LES EAUX
La théorie de la distribution des eaux dans les parcs et les jardins a été sommairement exposée dans les précédents chapitres. Nous les avons étudiées au point de vue de l'optique (pp. 128-129), de l'étendue fictive (p. 136), des scènes aquatiques (p. 143) ; nous avons examiné la rédaction des devis qui s'y rattachent (pp. 28(5-298) et les procédés de leur tracé sur le terrain (p. 30/i).
Ces préceptes peuvent se compléter maintenant par des détails pratiques, variant selon les circonstances que rencontre l'architecte-paysagiste. On trouvera l'inspiration de ces travaux dans un examen attentif de la distribution des eaux dans la nature, et les applications ^^endront d'ellesmêmes.
Nous considérerons les eaux suivant qu'elles sont distribuées dans les jardins paysagers ou dans les jardins réguliers.
Parcs et Jardins paysagers. — On peut classer les eaux répandues naturellement à la surface du globe sous deux titres : les eaux courantes et les eaux doDiutiilcs.
1° Eaux courantes. — Généralités. — Soit qu'elles proviennent des pluies ou de la fonte des neiges dans les montagnes, les eaux courantes prennent deux formes distinctes : elles coulent à ciel ouvert sur des pentes rapides et des terrains imperméables, ou elles s'infiltrent dans le sol à de plus ou moins grandes profondeurs, pour former des sources souterraines ou pour suivre une surface qu'elles ne peuvent traverser, et s'ouvrir ensuite un passage à l'air libre.
Cet état de perméabilité du sol donne, à première vue, l'expUcation de la figure variée des cours d'eau naturels. Dans les terrains accidentés, de formation primitive, dans les schistes, dans toutes les roches dures, on voit les ruisseaux se multiplier et précipiter leur cours sans exercer r^^K..// d'influence notable, ou du moins , 0 ^(^^^r^I/^
immédiate, sur le relief du sol. fù )U%
Ils suivent les sinuosités innom- "^^rSt^^r^"^^^^^^ brables du thalweg des vallons vs^^ jUv-^^iKï^
latéraux , des moindres plis de terrain, et n'adoucissent les lignes de leurs rives qu'à leur arrivée
sur des pentes plus douces et sur ^ ,
i 1 Fig. 207. — Cours d eau dans les montagnes.
un sol plus poreux. La figure 207 Le Sichon (AUier).
présente, comme exemple de ce
tracé naturel, le cours du Sichon, rivière des terrains schisteux, qui se jette dans l'Allier près de Vichy. Plusieurs des ruisselets dont la réunion
constitue le torrent coulent entre deux rives abruptes, formant une suite de décrochements et de retraites pittoresques.
Dès que les eaux quittent les terrains primitifs pour entrer dans les formations sédimentaires, plus perméables, elles prennent une autre allure. Leurs rives sont bientôt rongées par l'effort continu du courant, et les sinuosités, d'abord très-accentuées, s'adoucissent graduellement |)Our offrir bientôt de longues courbes à bords parallèles, à peine variés par des différences de consistance dans les terrains, ou par l'embouchure de quelque affluent secondaire. La figure 208 représente un tronçon de la Lapasna,
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rig. 208. — Rivière sur pente modérée. La Lapasna, près SerpukhofT (Russie).
affluent de l'Oka, qui traverse le parc d'Otrada (Russie) et que j'ai conservé dans son aspect naturel, dans mon dessin de ce parc, en 1869.
Le cours des rivières de ce genre se régularise rapidement s'il est modéré, ne dépassant pas 5 millimètres de pente par mètre, et s'il n'est pas sujet à des crues subites et violentes qui ravagent son lit et le modifient profondément. L'œuvre plus ou moins rapide du temps est de rapprocher ces cours d'eau de la hgne droite.
Lorsque les eaux suivent le fond à peine incliné d'une longue vallée, et que leur cours ne dépasse pas une pente de 2 ou 3 millimètres par mètre, elles prennent une autre disposition. Au lieu de tendre à la direction rectiligne, elles serpentent en capricieux méandres, creusent lentement de nom-
Fig. 209. — Fleuve à pente très-douce. Le rio Magdalcna (Colombie).
breux canaux, et sèment leur Ut d'Iles inégales, à l'exemple du Magdaléna (Colombie) vers le 8° de latitude nord (fig. 209) et d'un grand nombre de fleuves et rivières des pays plats.
La course des eaux, suivant ces trois principales divisions et leurs nombreuses variétés, obéit à certaines lois qu'il est nécessaire de connaître ot dont les principales peuvent se libeller ainsi :
L'iiydrographie d'un pays est étroitement liée à son état orographique^ et par conséquent à la consistance des terrains.
PI us un sol offre de résistance à l'action érosive des eaux, et plus ses pentes seront prononcées.
Un cours d'eau continue à creuser son lit jusqu'à ce que la résistance des berges fasse équilibre à la puissance du courant.
Sur une pente régulière et sur un sol homogène , l'action du courant k'ud à établir la ligne droite et le parallélisme des rives.
En plaine, les sinuosités du lit sont motivées par les moindres inégalités du sol, par sa porosité, par l'action des crues et des vents, l'écroulement des berges dans les concavités, les alluvions dans les convexités, l'afllux des cours d'eaux secondaires.
Lorsque deux cours d'eau égaux se réunissent en un seul par un angle aigu, la masse d'eau commune suit une droite dans le prolongement de la bissectrice de l'angle A (fig. 210) jusqu'à ce qu'un obstacle la fasse dévier. C'est une judicieuse observation de M. G. Meyer*.
Fig. 210. — Conlluent Fig. 211. — Confluent de deux cours d'eau
d" deux cours d'eau égaux. inégaux.
Au contraire (fig. 211), si l'un des deux courants B est plus faible que l'autre A et s'il lui apporte obliquement ses eaux, il alïouillera en C la rive opposée jusqu'à ce qu'il soit rejeté en D par la résistance de la butte E. Le cours d'eau principal reprendra alors sa direction et sa largeur initiales, si l'affluent n'en a pas notablement grossi le débit. La môme action aura pour corollaire d'amincir l'angle G des deux côtés et de former en F un remous et des eaux mortes où se réuniront les matières charriées, sable, limon, etc. C'est à la force centrifuge qu'est dû ce résultat, dont il faut se bien pénétrer pour imiter avec succès, dans les jardins, la disposition naturelle des eaux.
Il n'est pas nécessaire qu'un cours d'eau se joigne à un autre pour que cet effet se produise; l'inégalité de résistance des berges suffît. Tant que