l'identification des cadayees par le dentiste-expeet
La pratique de la médecine légale présente peu de faits plus propres à exercer la sagacité, que ceux qui sont relatifs à la constatation de l'identité. C'est surtout lorsque le médecin, placé devant les débris d'un cadavre rongé par le temps, devant les fragments incomplets d'un squelette, se trouve dans la nécessité de reconstruire, avec les seules données de la science, une individualité dont les formes principales, dont les caractères extérieurs sont détruits i c'est surtout dans ces cas obscurs et difficiles que l'homme de l'art doit puiser, non seulement dans des connaissances anatomiques précises, mais encore dans une étude minutieuse et attentive des moindres particularités du fait, des éléments d'un jugement éclairé.
«L'examen du squelette, dans les recherches ' concernant la constatation de l'identité, constitue donc en réalité une des questions les plus délicates que les médecins-légistes puissent être appelés à résoudre. »
C'est par ces paroles magistrales que Tardieu commençait ses Observations sur V examen du squelette, clans les recherches concernant Videntité. {Annales dliygiene publique et de médecine légale, 1849, p. 434.)
L'autorité d'un pareil maître notis dispensera d'insister plus longuement sur les difficultés que peut oiîrir parfois la reconstitution de l'identité.
Si l'on ajoute a cela l'importance sociale et civile que présente l'identification d'un vivant ou d'un cadavre, on sera amené tout
naturellement à conclure que le médecin-légiste ne doit négliger aucune des sources d'information.
Dans cet ordre d'idées, la médecine légale que la société a chargé de cette œuvre si importante, doit chercher des aides dans toutes les parties de la science.
Parmi les moyens annexes qu'elle peut appeler à son aide, dans les cas où l'identification présente de réelles difficultés, un des plus importants est sans contredit l'art dentaire.
De toutes les parties de la médecine, c'est peut-être celle qui est, depuis le plus longtemps, séparée de la médecine proprement dite. Et aujourd'hui que la science devient chaque jour de plus en plus complexe et plus difficile, d'autres parties tendent k se spécialiser, et l'art dentaire, en premier lieu, s'est trouvé réservé et mis à part.
Si nous insistons sur cette évolution, c'est que nous verrons que dans nombre de cas l'identification aurait pu être faite par des dentistes grâce aux moyens dont ils disposent. Or, jusqu'ici, la médecine légale n'a pas suffisamment, à notre avis, mis à contribution les secours que nous pouvons lui donner -, et notre vœu le plus cher serait que notre voix fût entendue, et que les médecins-légistes fissent appel à notre science dans les cas difficiles.
Des faits récents et dont on trouvera plus loin l'exposé, prouveront, d'ailleurs, que nous pouvons être de quelque utilité.
L'identification des cadavres, au moyen des dents, a suscité de nombreux et importants travaux, surtout depuis quelques années.
Les auteurs du commencement de ce siècle semblent, en effet, avoir négligé de mettre à profit les indications fournies par le système dentaire, au point de vue de l'identité.
Les traités de médecine légale mentionnent bien les signes que donne la dentition au point de vue de l'âge et les différentes particularités des organes dentaires, susceptibles d'être utilisées par un médecin-légiste. Mais ils n'y attachent pas, selon nous, une importance suffisante.
Or, comme les observations rapportées plus loin le montreront, nombreux sont les cas dans lesquels les dents sont le seul moyen pratique d'établir une identité.
Il a fallu de nombreuses catastrophes, incendie du Ringtheater (Vienne)^ de l'Opéra-Comique (Paris), du Bazar de la Charité (Paris), pour attirer l'attention des autorités sur ce point.
Et c'est depuis ces divers accidents que les auteurs ont étudié la question.
On trouvera dans notre Index bibliographique la liste des auteurs qui, à notre connaissance, se sont occupés de l'identification par les -dents.
Citons, a l'étranger;, les travaux de Saunders, Thompson, Grady, Barrymore^ Platschick, Mêla, Fiori.
En France, ceux de Viau, Grodon, les thèses de Dumur^ Montfort, MercioUe.
Nous avons eu nous-même l'occasion d'y insister au dernier Congrès international de Moscou et au Congrès dentaire de Paris (1897).
Le rôle du dentiste-expert, pour l'établissement d'une identité, ne peut plus être mis en doute à l'heure actuelle. Les observations que nous rapportons forment un faisceau de preuves bien suffisant. Tantôt c'est une anomalie particulière et connue du dentiste qui servira de base à ses conclusions ; tantôt c'est une opération restauratrice qui remplira le même but.
Mais on verra aussi, par la lecture de ces observations, que si souvent les dentistes ont été requis par la justice, bien souvent aussi on a eu recours à leurs services en dernier lieu, et dans de nombreuses circonstances, on a tout à fait négligé de les appeler.
Thompson, dans son article du Dental Cosmos, insiste sur ce point, et note que beaucoup de procès très longs et très dispendieux auraient pu être évités ainsi.
Il rapporte le procès célèbre d'Hillmon, qui resta en suspension pendant plus de quinze ans devant différents tribunaux des Etats-Unis de l'Ouest et dans lequel un moulage des dents montra, à la fin, que la dentition du cadavre supposé était parfaite et régulière, tandis que celle du véritable Hillmon était irrégulière et incomplète.
Dans ce cas, le corps était tellement défiguré que tout autre espoir d'identification par un autre moyen était perdu; si l'exa-