LES DENTS CHEZ LES MOEPHINOMANES
Certaines substances médicamenteuses introduites dans l'organisme peuvent aussi produire des lésions de l'appareil dentaire.
Toutes ces substances ne sont pas connues-, il en est une sur laquelle de récents travaux ont attiré l'attention : la morphine.
C'est le D' Combes qui, le premier, a sig-nalé les altérations dentaires consécutives à l'emploi de la morphine. Il lisait, en 1885, un travail sur cette question à l'Académie de médecine.
On n'a pas encore sig-nalé d'accidents chez les ouvriers qui manient cette substance ; en tout cas, il est fort probable qu'ils existent.
L'ivoire de la dent surtout est attaqué. Les grosses molaires présentent d'abord des altérations, puis les bicuspides et enfin les incisives. La carie atteint les dents au niveau de leur face triturante. L'altération se produit sans douleur, ne s'accompagne pas de périostite, et marche avec une extrême rapidité. M. Combes a vu des malades qui n'avaient plus une seule dent intacte un an après le début de la première carie. La destruction des dents coïncide le plus souvent avec la destruction des cheveux.
Quant au mécanisme de cette altération, on peut le comprendre de diverses façons : ou bien la morphine amène un trouble de la nutrition générale et, partant, des tissus dentaires ; ou bien la salive acquiert une acidité particulière, elle attaque et ronge les
g 20. — COMPLICATIONS DES AFFECTIONS DENTAIRES.
Ces complications sont nombreuses et variées-, et ce serait donner à notre travail une longueur démesurée que de les passer toutes en revue.
D'importants travaux ont d'ailleurs paru sur cette question. Le lecteur consultera avec fruit l'article « Dent », de Magitot, dans le Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, et l'étude de Combe dans le Bulletin de Thérapeutique de 1884.
Ce dernier les classe en accidents inflammatoires aigus ou chroniques (locaux, de voisinage et généraux), en accidents nerveux et en complications organiques. Nous n'étudierons que
quelques-unes de ces complications, celles qui nous semblent intéresser le plus le médecin-lég-iste, et qui peuvent mettre en cause la responsabilité du dentiste. Nous voulons parler des troubles inflammatoires de voisinage (adénite, catarrhe du sinus, coryza, phlegmon de l'orbite, meningo-encéphalite, etc.) et des trouble des sens : œil et oreille.
L'intérêt que présente cette question est considérable, en effet. Par exemple les dents influent sur l'œil, mais non pas seulement en tant qu'organe lésé (carie, etc.), mais aussi dans le cours d'un traitement chez un dentiste. Il peut donc arriver que celui-ci soit mis en cause par son client et c'est là, croyons-nous, ce qui fait toute l'importance de ces complications.
Dans le cours du phlegmon d'origine dentaire, on peut observer radéno-j)hlegmon des ganglions de l'angle de la mâchoire et de la région cervicale. C'est là un fait banal et commun, sur lequel nous n'insistons pas, mais si l'on songe que les mêmes adénites peuvent être consécutives à l'inflammation produite par une dent mal soignée par la négligence d'un dentiste, et surtout si Ton pense que suivant le tempérament du sujet la suppuration peut survenir et avec elle l'incision et la cicatrice, on comprendra quelles peuvent être les considérations médico-légales qu'offrent des faits semblables.
Les complications de l'adéno-phlegmon sont parfois redoutables. On a signalé des cas d'œdèmes de la glotte se terminant par la mort; des fusées purulentes le long du pharynx et des vaisseaux du cou (Lucas-Championnière), puis des ulcérations vasculaires.
Du côté de la bouche, citons l'angine de Ludwig. Cette affection si terrible se termine souvent par la mort, et si sa cause se trouve dans une faute de la part du dentiste, celui-ci peut être incriminé.
Nous n'insisterons pas sur l'ostéite et la nécrose des mâchoires, ni sur le catarrhe du sinus. Mais il faut que le dentiste soucieux de ses devoirs avertisse son client des risques qu'il court en gardant dans la bouche une dent cariée.
Du côté du cerveau, la méningo-encéphalite peut survenir ; le processus inflammatoire passant par le sinus maxillaire, la cavité
nasale et l'os ethmoïde, soit par la fosse ptérygoïde et les trous de la base du crâne.
Nous ne voulons pas assombrir le tableau de ces complications qui, il faut bien le dire, aboutissent rarement à de telles extrémités. Mais par le fait même de leur possibilité, le dentiste ne saurait prendre trop de précautions, car sa responsabilité pourrait se trouver engagée dans certains cas.
Il existe entre les dents et l'œil des relations étroites qui ont été étudiées par de nombreux observateurs.
D'un côté, les affections dentaires peuvent retentir sur l'œil et causer des troubles plus ou moins graves-, d'autre part, les opérations pratiquées sur les dents peuvent avoir le même résultat et dans ce dernier cas on comprend que la responsabilité du dentiste puisse être engagée.
Nous aurons à revenir sur ce dernier point ; pour le inoment, passons rapidement en revue l'influence des dents sur l'œil.
Bouchut, dans son Traité des maladies des enfants met au nombre des accidents de la dentition les affections oculaires.
Pendant la première et la deuxième dentition, dit M. Galezowski, l'enfant est constamment souffrant en faisant ses dents canines et molaires; les yeux s'injectent et il se forme autour de la cornée des phlyctènes plus ou moins nombreuses, la rougeur s'étend à toute la surface du globe et à la conjonctive palpébrale. Puis le mal s'apaise, mais pour revenir lors d'une nouvelle poussée de dentition.
Il y a encore une troisième période de 18 à 25 ans, lors de l'éruption des dents de sagesse, pendant laquelle on peut observer des lésions oculaires et alors on peut voir évoluer ou une kératoconjonctivite phlycténulaire, des abcès de la cornée ou une kératite interstitielle.
On a signalé à la suite des affections dentaires de l'amblyopie et de l'amaurose.
Desmarres, Hutchinson, Hancock, Mackenzie, Métras et d'autres en ont apporté des exemples. Ce dernier, dans sa thèse inaugurale {Rapports pathologiques de l'œil et des dents, Paris, 1873) rapporte un cas d'amaurose double qui dura quinze jours et fut guéri par l'extraction de huit dents cariées.
Hancock {The Lancet^ 1859) rapporte un cas d'amaurose complète ayant apparu brusquement et qui fut guérie, après un mois de durée, par l'avulsion de six dents très serrées les unes contre les autres.
Il existe une foule d'observations semblables qui mettent en évidence d'une façon fort nette les rapports pathologiques entre l'œil et les dents. Nous ne voulons pas ici insister sur les théories diverses qui ont tenté l'explication de ces faits. Pour les uns il s'ag-i<rait d'une communication du pus, pour d'autres ce sont les désordres nerveux qu'il faut incriminer.
Les troubles de la sensibilité causés par des dents cariées ou des chicots, ou des dents a pivot, placées sur des racines non traitées, sont aussi très communs; ils consistent en névralgies plus ou moins rebelles, en asthénopie nerveuse réflexe.
Le dentiste doit savoir que les maladies de l'œil, iritis, etc., peuvent causer des névralgies dentaires. Un malade pourra donc solliciter l'extraction de dents dont il souffre et qui ne sont nullement malades. C'est la lésion oculaire ^qu'il faut soigner dans ces cas, et le dentiste, s'il sait reconnaître la véritable cause de la douleur, évitera une mutilation inutile.
On a signalé encore des troubles spasmodiques, du blépharospasme et de la mydriase.
Nous n'avons pas l'intention d'insister plus longtemps sur ces faits, nous terminerons en soulignant l'intérêt que ces rapports entre l'œil et des dents présentent pour les dentistes.
Mais si une affection dentaire peut causer des troubles de la vision, il est tout naturel de penser que des fautes opératoires dues soit à la négligence du dentiste, soit à son ignorance, pourront retentir d'une façon fâcheuse sur l'organe de la vision.
Les observations suivantes, dans lesquelles les opérations sur les dents ont causé des troubles du côté de l'œil, nous renseigneront à ce sujet :
1° Amhlyopie causée chez un médecin de Paris par une dent a pivot.
(Desmarres, rapportée dans la tlièse de Métras, 1873.)
M. X..., médecin distingué de Paris, portait une dent à pivot
depuis quatre ans, implantée dans la racine de la canine gauche;
elle ne lui avait jusqu'alors causé aucun accident. Mais il la fit
renouveler,'et cette fois elle fut implantée avec force dans la racine. Dès le lendemain, l'œil correspondant, sans être douloureux, ne voyait plus qu'à travers un nuage. Une mouche couvrait tous le& objets et suivait les mouvements de l'œil. Il consulta M. Desmarres, qui prescrivit des purgatifs, des sangsues, s'adressant à une congestion de la choroïde : il y eut un peu d'amélioration. Mais, à plusieurs reprises, les accidents se reproduisirent, et enfin, deux ans après, ils augmentèrent tellement que l'œil gauche ne pouvait plus distinguer les personnes.
Tous les traitements restant sans effet, le malade en parla à M. B..., son dentiste, qui attribua cela à la dent canine ; elle fut arrachée, et à l'extrémité de la dent se trouvait une poche purulente kystique. Dès le lendemain, la vue s'éclaircit et quinze jours après il n'y paraissait plus.
2° Blépharospasme guéri par la cessation de Vusage d'un dentier.
M"^ B... se présente à la clinique de M. Galezowski pour un spasme de l'orbiculaire de l'œil droit; les paupières sont fortement agitées de mouvements brusques qui cessent un instant pour reparaître ensuite ; la malade éprouve une grande gêne pour la vision qui devient impossible au moment des spasmes; ils sont d'assez longue durée pour l'empêcher par moments de se conduire. M-G-alezowski recherche dans tout l'appareil visuel et son voisinage la raison de ce trouble fonctionnel et ne trouvant rien qui l'explique, il explore les dents; la malade porte un dentier; il lui est ordonné de le quitter pour quelques jours.
Le lendemain, le blépharospasme a disparu; se croyant guérie, la malade pense qu'il n'y a aucun inconvénient à replacer le dentier. Alors le spasme reparaît et la malade revient à la consultation. Cette fois, il fut facile d'obtenir une nouvelle guérison ; l'usage du dentier fut proscrit et l'affection cessa pour ne plus se reproduire.
3» Mydriase survenue à la suite de V extraction de la première petite
molaire gauche.
(Cas du Dr Teriinck, thèse de Métras, résumée.)
M. Ch. de M..., 25 ans, de constitution robuste, n'ayant jamais souffert des yeux, éprouvait depuis plus d'une année de violents maux de dents dus à la carie de la première petite molaire gauche supérieure. Après de nombreuses hésitations, il se décide à l'extraction. Pendant l'opération le malade se plaignit d'une vive douleur dans l'œil et revint le lendemain avec des troubles de la vue. Le diagnostic
<3e mydriase consécutive à la lésion d'un rameau dentaire de la troisième paire fut porté, et grâce à une médication appropriée tout rentra dans l'ordre.
Enfin Métras rapporte une autre observation dans laquelle l'extraction d'une dent fit disparaître la mydriase.
Ces quelques faits montrent les conséquences qui peuvent résulter pour le dentiste de complications semblables. Les dents à pivot sont d'usage courant à l'heure actuelle; le dentiste doit donc connaître les troubles oculaires qu'elles peuvent produire lorsque le canal radiculaire n'est pas convenablement désinfecté.
Du côté de l'oreille on a observé à la suite des affections dentaires, de l'otalgie, des bourdonnements, mais ces accidents ont eu rarement l'importance des lésions oculaires.
Enfin signalons un cas rare, il est vrai, mais dont il existe
cependant des observations. Nous voulons parler de l'œdème de la
glotte. Symes rapporte une observation de ce genre dans le
Journal de Médecine et de Chirurgie de Dublin de 1892, et
l'œdème est survenu après l'extraction d'une dent.