la deuxième dentition.

Les anomalies de forme qui consistent, soit dans la substitution de deux formes normales entre elles, une prémolaire ayant la forme d'une canine, soit dans l'addition de tubercules supplémentaires pour les molaires, ou l'apparition de tubercules sur les dents qui n'en possèdent pas normalement, sont fréquentes (53 0/0).

L'idiotie peut entraîner des anomalies de structure des dents et entre autres des érosions, et contrairement à l'avis de Mag-itot, les érosions sont plus fréquentes dans les cas où les sujets n'avaient pas de convulsions.

Les sillons qu'on observe sur les dents sont ou longitudinaux ou transversaux, ces derniers se rattachant à l'érosion.

On trouvera dans la thèse de M"'' Sollier plusieurs figures montrant avec une grande netteté les sillons longitudinaux qui n'avaient pas été étudiés jusqu'ici.

Quant à l'étiologie de ces lésions, nous les rappelons à propos de l'érosion.

Nous dirons seulement que M™^ Sollier suit l'opinion de M. leP'^Fournier.

Les dégénérescences (idiotie^ épilepsie) sans convulsions peuvent produire les érosions, et le rôle de l'éclampsie a été certainement exagéré par Magitot et ses élèves.

Les sillons longitudinaux sont extrêmement fréquents (41 0/0) et les crénelures encore plus (58 0/0).

Enfin, on observe des vices dans la symétrie des arcades, le prognathisme de la mâchoire supérieure, et des défauts dans l'articulation temporo-maxillaire.

Plus récemment, le D'' Cruet présentait à la »Société de stomatologie (janvier 1894) des moulages de mâchoires d'idiots offrant une anomalie sur laquelle il a attiré l'attention.

Voici en quoi elle consiste : les dents étant rangées régulièrement sur l'arcade des deux mâchoires, qui décrivent une courbe égale et dans le même plan, la bouche ne peut se fermer qu'in-

complètement, c'est-à-dire que les dernières molaires se rencontrent s 'ules par le sommet de leurs tubercules, et que les dents antérieures des deux mâchoires s'éloignent d'un angle qui va en augmentant jusqu'à la ligne médiane. Lorsque la bouche est fermée, il reste entre les bords tranchants des dents antérieures un espace libre dont l'ovale est plus ou moins haut et allongé. (Jette anomalie peut tenir à deux causes : d'une part^ à ce que la ligne de l'arcade supérieure se relève fortement sur la ligne médiane au niveau des os incisifs ; d'autre part, et surtout, à l'ouverture exagérée de l'angle formé par le corps et la branche montante de la mâchoire inférieure, il en résulte un défaut de parallélisme forcé des deux arcades qui ne peuvent plus s'appliquer l'une sur l'autre, et l'impossibilité de fermer la bouche, t

Déjà signalée par M-"* Sollier (1887), par le D' Talbot (1889), elle n'avait pas été jusqu'alors étudiée d'une façon aussi complète.

Le D' Cruet y insistait encore dans un article de la Revue de Stomatologie ('juin 1894), où de nombreuses gravures indiquent d'une façon fort nette en quoi consiste cette déformation. Quant à la fréquence, elle serait de 20 sur 200, d'après les statistiques faites à Bicêtre dans le service du D"" Bourneville.

Cette même année, enfin, le D"" E.-S. Talbot (de Chicago) publiait dans V International Dental Journal (janvier 1893), une étude sur les déformations des mâchoires et des dents dans les classes dégénérées d'Europe.

Nous avons d'autant plus de plaisir a citer ce travail que nous avons accompagné le D'" Talbot, dans une partie de son voyage en Europe, après le dernier Congrès international de Moscou (1897).

Les déformations qu'il a rencontrées s'accordent avec celles que nous avons Signalées jusqu'ici, mais leur fréquence a été établie par lui d'une façon indiscutable.

Le D» Talbot a surtout visité les prisons, les hôpitaux de fous, les écoles d'idiots, etc.

De son enquête à travers les différentes nations d'Europe, il conclut que les difformités dentaires sont d'autant plus nombreuses que la civilisation est plus avancée.

A Athènes, sur 452 prisonniers examinés^ il nota de nombreuses irrégularités dentaires, mais aucun cas de mâchoire en V.

Mais l'arrêt de développement du maxillaire inférieur étant la règle, c'est d'abord ce fait qui donne aux individus l'aspect particulier de l'idiotie.

Il visita ensuite les hôpitaux de Constantinople, de Vienne, de Moscou, de Stockholm, de Hambourg et dAmsterdam.

Les déformations les plus importantes qu'il eut l'occasion de noter sont les mâchoires en V ou en demi-V, l'hypertrophie des procès alvéolaires et la macrocéphalie.

A Paris, les déformations trouvées furent si peu nombreuses qu'il abandonna son examen, surtout dans les prisons de Saint- Lazare, Sainte-Pélagie^ Mazas, la Roquette, etc.

C'est en Angleterre qu'il eut l'occasion de rencontrer les anomalies les plus nombreuses et les plus constantes : mâchoires en V^ arrêt de développement du maxillaire inférieur, troubles de nutrition des dents.

Nous donnons ici un tableau où sont consignés les résultats de l'examen de 1,000 sujets, garçons et filles, de l'école d'idiots de Darenth :

Filles 360

Garçons

Filles

Mâchoires normales

— en V

— partiellement en V

— en demi-V

— en selle

— en demi-selle

Arrrêt marqué de la mâchoire supérieure

Prognathisme de la mâchoire supérieure

— — inférieure.

Arrêt de développement de la mâchoire

inférieure

Arrêt de développement des incisives

latérales .....

Absence des incisives latérales

des troisièmes molaires ........

Hypertrophie de la mâchoire supérieure .

Ces tableaux suffisent à nous montrer et la grande fréquence des arrêts de développement de la mâchoire inférieure qui donne à ces peuples une physionomie si spéciale, et aussi la perte assez commune de la dent de sag-esse.

L'arrêt de développement des incisives latérales, ou leur porter;, est aussi un fait qui se rencontre souvent.

En somme, de l'étude du D"" Talbot il ressort que les anomalies considérées sont beaucoup plus fréquentes dans certains pays d'Elurope et qu'elles atteignent leur maximum de fréquence en Angleterre. Ces difformités des mâchoires et des dents sont plus nombreuses dans les classes aisées que dans les classes pauvres.

En Espagne et en Italie, la moyenne de ces anomalies est très petite. Mais si l'on compare les moyennes fournies parles peuples d'Europe et les Américains, on voit que ces derniers fournissent un pourcentage beaucoup plus considérable que les races latines et. les Slaves, les (lermains, etc., mais moindre que les Suédois et les Ang-lais.

Le D'" Talbot en conclut que plus la culture intellectuelle est développée, plus les stigmates de dégénérescence des mâchoires et des dents sont nombreux et accusés.

Quant aux causes qui produisent cette grande fréquence des anomalies dans le peuple anglais, une des plus importantes, la principale pour Talbot {Etlologie des défùrmatlons osseuses de la têfe, des mâchoires et des doits, Chigago, 1894), est le mélange de races.

Nous avons vu, en effet^, que d'après les travaux de Broca, de Magitot, l'influence ethnique a un rôle considérable dans l'explication de la carie et des déformations dentaires.

Or, les races pures sont moins que les autres exposées à ces troubles. C'est ce qui ressort des nombreuses observations des anthropologistes.

De toutes les races d'Europe, l'anglaise est sans contredit la plus mêlée, puisqu'elle résulte de la fusion des Angles, des Saxons avec les insulaires Bretons. Il faudrait y ajouter les Komains, venus avec César et Agricola, les Normands avec Guillaume le Conquérant, etc.

Les microcéphales ont un prognathisme plus ou moins ac^ci.-

tué. Nous en avons observé quelques cas au Musée d'Anthropologie Broca.

Chez eux, d'ailleurs^ les déformations crâniennes sont tellement typiques, que nous ne croyons pas devoir nous y arrêter plus longtemps.

Il en est de même pour les hydrocéphales. Nous avons examiné la riche collection du Musée Dupuytren, et nous avons été frappé même de la régularité des arcades dentaires de quelques-uns de ces squelettes.

DENTITION DES PEOSTITUÉES

A côté des idiots, dont les stigmates de dégénérescence sont si nets et si caractéristiques, il faut placer les prostituées.

Nous citerons sur ce point les travaux de Chaplain Merrick {Journal of dental Science^ 1892) et de M""^ Tarnowsky.

Cette dernière a publié à Paris une étude anthropologique sur les prostituées et les voleuses (1889).

Elle a examiné 150 prostituées des hôpitaux et prisons de Russie . Elle distingue d'abord dans cette catégorie de femmes, comme dans les autres criminels, celles dont la chute a été accidentelle, les prostituées par occasion, et celles qui sont nées dans le milieu.

Le Dr Tarnowsky conclut que la prostituée est un être dégénéré qui a subi un arrêt de développement engendré par hérédité morbide, ou présentant des stigmates physiques et mentaux en rapport avec son évolution imparfaite.

Les déformations dentaires sont fréquentes, et d'après ses recherches seraient de 54 0/0.

Les anomalies trouvées sont les suivantes, sur 150 femmes : 62 fois, implantation vicieuse des dents; 19 fois, dents d'Hutchinson ou de Parrot ; 10 fois, absence des incisives latérales supérieures. Les dents de sagesse manquent aussi très fréquemment.

LeD'" Talbot a fait de semblables recherches avec le D"" Harriet et le D'" Kiernan. Ses ccnclusions sont à peu près les mêmes.

En Italie, Lombroso, Grimaldi et Andronico ont dressé des statistiques qui s'accordent avec les précédentes.

Plus récemment encore, le P'' Reckling'shausen (de Strasbourg) a signalé les mêmes troubles .

Nous terminerons cette courte étude par le résumé de l'examen de 150 femmes, fait par Talbot [Etlolog/'e des déformations de la fête, de la face et des dents, Chicago, 1894) :

Malformation de la tête 62

Développement de la protubérance occipitale. . . 62

Anomalies de la face (prognathisme, asymétrie) . 64

Vofite palatine ogivale 38

Division congénitale du voile du palais 14

Implantation vicieuse des dents 62

Dents d'Hutchinson et de Parrot 19

Nous laissons de côté les déformations des oreilles et des extrémités.

Ces anomalies furent trouvées parfois en nombre multiple sur le même sujet.

Sans entrer dans la pathogénie de ces déformations, il est évident qu'il s'agit bien ici, comme à propos des idiots, de phénomènes de dégénérescence. Beaucoup de femmes examinées avaient, dans leurs antécédents héréditaires, des traces évidentes de «yphilis ou de névroses diverses.

Outre l'hérédité, il existe, sans nul doute, une foule de causes qui doivent influer : les mauvaises conditions hygiéniques et ses effets physiques et moraux.

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