CHEMINS D'ACCÈS
La voie qui conduit d'une route publique à l'entrée du parc et à l'habitation principale est le chemin d'accès. Si la propriété est considérable et l'habitation d'un style grandiose, située en terrain plat ou sur une pente modérée, l'avenue droite doit être adoptée sans hésitation. C'est l'arrivée la plus noble et la plus belle.
Si le terrain est accidenté, si le caractère du lieu est plutôt séduisant que majestueux, une voie courbe ou sinueuse sera mieux appropriée, et dans la plupart des cas elle plaira davantage qu'une voie d'accès rectiligne, dont la beauté même ne saurait compenser la monotonie.
Avenues rectilignes. — La place naturelle d'une avenue rectiligne
Fig. 99. — Avenue rectiligne simple.
est dans l'axe principal de l'habitation. Elle doit dégager le motif central du bâtiment dans toute sa largeur et l'encadrer aussi complètement que possible (fig. 99).
Si le milieu de l'édifice n'est pas occupé par un ornement proéminent, — ce qui est rare, — et si la façade est longue et terminée à chaque extrémité par un pavillon important, une avenue pourra être tracée en face de chaque pavillon, qui devient alors centre à son tour, et l'intervalle formera un parterre ou un vaste tapis vert (fig. 100). Cette disposition, satisfaisante au point de vue architectural, est essentiellement artificielle et devra autant que possible être évitée. De ces deux avenues, une seule sera utihsée à l'ordinaire ; on sent que l'autre n'a été plantée que pour faire pendant. Le tapis vert du miUeu sera donc égayé par quelques ornements qui arrêteront un moment la vue sans l'obstruer. Un bassin central, des vases, des statues, des groupes d'arbustes verts attireront l'attention sur les objets de détail qui relèvent l'uniformité de la façade du château, sans en masquer l'ensemble, bien encadré entre les deux avenues.
En aucune circonstance, l'espace compris entre deux avenues ne doit être occupe par d'autres lignes d'arbres. Cette disposition ne serait applicable qu'aux boulevards à promenade centrale, dont le milieu n'offre aucun motif ornemental, et dont l'unique objet est de procurer de l'ombrage aux promeneurs. L'apparence de l'habitation fùt-elle moins imposante qu'on ne le
Fig. 100. — Avenue rectilignc double.
souhaiterait, il vaudrait encore mieux découvrir la partie médiane de l'avenue d'arrivée. On sait qu'en architecture toute voie d'accès doit se terminer par une baie, jamais par unpleiurou une colonne. Devant une balustrade, chaque allée doit déboucher entre deux pilastres. Il en est de même pour les
Fig ICI. — Avenue défectueuse, plantée au milieu.
avenues ; la conibinaison suivante (fig. 101) doit être repoussée en toute occasion.
Il n'y a pas d'exception à cette règle, môme dans l'hypothèse où la façade de l'habitation serait irréguUère et n'offrirait point de saillie centrale digne d'attention. On peut alors interposer entre l'avenue et l'habitation un motif ornemental qui arrête le regard et fasse diversion.
Le Château de Ch..., en Touraine, offre un de ces exemples (fig. 102).
La façade montre une suite de lignes pleines de saillies, d'angles rentrants, de tours gothiques, qui ne laissent reposer le regard sur aucun point particulier. Cependant l'avenue d'arrivée, large de 30 mètres, à quadruple rangée d'arbres, y produit le meilleur effet. La face A du château, trèsirrégulière, est encadrée par les rangs d'ormes EE, placés sur des plates-
Fig. 102. — Plan de l'avenue de Ch... (Indio-ct-Loire).
bandes de gazon, au milieu desquelles est placée l'allée de voitures B. Cette allée s'interrompt en H, se divise en deux branches DD, et contourne un parterre de gazon et de fleurs C, orné d'un grand vase au centre. Ce parterre est protégé sur deii\ de ses encoignures contre les brusques tournants par deux bornes de fonte ornée a a. Les pelouses II sont ilécouvertes et ornées de fleurs jusqu'à la grande allée J. Entre les deux lignes d'arbres EF un sentier G , large de 2 mètres , sert aux piétons. Enfi)i l'avenue est taillée entre les deux lignes compactes du taillis R.
L'aspect grandiose de ces sortes d'avenues est encore augmenté si leur
Fig. 103. — Profil de ra\enue du château de Beauvais (Indre-et-Loire).
profil en travers, au Heu d'être horizontal, est un peu accidenté. Des surfaces absolument planes font naître l'ennui; il suffit, au contraire, du
|)lus simple terrassement pour donner un agréable relief au sol et créer de la variété. Une des meilleures applications de ce principe se voit au parc de Beauvais (Indre-et-Loire), dans la grande avenue d'arrivée. Le sol, originairement plan, a été remplacé parle |)rofil AB (fig. 103). La chaussée C a été légèrement excavée, et en ajoutant aux terres produites par ce terrassement celles des caniveaux DD, on a pu donner aux talus gazonnés EE une pente légère jusqu'au sentier de piétons surélevé FF. C'est après ce sentier que commence la première ligne d'arbres G formant l'avenue. Une partie gazonnée s'étend ensuite jusqu'en II, où une seconde ligne d'arbres, maintenus en têtes basses, a le pied enfoncé dans une haie de charmilles haute de 1 mètre. Cette sorte de contre-allée gazonnée, terminée par la charmille, forme un excellent encadrement. Des pivoines, placées tous les 15 mètres sur le talus E, relèvent l'uniformité de la bande verte et se couvrent au printemps de leurs belles fleurs rouges.
A Dresde, l'allée du Grosscr Gartcn a été plantée dans ce genre, mais le relief naturel du sol n'a pas été modifié sensiblement. L'avenue, composée d'une chaussée, d'une bande de gazon et d'une double rangée d'arbres, a mètres de largeur totale.
Qui ne connaît, parmi les plus belles avenues à citer, celle des Champs- Elysées, à Paris, si majestueusement couronnée par l'arc de triomphe de l'Étoile? Les proportions en sont grandioses. Elle se compose d'une vaste chaussée centrale et de deux trottoirs plantés d'arbres et séparés des maisons par une voie de service. Ces trottoirs sont pourvus d'un large bande bitumée au milieu, et otïrent un excellent terrain de promenade.
Le nombre des lignes d'arbres en avenue peut varier d'une à (|uatre, de chaque côté, suivant l'importance de la façade en vue. Au-dessus de ce nombre, on n'aurait plus une avenue proprement dite, mais un mail ou place plantée d'arbres.
A Brooklyn, près New-York, les architectes du Prospect Park ont ima-
Fig. loi. — Profil de ra\eiuic ou « Park Way » de Brooklyn (Ktals-L'nis).
giné, sous le nom de Pure Way, une avenue d'arrivée d'un grand aspect, et que le diagramme ci-contre (fig. lOZi) explique à première vue. Sa largeur totale est de 78"',2().
On trouve parfois, dans les propriétés déjà plantées suivant le style géométrique, des allées rectilignes percées en étoile à travers bois, et dont une ou plusieurs servent de chemins d'accès. Si la résidence est modeste, ces grandes avenues droites pourront sembler prétentieuses. Il est bon cependant de les conserver, si elles sont plantées de vieux arbres, mais sans les
Éclielie de ^o'oq
Fig. 105. — Parc de la Sifflctière (Orne). — Ed. Aiidié, architecte.
prolonger jusqu'à l'habitation, dont elles accuseraient les proportions médiocres. Le moyen d'obvier à cet inconvénient est de couper ces voies à une certaine distance, de conserver leurs alignements comme de simples percées, et de mettre entre elles et la construction une pelouse de jardin paysager. Le parc de la Siffletière (Orne), que j'ai dessiné en 1868, contient une disposition de ce genre (fig. 105). Les avenues en étoile, qui se rejoignaient en pointe au seuil de l'habitation A, ont été coupées, reportées en UU, et une
Fig. 106. — Profil de raveiuio de la Porte-Neuve , à Luxembourg.
pelouse SS a occupé leur place. Le centre de la grande avenue montante L a été gazonné et enfermé entre deux sentiers sablés. Le sol du chemin public QR a été enfoncé et ne se voit pas de la maison, et la perspective s'étend au loin dans les bois dans la direction de K. Le parc de Comteville, près Dreux (Eure-et-Loir), offre également un ensemble d'avenues rayonnantes, à travers bois, et formant des angles dont le sommet commun est le château.
La figure 106 donne la coupe en travers d'une autre sorte d'avenue, que j'ai appliquée à l'une des principales entrées de la ville de Luxembourg,
nommée avenue de la Porte-Neuve. La chaussée mesure 9"', 50 de largeur; le trottoir, sur lequel sont plantés des érables planes, est large de h mètres, et il est séparé, par une ligne de potelets et de fils de fer, d'une bande de gazon de 1 mètre, appuyée sur une bordure de 2 mètres de troènes de Californie {Ligustruni oralifolium), plantés le long de la ligne de clôture. La zone de verdure relève la nudité de l'avenue, et l'unit au parc public en dissimulant la grille.
La plantation des avenues droites à doubles rangées peut être faite en carré ou en quinconce. Avec la disposition en quinconce, les arbres sont équidistants, tous les trous sont bouchés et les tètes ont un espace plus régulier pour se développer. On doit cependant remarquer que les arbres, en grandissant, se font mutuellement place, et que la disposition en carré produit un effet plus architectural.
La double rangée supérieure, dans la figure 107 (n° 1), est plantée en carré, les arbres étant placés à la distance uniforme de 7 mètres en tous sens. Ils forment des carrés ABGD ou des avenues rectangulaires ECDF. Au contraire, dans le n" 2, la disposition quinconciale produit des avenues diagonales comme GHIJ et GHKL. Si les têtes des arbres croissaient en cercles réguliers, elles rempliraient mieux l'espace en N qu'en M, mais dans la pratique ces différences ne s'aperçoivent pas.
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Fig. 107. — N° 1. Plantation en carré. — N" 2. Plantation en quinconce.
La forme des arbres d'avenue joue un grand rôle dans les effets de perspective. La loi des contrastes reçoit ici une application : les lignes
ALLÉES
d'arbres à forme conique, peupliers d'Italie , cyprès pyramidaux dans le Midi, doivent accompagner les lignes horizontales et les façades massives des villas italiennes et reculer la perspective. La belle avenue du Poggio impériale, à Florence, en est un exemple, et celle de la villa Torrigiani, près Lucques, est plus imposante encore, avec ses pyramides de cyprès noirs séculaires. Au contraire, le profil arrondi des marronniers, des tilleuls, des chênes, fera ressortir les aiguilles et les toits aigus d'un château gothique ou les tourelles et les découpures du style de la Renaissance. Les modèles de ce genre sont partout ; il est superflu de les citer.
Certains arbres, d'une beauté individuelle incontestable, ne sont pas propres aux plantations en avenue. Les cèdres de l'Himalaya {Cedrus Deodaru), qui constituent l'avenue deDropmore (Angleterre), sont superbes, mais on regrette de ne pouvoir admirer sans réserve leur effet d'ensemble, dans un parc renommé à juste titre pour la splendeur de ses arbres conifères.
Un genre particulier d'avenue se répand depuis quelques années dans les villes. Ce sont les voies à centre gazonné et planté d'arbustes et de fleurs. La ville de Paris en offre des exemples dans la partie extérieure de l'ancienne avenue de l'Observatoire transformée, le canal Saint-Martin, la place d'Anvers. Bruxelles est fière à juste titre de son avenue Louise, large de 55 mètres, qui conduit au bois de la Cambre par une belle voie en partie plantée au centre. Aux États-Unis, j'ai admiré les avenues-parterres de Boston, Chicago, Buffalo, qui surpassent l'Europe sous ce rapport. Toutefois, ces voies sont moins des avenues que des promenades; nous les retrouverons et les décrirons à l'article Boulevards.
Dans une catégorie voisine de celle-ci se placent les allées décou-
Fig. 108. — Protil de raveime du bois de Boulogne, à Paris.
vertes, dont l'avenue du bois de Boulogne, à Paris, forme le prototype. Cette voie magnifique, large de 122 mètres et longue de 1,200, est dépourvue d'arbres en ligne. Le profil ci-contre en indique le rehef {fîg. 108). Pour ne pas obstruer la vue lointaine du bois de Boulogne, une chaussée centrale de 1(5 mètres et deux trottoirs de 12 mètres chacun, pour piétons et cavaliers, ont été accompagnés d'une zone gazonnée et plantée, large de 32 mè-
Ed. A\DnÉ. 23
35i L'ART DES JARDINS.
très et à pentes variées. Le reste de Favenue est occupé par la voie latérale, qui dessert les habitations luxueuses situées en bordure. On a ainsi un jardin paysager, vallonné et fleuri, qui fait à cette large voie un cadre charmant et qui contient de précieuses collections d'arbres et d'arbustes d'ornement.
L'avenue de l'Opéra, à Paris, est également privée d'arbres d'alignement, bien que sa largeur dépasse 20 mètres, et rentre, par conséquent, dans la classe des voies plantées de cette capitale. La nécessité de conserver la perspective entière de l'Opéra a entrahié cette mesure exceptionnelle.
On remarque, sur plusieurs points de l'Angleterre, des avenues de la plus grande beauté, qui se rangent dans la classe précédente (fig. 109). Les
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Fig. 109. — Avenue plantée de groiiiics irréguliers.
arbres d'alignement y sont remplacés par des groupes CD de grands arbres de plusieurs espèces, isolés ou groupés par trois à neuf sur les pelouses qui bornent l'avenue A B, à des distances variables. Si les essences sont bien choisies et les groupes bien venants, l'effet de ces voies d'accès sera magnifique.
Les avenues peuvent être planes ou en pente. Dans le premier cas, nous avons vu que leur effet est rehaussé par un profil en travers accidenté. Il suffit d'assurer l'écoulement des eaux dans la longueur, en variant de distance à autre le profil en long des caniveaux (jui bordent la chaussée, et d'envoyer les eaux dans des exutoires (canaux et puisards).
Si l'avenue est en pente, son sommet doit toujours être occupé par la construction à laquelle elle conduit. Toute ilisposition contraire est une faute. L'avenue des Champs-Elysées est dignement couronnée par l'arc de triomphe de l'Étoile; celle de r01)servatoire, au contraire, avec le palais du Luxembourg à son point inférieur, enterre le monument. Les architectes du XVI" siècle connaissaient cette difficulté; aussi avaient-ils soin de couper les terrains en pente par des terrasses successives, oftrant une série de [dans liorizoutaux. On trouve des traces de ces dispositions à Sceaux, à