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CHAPITRE

VUES ET PERCÉES

Dans le chapitre vi (pp. 120 et suivantes), nous avons étudié les lois^de la vision et quelques-unes des propriétés de la lumière dans le but [de les appliquer à l'art des jardins. Ces applications entraînent naturellement la connaissance de certaines règles de la perspective, sans lesquelles on ne peut pas mieux composer un jardin qu'un tableau. Quelques mots sont donc nécessaires pour familiariser le lecteur avec les principes de cette science.

La perspective, c'est-à-dire l'art de représenter les objets suivant la différence produite par leur éloignement ou leur position, est linéaire ou aérienne.

Trois choses sont à connaître dans la perspective linéaire, cjui ne considère que les lignes, c'est-à-dire la forme et les dimensions des objets :

1» L'ampUtude de l'angle visuel, ou la grandeur apparente d'une ligne, qui est toujours en raison inverse de la distance (p. l'I'l) ;

2° La valeur de cet angle, qui est d'autant plus petit que la ligne est vue plus obliquement;

3" La décroissance, qui est en môme temps proportionnelle à l'obliquité et à la distance.

La perspeclice aérienne repose sur la dégradation des teintes; elle s'obtient dans le dessin par les ombres, dans la peinture par les couleurs. Bien qu'elle échappe à des règles fixes, mathématiques, elle a cependant fourni le sujet de travaux importants, parmi lesquels le Traité de peinture de Léonard de Vinci fait encore autorité. Ce grand maître disait : « La perspective est ce qu'un jeune peintre doit apprendre d'abord pour savoir tout

Ed. A;\Dr.É. 21

L'AHT DES JARDINS.

mettre à sa place et pour donner à chaque cliose la juste proportion qu'elle doit avoir dans le milieu où elle est située. »

Ces paroles du grand artiste, à la fois peintre, sculpteur, ingénieur, architecte, sont applicables à l'art des jardins autant qu'à la peinture.

Les règles de la perspective les plus usuelles dans le dessin et la peinture sont les suivantes :

1» Dans un tableau, la ligne d'horizon est toujours déterminée parla hauteur de l'œil du peintre;

2° Le point de vue est toujours situé sur la ligne de l'horizon et en face de l'œil du peintre ;

3« Toutes les lignes de fuite des objets vus de face convergent vers le point de vue;

h" Une dimension étant connue au premier plan, l'échelle fuyante sert à déterminer la profondeur du tableau et les dimensions des autres objets.

Dans la figure 83, la ligne d'horizon est représentée par la ligne AB. Les lignes de la perspective se réunissant au point E, les deux fuyantes partant du premier plan forment l'angle CED, sur les côtés duquel les lignes LM, IJ, F G, indi(jucnt la décroissance graduelle des figures et par conséquent l'échelle des autres objets, au moyen des parallèles à l'horizon MN, JK, GH. Étant connue, par exemple, la hauteur d'un homme, on obtiendra facilement, au moyen de cette échelle, l'impression juste des dmiensions relatives des maisons, arbres, ponts, ornements divers du paysage. Une avenue d'arbres rectiligne, une colonnade, etc., donneront l'idée de cet effet.

L'éloignement des objets peut être aussi expliqué par la perspective aérienne, au moyen des degrés divers dans la valeur des teintes de l'air. On sait que les tons s'atténuent par l'éloignement, grâce à la masse de l'air de plus en plus considérable, et que les lointains se confondent généralement dans une brume uniforme. Un tableau donne-t-il l'illusion de grandes distances, par la juste opposition des teintes et des valeurs diverses, on dit que la perspective aérienne y est bien observée.

On comprend que si l'aspect des objets, soumis auxlois du raisonnement, est reproduit par le dessin et la peinture, la proposition étant renversée, on pourra créer, avec les éléments mêmes de la nature, un paysage qui réalisera les effets d'un tableau que l'esprit aurait conçu. C'est là, je l'ai déjà affirmé et expliqué, le côté le plus élevé de l'art des jardins.

Ce tableau, il faut se le représenter ])ar la pensée avant de le créer sur le terrain. Voyons donc comment on doit envisager la nature et ce que recherche le peintre pour obtenir une composition harmonieuse.

11 choisit d'abord le point d'où le tableau se développe dans son aspect le plus pittoresque et le ])lus avantageux. Le lieu étant trouvé, il doit mettre dans le cadre, c'est-à-dire, au moyen d'un petit carton rectangulaire à jour, grand comme la main et placé devant l'œil, limiter le coin de nature (|u'il

a choisi, de manière à ce qu'il produise le meilleur effet. Un peu d'habitude permet de se passer de cet instrument ; l'artiste exercé voit tout de suite le cadre d'une scène. Il aura soin de ne comprendre dans son tableau que ce que le regard peut embrasser d'un seul coup d'œil, sans remuer la tête, et de chercher le principal motif du paysage formant tableau.

On peut employer aussi le miroir noir, dont l'effet est saisissant, mais où les couleurs ne sont pas représentées.

Joseph Vernet conseillait de s'éloigner de l'objet principal qui est sur le

Fig. S:t. — Application des lois tic la perspective.

premier plan, au moins de deux fois sa hauteur, et, s'il est plus large que haut, de deux fois salargeur.il recommandait aussi, avec beaucoup de grands peintres, Reynolds, Charlet, Rousseau, de se préoccuper beaucoup plus de l'ensemble que du détail. Ingres a dit: « N'ayez d'yeux que pour l'ensemble. Les détails sont des petits importanis qu'il faut mettre à la raison. »

Il faut encore se rappeler qiiclques autres préceptes de premier ordre dans l'art du peintre:

Le dessin doit primer la peinture, dont il est le plus solide appui. Il doit être simple, ferme et nerveux. <c Le dessin est la probité de l'art », disait le maître que je viens de citer.

Les plus beaux eflets sont simples et grands, de même que la plupart des grands peintres n'ont que peu de couleurs à leur palette.

La mise à l'effet est le commencement de la composition. L'artiste doit choisir pour ébaucher son tableau le moment de la journée où le motif principal est le mieux éclairé.

Les plus fortes colorations font généralement opposition aux plus grands effets lumineux.

Le? ombres naturelles sont chaudes de ton et contiennent toujours sur un fond neutre des reflets jaunes ou rouges.

L'ombre portée est formée par l'interposition d'un objet entre un foyer lumineux et un autre objet. Son ton est froid ; elle pâlit et s'élargit en s'éloignant de l'objet qui la produit. Elle dessine à la fois la forme de l'objet qui la porte et de celui qui la reçoit.

Les ombres sont transparentes et légères sur les premiers plans, vigoureuses et opaques sur les seconds. Elles se confondent avec les objets dans les lointains, où elles passent au gris bleu. Les ombres du second plan servent par leur intensité de repoussoir à celles du premier et des derniers plans.

Le clair obscur est « l'éclairage dans l'ombre. » C'est un moyen puissant de la nature, et dont les effets, pour être bien rendus, doivent être observés avec une grande atlention et demandent beaucoup d'expérience.

La valeur du ton est donnée par la coloration de chaque objet suivant la distance. On doit conseiller de chercher plutôt la valeur que la couleur. Pour bien se rendre compte des valeurs d'un paysage, il faut le voir quand le soleil est voilé ; la lumière trop vive confond les nuances.

Quelle que soit la puissance des couleurs dans la nature, le ton n'est jamais entier, mais toujours mélangé d'une nuance neutre et adoucie par l'interposition de la couche d'air.

Enfin, nous devons dire , en répétant un mot des anciens, que « le grand art est de dissimuler l'art. » Le procédé doit paraître ignoré, la science être cachée, et l'exactitude du tableau se confondre heureusement avec le talent.

Applications aux vues et percées. — Gi'âce aux considérations générales sur l'art des jardins et à celles plus particulières qui viennent d'être présentées, l'importante question des vues et percées peut être abordée maintenant dans son ensemble et dans ses détails.

Nous nommerons vue l'espa'ce découvert et agréablement encadré à l'extrémUé duquel le regard est attiré par un motif ornemental.

La percée se distingue de la vue par ses extrémités vagues, indéterminées. Elle a pour but d'ouvrir les bois compactes par des éclaircies avantageuses, de reposer le reganl sur des parties de pelouses, de préparer le tracé des avenues, des tirés à gibier, etc.

1" Vues. — La vue trop étendue, qu'on pourrait appeler géographicpic,

doit être évitée. Une vue doit être encadrée fortement par le premier plan et son horizon sera divisé, autrement elle donnerait une impression de vague et de tristesse qu'il faut corriger, à moins que cet horizon ne soit un cirque de montagnes éloignées ; alors le premier et le second plan bien accusés suffiront pour rompre toute monotonie.

Une vue riche et variée est plus agréable même qu'une vue grandiose et uniforme. Les beaux profils des montagnes de l'Ecosse sont fatigants par leur nudité, au contraire les dentelures boisées du pays de Galles sont charmantes ; les horizons immenses et pauvrement plantés du Languedoc sont remphs de tristesse, tandis que les pentes touffues des Vosges inspirent un intérêt varié.

Si le panorama est vaste, la meilleure vue sera située sur une légère éminence, au-dessus d'une vallée dont l'extrémité se relève en collines plantées. Nous avons vu (p. 128) combien cette disposition était nécessaire au bon effet des eaux.

Les vues les plus agréables sont les vues obliques. Un bâtiment se présentera plus avantageusement de trois quarts que de face, à cause du jeu de la lumière et des ombres sur ses surfaces diverses ; une perspective oblique sera plus séduisante que si elle est dirigée dans l'axe d'une habitation et dans le milieu d'un paysage. Ainsi des échappées sur un cours d'eau, étang, rivière navigable , feront le meilleur effet si elles ne sont pas prises par le travers, soit parce qu'elles offriront une surface d'eau plus étendue, soit parce qu'elles prendront un caractère plus réservé, plus intime et plus riant. Dans la figure 84, cet exemple est facile à saisir. La ligne de vue AB traverse la rivière de face, sur un point n'offrant qu'un médiocre intérêt. Son lit étant un peu encaissé, la plus grande partie du cours d'eau est cachée par la rive gauche, bien que l'habitation A soit sur une éminence. Mais il n'en est pas de même de la hgne de vue AC qui enfile le courant dans sa longueur entre les deux rives et forme un charmant point de vue, grâce aux reflets sombres produits par le massif K, aux silhouettes légères des peupliers L, et à l'anse F située en pleinedumière. Une seconde vue du même genre, partant du banc D pour se terminer en E, est limitée latéralement au départ par les massifs à feuilles persistantes MM' formant un premier plan vigoureux. Les deux autres massifs du même genre NN' se rapprochent vers le point I, intersection des vues AH et A' G, dont l'eftet est complété par les groupes d'arbres isolés PP'. Le massif d'ormes 0, situé au second plan, sépare les deux principales vues sur la rivière et donne, par son ombre accusée, une forte opposition aux premiers et aux derniers plans. La percée J s'étend au loin sur les bois et les montagnes. Les arbres placés sur le bord de la rivière sont tous sur la rive droite : on peut jouir ainsi de leur reflet dans l'eau. Si l'anse F n'existait pas, on pourrait l'obtenir artificiellement en détournant la rivière ou le ruisseau.

Cet exemple sert encore à montrer combien, pour faire fuir les vues,

il est utile de masser fortement les premiers plans et d'assurer la mise en cadre. Dans le cas où la vue sur un fond de paysage s'établit par un abatage à plein bois, par conséquent dans une végétation homogène, on ne peut obtenir de variété que par les sinuosités des lignes de bordure. Mais si les essences variées constituent la végétation de la forêt primitive, et surtout si elles affectent des formes diverses, elles produiront les meilleurs résultats sous une main intelligente. Dans la même figure Sh, toute la portion nordouest du parc, enserrée dans la ligne sineuse S S, était une forêt composée d'ormes, de chênes, de charmes, de hêtres, de bouleaux, d'ahsiers et de

Fig. 8i. — Combinaison des lignes de vues.

trembles. Le sous-bois était formé d'un tailhs de noisetiers, houx, buis, troènes, viornes mansiennes, viorne-obier et cornouillers sanguins. Ces essences suffirent à constituer un paysage sans l'adjonction d'aucune espèce exotique, seulement en variant les formes et les positions des sujets. Les deux pointes nord des groupes NN' naturellement plantés de houx et de buis en bordure formèrent un premier plan excellent ; en arrière, le taillis fut conservé dans sa diversité première, et les têtes des grands arbres s'arrondirent au-dessus en dômes majestueux. Le sous-bois fut enlevé sous les hêtres séculaires des groupes PP', le massif de chênes P" resta isolé dans des conditions identiques. La vue passa librement entre les troncs de cette futaie improvisée, et les ombres donnèrent les aspects les plus variés

aux pelouses qu'elles parcoururent à diverses heures du jour. Autour de l'allée d'arrivée U un groupe de bouleaux, de charmes et de trembles produisit un agréable contraste. En T, de grosses cépées de noisetiers furent nettoyées et se couvrirent de leur feuillage clair et de leurs rameaux dressés et réguliers. La hache seule, en quelques jours, créa ce coin de tableau, sous ma direction, dans un parc de l'Orne ; il n'a fait que s'embellir depuis.

Pendant mon voyage en Russie, en 1869, j'ai pu observer, dans le parc impérial de Tsarskoé-Sélo, près Saint-Pétersbourg, un spécimen frappant des grands résultats qui peuvent être obtenus avec les moyens les plus élémentaires. Busch, appelé (en 177Zi) par l'impératrice Catherine pour transformer l'ancien parc tracé à la française, trouva dans la forêt primitive de quoi exercer son talent. Cette forêt n'était guère composée que de peuphers trembles {Populus Trcmida), chênes {Quercus Bobur), sapins de Sibérie {Abies Pichta), bouleaux {Betula albu), épicéas {Abics Picea). Mais l'artiste pouvait s'attaquer, sans compter, à des centaines d'hectares. La cognée s'abattit sur les percées à ouvrir, suivant les indications de Busch. Avec la végétation spontanée, il créa de vastes perspectives, distribua les mêmes essences en futaies, en taillis, en groupes, en isolés, en arbres à tige, en touffes pendantes sur le sol, en fonds de sapins, de bouleaux contrastant de cent manières, le tout avec cinq espèces d'arbres ! Aujourd'hui l'illusion est complète, et le visiteur est saisi d'admiration, en croyant avoir sous les yeux une variété de végétaux arborescents égale à celle de notre Europe moyenne.

Le système des groupes en coulisses de théâtre est celui qui contribue le plus efficacement à l'obtention des longues vues et au recul de la perspective. En effet, nous avons vu que le premier plan étant connu, l'échelle des autres objets se lisait couramment. Partant de ce principe, il suffit de choisir pour le premier plan des arbres de stature élevée, et de diminuer"progressivement la hauteur des autres, pour que la ligne fuyante prenne des proportions apparentes plus considérables que la réalité. C'est par un procédé analogue que l'on augmente la longueur fictive d'une avenue rectiUgne, en la faisant un peu plus étroite à son extrémité qu'au point de départ. Toutefois, ces subterfuges ne doivent être conseillés que dans les cas, assez rares, où l'intérêt est de chercher des trompe-l'œil.

La figure 85 donne l'indication de vues obtenues dans un bois au moyen d'abatages faits de deux manières. Dans la première (vue AB) les groupes ont été détachés de la masse et la lumière joue hbrement entre eux. Leur éloignement respectif et la différence des tons produisent l'effet cherché. Dans la seconde (vue AD) une simple ligne dentelée, avec golfes et caps, produit un effet analogue, quoique moins décidé. Dans les deux cas, les sailUes jouent le rôle de couUsses d'opéra et graduent les plans de la perspective jusqu'à la hgne d'horizon.

Ces deux sortes de vues, lorsqu'elles sont maintenues étroites, de manière à conduire le regard sur un seul objet remarquable, prennent en

anglais le nom italien de visfa. Les exemples de ces vistas ne manquent pas. Leur effet, iïidépendamment de la beauté intrinsèque du point découvert, dépend beaucoup de l'encadrement. C'est ainsi qu'à la villa Serbelloni, à Bcllaggio (lac de Côme) la vue du lac, quelques instants cachée en montant, prend tout à coup un aspect plus beau et plus frappant lorsqu'on la retrouve à travers l'arcade de la fameuse grotte située au sommet du parc. A la villa Pallavicini, où le golfe de Gênes se présente dans toute sa splendeur, on a ménagé des vistas fréquentes, resserrées, qui s'ouvrent de temps à autre sur un paysage grandiose. Le seul écueil à éviter est que ces coupures ne ressemblent à des tunnels ou à des avenues à bords rectilignes. Au

Fig. 85. — Vues diverses à travers bois.

Lincoln Park, à Chicago (États-Unis), plusieurs vues du lac partent de l'intérieur de kiosques rustiques, dont les ouvertures mettent le paysage au point exact. Un des meilleurs exemples que je connaisse de cette disposition existe dans le parc public de Brooklyn, près New-York. L'arehitecte a placé, sous l'arche même de l'un des ponts du parc, le point de vue d'un délicieux paysage, admirablement encadré. De soUdes premiers plans d'arbustes parmi lesquels VAralia Chinemis étale ses larges feuilles, auprès des allées, au milieu de groupes à verdure noire, et fait ressortir le vert léger des pelouses, la balustrade blanche d'un pont éloigné, vue à travers le feuillage, un fond varié de belle forêt, et par-dessus tout un aspect calme, reposé, frais, tels sont les caractères principaux de ce joli coin du Prospect Park, à Brooklyn.

En Belgique, la sortie de rivière, à la grotte de Han, près Rochefort, produit un eflet analogue, rendu plus séduisant encore par les longues heures qu'on a passées à la parcourir dans l'obscurité.

La figure 86 reproduit l'une de ces vues bien encadrées. C'est celle de

VUES ET PERCÉES

Fountain's Abbey, dans le nord du Yorkshire (Angleterre). Quand je visitai ce site, qu'on appellerait l'omantique par excellence, le guide voulut me conduire à la « Surprise. » 11 me fit suivre un sentier étroit, sous une épaisse forêt de hêtres, au sommet d'une colline du parc. Arrivé devant une porte en bois, située à droite, il poussa violemment les battants. Un paysage enchanteur s'offrit à mes regards. Entre deux collines de forêts, une rivière aux ondes argentées coulait à pleins bords au fond de la vallée, dont l'extrémité était occupée par la vaste abbaye en ruines, l'un des plus belles anti-

Fig. 80. — Vue de la « Surprise n , à Fountaiirs Abbey (Angleterre).

quités de l'Angleterre. Le cadre de bois arrêtait juste les contours de la scène, la « mise au point » était parfaite.

Si l'étendue de la vue est plus grande, elle n'en doit pas moins être, au départ, appuyée par les masses fermes du premier plan. Des arbres isolés ne feraient pas le même effet. 11 faut que les massifs soient épais et garnis tie feuillage de la base au faite. Dans la figure 87, qui représente une vue du parc de la Chassagne (Côte-d'Or), les deux massifs latéraux sont composés d'essences à feuillage vert sombre, pins d'Autriche et sylvestres, lauriers

amande et de Portugal, etc. Pendant que leur ton noir appuie le premier plan avec vigueur et recule Thorizon, leur profil encadre les lointains occupés par le village de Màlain et son vieux château en ruines, et la ligne de crête des montagnes, dont le profil horizontal serait disgracieux, est heureusement coupée.

Dans cette vue, le sol où se trouve le spectateur est nu ; c'est celui d'une allée. Il pourrait être une pelouse, comme au jardin zoologique de Hambourg. Mais si l'on est situé à une certaine élévation, dominant les têtes des arbres,

Fig. 87. — Vue encadrée. Parc de la Cliassagne (Cote-d'Or).

au-dessus desquels se détacheront à distance les tours et les créneaux d'un vieux donjon, l'efifet deviendra du plus haut pittoresque. On en peut voir un exemple à Wilhelmshôhe, près Cassel, produit par le château dit le Lœwen burgh, vu du parc (fig. 88). La percée à travers laquelle s'aperçoit le monument est assez resserrée pour attirer toute l'attention sur ce point principal. Au contraire, la vue trop large qu'on a du haut de la Gloriette, près Vienne (Autriche), sur le château de Schœnbrimn, les grandes pelouses symétriques etla campagne, montrent que trop d'ampleur fait naître le vague, l'uniformité et l'ennui.

Les vues sur des objets pittoresques et isolés, ruines, châteaux, moulins à vent, rochers, cascades, vieux arbres, etc., ou sur des paysages naturels, ne sont pas seules dignes d'intérêt. Des échappées sur les scènes où se révèle la civilisation ne sont pas moins séduisantes. Non-seulement une chaumière, une ferme, une modeste maison, peuvent être l'objet de points de vue choisis, mais l'aspect même des villes, vues dans le lointain, peut revêtir un

charme puissant, si le cadre est bien placé. Paris, vu du Val fleuri, près Meudon; Moscou, de la montagne des Moineaux, au milieu des arbres; Naples, à travers les bosquets et les pergolas de Capo di Monte ou du Vomero, cent localités des lacs en Italie (lacs Majeur, de Côme, de Lugano, de Garde), en Suisse et dans les Pyrénées, témoignent de l'exactitude de cette assertion.

Une petite ville, prise de son côté le plus riant, si l'on aie bonheur d'être loin d'un centre manufacturier, un village au clocher pittoresque, une scène agricole, quand elle est placée au second ou au troisième plan, forment parfois des points de vue pleins d'attrait. La présence de l'homme et de ses œuvres au milieu de la nature n'a rien de déplaisant, si l'on sait la présenter par son côté attachant, en mettant en lumière les points agréables et en

Fig. 88. — Vue du Lœwonburgh, à Wilhelmshôhc (Allemagne).

masquant les autres. Le marquis de Girardin disait qu'un chemin public au travers de son parc ne lui déplaisait pas, parce qu'il y apportait la vie.

Nulle part plus qu'en Angleterre on ne voit la vie rurale former de séduisants tableaux. Le goût de la villégiature y a produit de grands résultats ; un auteur américain disait déjà en 1859 qu'on pouvait compter dans le Royaume-Uni plus de vingt mille maisons de campagne d'une importance supérieure à celle de la Maison-Blanche, à Washington. Que dire des innombrables habitations plus petites, semées sur ce territoire anglais où les parcs et les jardins se touchent de toutes parts, où les champs sont eux-mêmes des jardins? Le nombre des manufactures et leur aspect repoussant déshonorent sans doute la vue dans certains districts, mais combien ces laideurs sont rachetées, sur tant d'autres points, par des rivières limpides, des prairies vertes et fleuries, des arbres séculaires et toujours respectés,

(les ruines couvertes de lierre, des collines aux contours variés et gracieux !

L'insistance que je mets à conseiller avant tout la mise en cadre du tableau trouve à chaque instant son explication. Il n'en est pas i\c plus frappant exemple que dans les vues au bord de la mer. Ce spectacle grandiose,— « toujours le même et toujours nouveau », — demande plus qu'aucun autre d'être limité au premier plan. C'est le point d'où l'on prendra la vue (|ui lui donnera tout son mérite. Quelle différence entre le vague panorama d'une plage de sable nue, et les vues de la Manche entre les villas et les rochers de Jersey, de Guernesey et de Wight, les sommets du Morne rouge découvrant la mer des Antilles au-dessus de la ville de Saint-Pierre, à la Martinique, la baie de Rio de Janeiro dans son cadre magique ! Les habitants de Newport, ville de bains de mer de l'Amérique du Nord, l'ont bien

Fig. 89. — Vues des villas bordant la mer, à Newport (États-Unis).

compris. Ils ont donné un exemple que j'ai déjà cité et qui mérite d'être suivi. Tous les propriétaires de villas au bord de la mer se sont fraternellement associés pour conserver la vue entière du golfe, tout en l'encadrant chacun pour soi de la manière la plus avantageuse. Ils se sont engagés tà ne rien planter après une certaine limite, de sorte que chacun d'eux peut embrasser un même angle visuel, suivant qu'il a avancé ou reculé davantage sa maison. Bien plus, une servitude assez lourde, un chemin public existait sur le bord même de la mer. Ils se sont imposé le devoir de ne mettre aucune clôture pour border ce chemin et de le laisser, le jour, à la libre disposition de tous les promeneurs, et ils en ont simplement reclifié les contours pour (ju'il ressemblât à une allée de parc. On remarquera, dans cette disposition (fig. 89), que tous les angles visuels partant des habitations sont droits, par conséquent égaux entre eux, et que tous les propriétaires jouissent de la même amphtude de vue sur la mer. L'espace compris entre Aet B représente le terrain laissé libre, la clôture ayant été réservée pour la partie

AD qui se dirige vers le boulevard intérieur de Newport. Ce produit d'une association toute amicale a donné les meilleurs résultats, et l'on m'a affirmé que nul abus, nulle déprédation ne se sont produits depuis que cette décision a été prise.

Comme preuve de la nécessité d'encadrer les vues sur le bord de la mer, je citerai une autorité incontestable, celle d'un homme de goût, célèbre en Angleterre à la fin du siècle dernier. William Gilpin (1), en parlant du

Fig. 90. — Vues rayonnantes, à Hopoton Housc (Écosse).

château de Ilopeton, près Edimbourg, nous décrit sa situation au milieu d'une pelouse nue, au bord de l'admirable golfe du Firtii of Forth, que tant d'écrivains ont célébré. Pour obtenir l'un des plus beaux effets paysagers, il a suffi de quelques groupes d'arbres CC (fig. 90) savamment distribués près du château, adossé du côté du nord à une forêt, sur des coUines pittoresques. Les intervalles entre les groupes de pins et les arbres divers divisent la perspective en sillons variés, et donnent à la mer tantôt l'aspect d'un fleuve, tantôt

■1. Observations relative chiefly io picturesqiie beauty, inado in tlie year 1776. — Loiidon, 1792, vol. I, p. 69.

d'un lac éclairé de plusieurs manières, suivant la lumière et les ombres des rochers de la rive. Le château est protégé contre les vents du nord par ces groupes, et une immense pelouse s'étend au soleil dans la. vue principale. A l'extrémité sud, un groupe d'îlots BB, à contours accidentés, battus par les flots, forme un curieux contraste avec le calme des gazons et la vigueur des premiers plans, autour du château A. La scène a revêtu un caractère particulier de grandeur et de variété, dans un site monotone autrefois.

La création des vues dans les jardins paysagers a le plus souvent pour objet d'augmenter l'étendue fictive des propriétés. Plusieurs moyens sont

Fig. 91. — Ouverture des vues sur l'extérieur.

employés pour obtenir ce résultat, parmi lesquels nous compterons les percées dans les lignes de bordures plantées, les clôtures dissimulées, les vallonnements, les allées masquées, les plantations.

Les ouvertures dans les hgnes de bordures plantées se font, soit à travers la forêt même, où l'on aura choisi un espace réservé au parc, soit dans les plantations d'un terrain artificiellement enclos de massifs. Dans l'un et l'autre cas on cachera la clôture, mur, grille, pahssade, haie ou fossé. La vue devra passer librement au-dessus, et unir la partie réservée avec le paysage d'alentour. La figure 91 donne un modèle de ces plantations en ceinture continue, et indique comment on peut faire servir les dispositions naturelles du terrain et des plantations à l'ornementation générale. En A est le château, situé sur une éminence, mais d'où le plateau B empêche de voir la rivière. Les limites du parc, au sud et à l'ouest, sont une rivière,

une haie et un mur, masqués par la ligne touffue des plantations NN. Un monticule à l'ouest a le point C pour sommet. EnD et E sont des bâtiments de ferme, assez vulgaires, qu'on ne peut abattre. Telle se présente la situation.

On peut l'améliorer ainsi. Avant tout, il est urgent d'ouvrir devant l'habitation un large espace qui découvrira une partie notable du cours de la rivière et les deux vues obliques AH, AL, séparées par le groupe d'arbres à tige T. Pour cela, l'angle H AL, d'une amplitude de hl", sera déboisé dans les parties N'N', et le plateau B sera dérasé et converti en un vallonnement conduit en pente douce depuis le seuil du château jusqu'au bord de la rivière. Le groupe de conifères R formera l'une des faces du cadre destiné à embrasser la perspective. De ce côté, la rivière, large de 8 mètres, offre une barrière suffisante. L'angle JAK sera ouvert et le terrain défriché en UU, de manière à laisser une large vue sur les méandres lointains de la rivière. Un saut de loup 00 conduira le regard des pelouses du parc aux prairies situées de l'autre côté, et ses deux extrémités disparaîtront dans les parties conservées des massifs NN, dont le plus gros dissimulera les constructions D. Le monticule de l'ouest sera déboisé en V et couronné par le kiosque G entouré de vieux arbres. La vue s'étendra de ce sommet sur les prairies, par l'ouverture comprise dans l'angle LCM. La haie P disparaîtra dans le fond d'un fossé, et le murQ, caché par de grands massifs, continuera de clore le reste du parc sans jamais se laisser deviner. Enfin il sera facile de masquer les constructions E par un massif S placé à une distance calculée suivant l'angle optique (p. 122) et laissant la vue libre de chaque côté, en F et en G.

Tels sont les principaux moyens employés pour reculer, par des vues bien étudiées, les limites des propriétés. Nous verrons, dans la suite de ce livre, comment chacun de ces détails pratiques sera exécuté.

Souvent, après avoir pratiqué l'abatage de la ceinture de bois qui enserre une propriété, on se trouve n'avoir rien fait. Le paysage reste obstrué. Une malencontreuse ligne d'arbres dans le milieu d'un champ voisin s'interpose entre le premier plan et le fond du tableau.

Il faut alors les supprimer, si leur beauté est notoirement inférieure à celle du point de vue qu'ils recouvrent. Dans le parc de la Ghassagne, chez M. Victor Masson, les lignes d'ormes noueux et à demi élagués que représente la figure 92 interceptaient la vue du charmant village de Vélars. Leur suppression ayant été décidée, un photographe fut appelé dans le but de reproduire la scène avant et après la chute des arbres. On peut se rendre un compte fidèle de la transformation opérée, par la figure 93. Les premiers plans latéraux avaient été préparés à l'avance au moyen de masses épaisses formant cadre. Dès que les ormes furent abattus, les autres plans se développèrent avec clarté dans la vallée, et, sur le revers du coteau, les maisons, les arbres et les rochers apparurent comme une décoration arrangée à plaisir.

Les vues ouvertes à travers les bois peuvent être variées à Tintini, et cette diversité voulue donnera la gaieté, la vie, que l'uniformité primitive delà forêt semblait exclure. Elles seront parallèles ou en X, si la vue de deux objets à grandes dimensions est réciproque; en angle, si elles ont à conduire le regard sur une étendue notable de paysage, à partir d'un banc, d'un kiosque, d'un point unique sur un ensemble de tableaux; en angle ouvert sur l'observateur, si la scène est retournée ; obliques, si elles doivent augmenter lu profondeur de la perspective ; en patte d'oie, au milieu des bosquets tracés à la française; aériennes, si elles passent au-dessus des arbres.

Fig. W. — Parc de la Chassagnc. Percée do Vélars. — Avant.

Nous avons examiné la plupart de ces vues; il reste à dire quelques mots des vues obliques et des vues aériennes.

Les vues obliques prolongent la perspective; on leur doit de remarquables effets, comme nous l'avons vu en parlant des cours d'eau (p. 325). Onen trouve un remarquable exemple tians le détroit de Menai, qui sépare le pays de Galles de l'île d'Anglesey. Les deux ponts gigantesques et le bras de mer vus obliquement, sur la route deBangor à Caernarvon, forment des scènes délicieuses. Ces vues ont une autre application excellente dans les bois, lorsqu'elles se dirigent sur une vallée étroite. Étant donnés un ravin, une longue crevasse du sol, un vallon encaissé à pentes boisées, il y aura toujours avantage aies développer obliquement dans le sens de la largeur et non perpendiculairement à cette dimension. Pour cela, ou ouvrira les entailles à travers le bois dans les direc-

lions indiquées par le plan ci-joint (fig. 9!i), exemple des vues de ce genre que j'ai fait exécuter dans le parc de Vernou, en Touraine. Le sentier serpente sur les flancs abrupts d'un vallon profond et étroit, et un épais taillis, surmonté de quelques grands arbres, le couvre en entier. Après avoir cherché, avec soin, après la chute des feuilles, quelques points où des vues obhques feraient le meilleur effet sur les beaux cèdres du fond de la vallée, des percées furent faites dans ces directions, étroites au point de départ, élargies successivement et dentelées sur les bords à mesure que la vue s'allongeait.

Kig. yj. — Parc do lu Cliassagne. Percée de Vélars. — Après.

Du banc A on eut donc deux vues obliques, divergentes, l'une sous le pont B, l'autre sur les cèdres dans la direction de C, où se dirige le rayon visuel DE parlant d'un autre tournant du sentier. Une ouverture en AG n'eût point produit un effet aussi satisfaisant. Des vues analogues ont pu être multipliées ainsi à chaque changement de scène, en parcourant ce sentier.

Les vues aériennes peuvent être ouvertes ou fermées : ouvertes quand elles sont le résultat d'un abatis ou d'un étètage de grands arbres au dessus desquels une vue prise d'en haut dévoile un motif ornemental ; fermées lorsqu'elles sont obtenues par une simple trouée à travers le feuillage Je les appellerai, dans ce dernier cas, des lunettes aériennes.

Les vues aériennes ouvertes s'obtiennent soit en enlevant complètement les grands arbres pour ne laisser que le taillis, — et l'œil est alors guidé

Ed. Andrv'. . 22

par uu gazon de feuillajc (ju'il faut recéper assez souvent pour qu'il ne dépasse pas une hauteur déterminée; — soit en coupant partiellement les têtes des arbres en forme tabulaire, si la partie inférieure doit cacher des aspects désa^M'cables. Les exemples de la première de ces disjjositions ne manquent pas. On peut citer la vue du Lœwenburgh, à Wilhelmshôhe, que nous avons signalée page 331.

Les seconds sont pUis rares. Je n'en connais pas de plus remarquable que celui de Brimborion, au-dessus du pont de Sèvres, près Paris. De la terrasse du château, la vue est admirable sur le parc et la ville de Saint-Cloud, la Seine, le bois de Boulogne, Paris, le bas Meudon. Mais le second plan est occupé par la plaine nue et laide de Billancourt. J'ai réussi à dissimuler ce fâcheux aspect en maintenant la tête des arbres à une hauteur calculée, audessus de laquelle Paris élève la silhouette de ses nom])reux monuments.

rig. 04. — Vues obliques. Parc de Veinou (Indre-et-Loire).

Les lunettes aériennes s'emploient avec succès lorsqu'on cherche à encadrer, comme dans le verre d'une lorgnette, un point séduisant vu d'une certaine hauteur sous bois. Elles sont utiles surtout quand on veut ménager de beaux arbres et cependant voir à travers leur feuillage. On cherche alors, pendant l'hiver, la direction exacte du motif à découvrir et l'on procède à l'ablation des branches gênantes en ouvrant la perspective d'une largeur nécessaire pour que l'objet soit vu avantageusement. La seule précaution à prendre est de ne pas donner à ces ouvertures une forme arrondie, mais au contraire un profil irrégulier. Le meilleur exemple de lunettes aériennes que je connaisse se trouve dans le parc de Glienicke (Prusse). On y a ménagé des échappées, du meilleur effet, sur le lac de Potsdam et ses collines boisées de pins, au milieu de cette nature révêclie du Brandebourg, l'un des pays les plus laids de l'Europe.

1° Percées. — Les percées ou éclaircies, que j'ai aussi détini « des vues indéterminées », ont encore reçu des paysagistes le nom de coulées. Mais ce

terme étant ap})liqué indistinctement à la perspective d'un vallonnement et aux vues ou éclaircies, il faut plutôt l'entendre, à mon avis, d'une partie de pelouse vallonnée, dont les côtés sont relevés et plantés d'arbres de choix, artistement groupés ou isolés.

Les percées à bords rectilignes sont surtout destinées à l'ouverture des allées droites et des tires dans les bois. Pour produire tout leur effet, elles doivent être simplement ouvertes, de manière à ce que les troncs des arbres et des cépées apparaissent sur la lisière même de la percée. Si leur extrémité était une vue proprement dite, on devrait la tenir plus large, de peur que les tètes en se rejoignant ne vinssent à masquer l'horizon. Dans le

Fig. 05. — Percées angulaires et pt rcées courbes.

cas contraire, il est préférable de laisser les sommets des arbres former berceau .

Quand les percées sont à la fois rectilignes et à bords dentelés, comme dans la pelouse A (fig. 95), les lignes festonnées BB représentent la projection sur le sol des masses de feuillage du taillis conservé. Le pied des arbres est indiqué par de petits cercles en DDD. Les beaux arbres détachés sur la lisière, le pied dans le gazon, sont marqués par les lettres CGC.

Les percées sinueuses ou curvilignes connue E sont souvent d'un charmant effet, quand la vue se perd sur les tournants du bois. On les traite comme les percées rectilignes à bords sinueux, en prêtant la plus grande attention aux arbres détachés. On y ajoute des cépées d'une belle forme III, noisetiers, épines blanches, ahsiers argentés, etc., çà et là détachés du taillis et entourés par la pelouse sur laquelle s'allongent leurs ombres vigoureuses.

Les allées courbes sous bois se clécoupeut de même, en laissant des bandes de gazon FF inégales, qui vont se perdre au milieu du bois parmi les cépées du taillis. On ne fait exception k cette règle que dans le cas oii les massifs sont plantés d'essences choisies, non loin de l'habitation ; leurs bords sont alors garnis de lignes d'arbustes exactement parallèles aux allées, comme en G G. Pour varier les elîest, on augmentera plus ou moins les dimensions des dentelures au travers du bois. Tantôt elles seront entaillées de 10, 20 mètres et plus dans la masse, tantôt elles ne laisseront qu'une

Fig. 96. — Parc do La Croix (Indrc-ct-Loire). Eclaircies sous bois.

étroite bande verte, ayant simplement pour but d'empêcher les ronces d'empiéter sur l'allée. Plus loin, avec la même composition de forêt, on créera des futaies-taillis en ne laissant que les plus fortes cépées, préalablement curées et élaguées. Les bois de charme et de hêtre sont propices à ces effets.

En supprimant tout le taillis et en ne conservant que les baliveaux et les gros arbres, on pourra obtenir la haute futaie J. La principale recommandation est de ne réserver que les beaux arbres. Les petits sujets, mélangés à des végétaux de grandes dimensions, sont du plus désagréable aspect. Avec un peu de soin, des gazons de sous-bois, maigres sans doute, mais fournissant ({uelque verdure, pourront être créés en semant des graines de Poa nemoralis, en plantant des lierres, des pervenches et plusieurs autres espèces qui croissent sous le couvert des bois. L'aménagement artistique

— VUES ET PERCÉES

d'une forêt suivant ces données peut produire les plus heureux résultats.

Pour augmenter l'étendue, il y a souvent avantage à enlever complètement le sous-bois et à réserver les massifs compactes pour les fonds éloignés. Une disposition de ce genre existe dans mon parc de La Croix-de-Bléré (Indre-et-Loire). La propriété se trouvait, il y a dix ans, plantée d'arbi-cs superbes, séculaires, dont le pied était engagé dans de maigres taillis et dont l'effet était absolument ignoré. Je défrichai le sous-bois, en variant la lumière, laissant quelques arbres ornés de branches pendantes, élaguant certains autres, ménageant parfois des cépées pour faire repoussoir, et reportant les massifs dans les derniers plans à masquer, après avoir détaché sur leur fond obscur un pont peint en blanc. La figure 96 re|)roduit un aspect actuel de cette petite scène, oii j'ai cherché à m'inspirer des règles employées par les peintres pour obtenir des effets de clair-obscur.

Les éclaircies se distinguent des percées proprement dites en ce qu'elles ont un double but, celui de régler le produit des bois trop serrés, au moyen de suppressions calculées, et de faire servir leurs combinaisons, dans les grands parcs, à des effets paysagers. La première condition à remplir sera de découper les bords de ces bois de manière à obtenir des contours ondulés, festonnés, comme dans les percées intérieures. Ensuite, il faudra chercher à varier la silhouette générale des têtes des arbres, en dégageant de temps à autre les plus forts d'entre eux, afin qu'ils dépassent rapidement leurs voisins et rompent ainsi l'uniformité des lignes supérieures du bois. Il sera utile, nous le verrons au chapitre des plantations, de relever l'uniformité de leurs bords par quelques végétaux additionnels.

Du respect des vieux arbres. — Avant de passer en revue les moyens d'exécution employés pour établir les vues et percées, je dois exprimer mon sentiment sur le respect dû aux beaux et aux vieux arbres et prendre leur défense devant les gens qui ne résistent pas à la tentation de les abattre sans nécessité absolue. Les arbres doivent être conservés dès qu'il y a doute sur l'opportunité de les supprimer. C'est à l'artiste à faire pour eux des sacrifices, à modifier ses plans, à tirer profit de leurs formes nobles, grandioses, tourmentées ou pittoresques. Sans approuver la plantation de ces arbres morts, attribuée à Kent, dans les jardins de Kensington, je crois que le respect pour les vieux arbres peut aller jusqu'à conserver même ceux qui dépérissent, en les couvrant de plantes grimpantes. On ne saurait trop étudier les avantages et les inconvénients d'un abatage d'arbres, avant de mettre la hache au pied. Quelques instants suffisent à détruire l'œuvre des années et peuvent créer des regrets stériles. Delille a noblement exprimé cette pensée dans les vers suivants, qu'il est bon de méditer :

Mais ne vous hâtez point; condamnez à regret Avant d'exécuter un rigoureux arrêt.

Ah! songez que du temps ils sont le lent ouvrage,

Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage, Que de leur frais abri vous goûtiez la douceur.

(Les Jardins, Chant II).

Mais ne tombons point dans l'excès contraire. Dans tout endroit boisé, il n'est point de travaux possibles sans le sacrifice de quelques beaux arbres. Que nulle exagération n'impose leur conservation en dépit de tout avantage démontré. J'ai vu souvent des propriétaires, surtout ceux qui sont nés ou ont longtemps vécu sur le lieu des travaux, vouloir à tout prix conserver un arbre « parce que c'était un arbre », sans autre raison, et avouant euxmêmes que sa suppression serait désirable. Cette tendance est aussi regrettable que la première. Si des arbres sont trop pressés et se nuisent mutuellement, s'ils cachent des vues indispensables, s'ils couronnent une butte qui doit disparaître ou occupent le fond d'un ravin à remblayer, s'ils couvrent l'habitation et la rendent humide, etc., leur ablation devra être décidée, pourvu que la propriété ne soit pas dénudée sur d'autres points. L'évidence de l'amélioration future doit seule être invoquée, et le secours d'un artiste ferme et modéré peut vaincre des résistances excusables, mais non justifiées.

Il n'en est pas moins urgent d'attirer l'attention sur les mutilations que l'on fait trop souvent subir aux pauvres arbres, sous prétexte de les élaguer ou de les receper. Les suppressions de branches sont généralement faites sans [expérience et sans goût, faute d'employer à ce travail des hommes expérimentés. L'élagage des arbres jeunes et adultes et la restauration de ceux que l'âge, les accidents ou un mauvais traitement ont à demi détruits, sont aujourd'hui soumis à des règles que personne ne devrait ignorer et pour lesquelles je renvoie aux ouvrages de MM. de Courval ' et des Cars*. On trouvera plaisir et profit à étudier leurs excellents préceptes et à les mettre en pratique.

Procédés d'exécution des vues et percées. — Les procédés matériels employés pour créer les vues, percées et éclaircies sous bois sont d'une grande simplicité. Ils comprennent Yabatage et le défrichement. Je ne parle pas des terrassements divers, vallonnements, etc., qui seront examinés ultérieurement.

1° Abatage. — Avant toutes choses, il convient de marquer les arbres qui doivent tomber. S'ils sont nombreux et se cachent les uns les autres, on en doit condamner plutôt moins, et recommencer au besoin l'opération. Dans l'épaisseur d'un taiUis, on emploie pour ce travail plusieurs hommes, espacés en ligne à de telles distances qu'ils s'aperçoivent mutuellement à travers les branches et indiquent la direction marquée par quelques

1 . Taille et conduite des arbres forestiers, par le vicomte de Couryal. Paris, in-8 , 1 861 .

2. L'élagage des arbres, parle comte des Cars. Paris, in-18, 1865.

TRAVAUX D'EXÉCUTION. — VUES ET PERCÉES. 3Zi3

jalons placés en tète des percées. On désigne les arbres, soit au moyen d'une serpe, en faisant à l'écorce des éraflures superficielles, soit en brisant des branches au taillis, soit avec le marteau -hachette du forestier, s'il s'agit de faire tomber des baliveaux, des modernes ou des vieilles écorces sur lesquels le marchand de bois devra trouver la marque du propriétaire. Il importe surtout que l'architecte fasse entailler devant lui tous les arbres à supprimer, de manière à éviter des erreurs, et au besoin pour conserver quelque beau sujet dont on n'avait pas d'abord soupçonné l'existence dans l'épaisseur du bois.

Dans quelques circonstances, il est avantageux d'employer simultanément un nombre suffisant de bûcherons, qui font tomber sous les yeux de l'opérateur tous les arbres condamnés et facilitent amsi des retouches immédiates sur les bords des percées.

Pour les gros arbres, les instruments usités sont bien connus : ce sont la scie et la hache. On doit conseiller de conserver une rigole autour du tronc de l'arbre, de manière que la scie à deux hommes, dite passepartout, soit aisément manœuvrée et que la coupe soit bien horizontale, au niveau du sol. Il serait mieux encore de couper les grosses racines au pictranche et à la cognée, afin d'enlever à l'arbre son culot ou pivot conique et de facihter le défrichement.

Le taillis doit être abattu à la serpe, en courbant les branches de manière à rendre la coupe nette et rapide. On veillera à ce que les êtocs ou chicots ne dépassent que très-peu le sol et ne fassent pas de longs biseaux, surtout si les souches doivent être conservées. Des bûcherons exercés seront préférables pour ce travail, qui, dans un parc, demande encore plus de soin que dans une forêt. Les tiges mesurant plus de 0™,10 de circonférence seront abattues à la hache. Les rejets doivent être coupés entre deux terres.

On recommande avec raison, pour l'abatage des arbres de futaie, un instrument appelé en Suisse Waldteufel, terme qu'on peut traduire par diable forestier (fig. 97). Sur une douille en fer sont fixées trois chaînes, dont l'une D est attachée à un point d'appui , arbre, souche, etc. , et les deux autres B au côté opposé. Un manche est fixé à la douille et sur le levier A. L'une des deux chaînes B étant attachée en C à une corde fixée en G sur l'arbre à abattre, on imprime au levier dans le sens ba un mouvement circulaire qui permet d'accrocher l'autre chaîne quelques anneaux plus haut. On change alors le le^^er de côté et l'on fait une pesée contraire, et ainsi de suite, peu à peu, jusqu'à ce que l'arbre tombe. On aide cette traction en coupant les racines de l'arbre au fur et à mesure que la tension augmente. Cet instrument économise le temps et aide puissamment à l'extraction des souches.

Quand les arbres sont à terre, si leurs dimensions sont considérables,

Fig. 07. — Diablo forestier suisse.

ils sont exploités comme bois de charpente, et les billes de bois sont séparées sommairement des branches pour être transportées sur le bord des chemins d'exploitation de la forêt. Il reste alors des monceaux énormes de branchages qu'il est nécessaire de faire disparaître le plus vite possible. Il va de soi qu'une percée étant ouverte, on a besoin d'en connaître l'effet sans

retard. Il faut donc fagoter immédiatement les débris dont on fera du bois de corde et de fagot. Les grosses tiges et branches seront débitées en bûches et rondins, et les rameaux formeront des rames ou des fagots. Les bûches de plus de 0"',12 seront refendues en bois de quartier. Le tout doit être scié à des longueurs de 1 mètre, et empilé en longues files cubiques contenant un certain nombre de stères et qu'on fera bien de ranger le long des bords de la percée. Pour avancer l'opération du fagotage, je conseille l'emploi d'un instrument connu dans beaucoup de pays, mais dont il est bon de donner un dessin (fig. 98) pour ceux qui ne le posséderaient pas. C'est un chevalet sur lequel on pose le bois de fagot, et que l'on serre au moyen du levier, avant de le lier avec les harts, liens fabriqués avec des essences faciles à tordre sans se briser, comme viorne , charme , chêne , hêtre , osier, cornouiller, etc. Les fagots ont généralement 1 mètre de circonférence sur l-'^SS de longueur. On les empile par quarterons, demi-cent ou cent pour faciliter le compte et la vente.

Le reste du bois, dit de charpente ou bois d'œuvre, est préparé suivant les habitudes des forestiers, dont les travaux spéciaux sortent de notre domaine.

Toutefois, je crois utile de dire ici un mot de la meilleure époque pour l'abatage des arbres forestiers. Pour les essences feuillues, il faut choisir la fin de l'automne et l'hiver. La durée des bois d'œuvre coupés à ces époques est plus longue que coupés pendant la sève, et le bois de chauflage brûle mieux et développe plus de calorique. Les bois résineux, au contraire, doivent être exploités en été, et écorcés immédiatement.

Fis 118.

Chevalet à fagots.

Ajoutons que, malgré un préjugé très répandu, l'âge de la lune au moment de l'abatage n'exerce aucune influence sur la qualité ou la durée du bois. Les nombreuses expériences faites par Duhamel du Monceau et F. Arago ne laissent plus de doute sur ce sujet.

Les diverses opérations de l'abatage et de l'enlèvement des bois peuvent se faire à l'entreprise ou en régie. Un entrepreneur offre cet avantage qu'il mène généralement le travail avec rapidité et par conséquent gagne du temps et de l'argent. Mais dans les suppressions d'arbres, où une erreur peut facilement se glisser, il vaut mieux tout exécuter en régie, à la journée, selon le loisir du propriétaire et de l'architecte, et ne pas compromettre le succès par trop de précipitation.

2° Bc [richement . — Après l'abatage vient le défrichement. Cette opération consiste dans l'extraction des souches et la mise en état du sol pour la culture. Lorsqu'on opère en pleine forêt, les racines et les culées d'arbres abattus ont une valeur sérieuse, qui varie suivant les régions, et leur exploitation vaut plus que la main-d'œuvre. Mais dans les régions où le bois n'est pas rare, et lorsqu'il s'agit d'éclaircissements ou d'abatages partiels dans un parc, on donne généralement le bois des souches pour prix du défrichement. Souvent même il faut ajouter une plus-value, s'il y a de notables parties de terrain nu à défricher.

Les fonds de bois livrés à la culture, améliorés par les détritus des feuilles et un long repos, sont souvent classés par le cadastre dans la première ou tout au moins dans la seconde classe des terres. On peut récolter un seigle ou une avoine, quelquefois plusieurs, sur un défrichement bien fait, et je conseille au moins une année de culture avant de semer en gazon, si l'on n'est pas absolument pressé. Avant l'emblave en céréales, il sera bon de répandre sur les sols peu calcaires 120 à 150 hectolitres de chaux vive par hectare. Cette chaux active la décomposition des débris organiques, s'assimile les acides libres et facilite la végétation.

On peut encore effectuer le défrichement avec des machines spéciales, parmi lesquelles la charrue Trochu reste la plus recommaudable. Son soc plat et acéré, son coutre circulaire fixé au soc, et trois autres contres dentés, échelonnés en scie, constituent de puissants moyens pour extirper les racines. En Algérie, on emploie l'extirpateur Julien pour défricher les landes couvertes du palmier nain [Chamœrops humilis), ou encore le scarificateur de Smyth. Le défoncement exécuté, les racines enlevées, on herse vigoureusement et on laisse l'hiver ameubhr et pénétrer le sol pour la culture.

On a encore préconisé, tout récemment, l'emploi de la dynamite comme un moyen énergique et très pratique d'extirpation des racines et de défoncement du sol, et des travaux comparatifs viennent d'être publiés sur ce sujet. Pour que cette exploitation soit profitable, elle doit avoir heu sur de vastes proportions, et sa description ne peut entrer dans le cadre restreint de ces études.

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