EAUX DORMANTES
Les eaux dormantes, lacs, étangs, bassins, pièces d'eau diverses, se rencontrent dans la nature dès que les pluies, les infiltrations du sol ou des cours d'eau ont accumulé leur afflux dans une dépression fermée. Le niveau monte alors jusqu'à ce qu'une issue se manifeste, par des fissures souterraines, la rupture d'une digue, ou un déversement naturel au point le moins élevé des bords.
Les contours de ces pièces d'eau sont exactement fixés par les courbes horizontales, et les rives s'infléchissent en autant de golfes et de caps que les eaux avancent ou reculent pour rester à un niveau constant. Les conséquences à tirer de ce fait pour la reproduction artificielle des pièces d'eau se devinent; il suffit d'apporter quelques modifications aux berges, sans toucher à la silhouette générale, pour donner aux ondulations des bords les formes les plus variées.
Citons quelques exemples pris dans la nature. Le lac de Genève ou lac Léman {fig. 227) off"re un modèle excellent pour un pays de collines ou de petites montagnes. Les sinuosités de ses bords sont dans un rapport parfait avec les pentes qui descendent vers ses eaux. Ici de longues plages,
sur le côté d'Ouchy, des7golfes pittoresques sur la rive du Chablais, de hautes falaises à Vevey et Villeneuve, prêtent à ces admirables paysages un charme incomparable.
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Fig. '2'27. — Lac de Genève. Contours arrondis.
Dans une région de montagnes abruptes, comme celles qui entourent les lacs de la haute Italie, lacs Majeur, de Côme, de Lugano, de Garde, les
Fig. 228. — Lac majeur. Contours accidentés.
(îontours suivent la loi que nous avons vue régir les ruisseaux des montagnes, et les sinuosités sont beaucoup plus accentuées. Une rapide inspection de la carte donne l'explication de ce dessin, par le relief des pentes voisines et la
multiplicité des cours d'oau. La figure 228 reproduit le trouçon sud du lac Majeur, entre Intra et Arona, c'est-à-dire dans un paysage enchanteur que rien ne surpasse en Europe. En A, les îles Borromées émergent des eaux comme deux nids de verdure ; le golfe de Pallanza s'avance en B dans les terres, développant une suite de perspectives admirables, pendant que le lac s'élargit en C et que ses bords, de plus en plus accidentés, s'éloignent jusqu'aux contre-forts du Simplon.
Scènes paysagères. — II importe seulement de citer quelques applications. Le grand lac du bois de Boulogne (fig. 229) rentre manifestement dans la première classe des formes que je viens de citer, c'est-à-dire celle du lac de Genève. Établi sur un sol en pente douce, il ne
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Fig. 220. — Grand lac du bois de Boulogne. ConlouiN sinueux el allongés. — M. Varé, archilectc.
devait présenter de relief que dans les berges de sa partie supérieure A, et son effluent devait se trouver à peu près au niveau du sol, au Rond Royal B. Ses rives furent développées en molles sinuosités , les îles du milieu s'allongèrent, les plantations furent variées, des silhouettes d'arbres que la nature avait laissées médiocres furent relevées par quelques fabriques ; le kioscjue C, l'exèdre D, le pont E, le? embarcadères G et H, égayèrent le paysage. L'ensemble forma une des plus belles scènes des jardins publics de l'Europe. Cependant on peut reprocher à ce lac l'uniformité dans les courbes des rives, et l'absence de ces contrastes vigoureux qui sont le résultat des échancrures profondes et des promontoires accentués.
De semblables contours, qui s'expliquent sur les terrains plats du bois de Boulogne, n'ont plus de raison d'être au miheu de la nature tourmentée du parc des Buttes-Chaumont. Le lac actuel, au centre duquel s'élève un massif de roches haut de 30 mètres, est circonscrit par une courbe unique, alors qu'il eût été naturel d'en varier considérablement les bords.
Le lac de Prospect Park, à Brooklyn (États-Unis), présente un exemple absolument contraire (fig. 230). Situé au pied d'une haute colline dont le sommet sert de point de vue principal sur l'Atlantique, ses bords sont ornés
de ces rochers paléozoïqiies communs dans l'État de New-York. L'artiste, en déchiquetant les contours, a cru augmenter l'effet pittoresque, prenant ses modèles plutôt sur les îles madréporiques de l'Océanie ou les côtes rongées de la lagune de Chiriqui, au Nicaragua, que dans le dessin plus calme du bord des lacs américains ou européens. Le talent dépensé dans
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Fig. '230. — Lac du Prospect Park à Brooklyn (États-Unis). (;onloui-s décliirés. — MM. L. Olmsted et C. Vaux, architectes.
celte composition est considérable; toutefois on peut trouver excessives ces lignes vermiculées sur tout leur développement. Ces brusques saillies offrent un grand inconvénient : leur projection les unes sur les autres, vues en raccourci, diminuent l'aspect d'ensemble de la pièce d'eau, si les indentations du rivage sont trop prononcées. Cette objection s'est d'ailleurs présentée d'elle-même aux architectes, et les bords du lac de Prospect Park ont été infiniment moins déchirés dans l'exécution que sur le plan-projet.
Un moyen terme entre ces deux excès est plus rationnel et plus recommandable. On peut conseiller de procéder ainsi, sans crainte de dénaturer le caractère du site : après avoir relevé un nombre de profils en travers suffisant sur la surface à convertir en lac, on obtient facilement des courbes de niveau (fig. h?>, p. 209), permettant dé voir sur le papier quelle figure prendront les eaux amenées sur le terrahi. Alors, sans rien changer à la silhouette générale, quelques avancements et retraits auront bientôt formé une suite de contours agréables, sans nuire à l'effet d'ensemble de la nappe d'eau. Td est, dans le parc de M. le baron du Houlley, à Chérupeau (Loiret), le lac dont une dépression naturelle du sol a motivé la forme et l'étendue (fig. 231).
Du point A, où la retenue d'eau a fourni la chute initiale, l'ancien coure d'eau ce a été en partie comblé, en partie inclus dans le nouveau lac, dont le déversoir en B forme un ruisseau coulant sous bois. En D, on a placé un embarcadère, en E des roches isolées, en F une cabane d'oiseaux d'eau. Les groupes G G ont été plantés de saules, les points IJ et K de divers peupliers et arbres à bois blanc ; les massifs forestiers ont été conservés en II. L'ancien marais tourbeux, couvert d'eaux stagnantes, esl aujourd'hui une pièce d'eau de près de trois hectares, claire, poissonneuse et sillonnée d'embarcations de plaisance.
La transformation de marécages en lacs ou étangs d'ornement esl
Fig. 231. — Ruisseau transformé en lac. Parc do Chcrupcau (Loiret). Ed. André, architecte.
généralement facile, et donne d'excellents résultats. En fouillant les vases que l'on rejette sur les berges à exhausser, en coupant les canaux qui peuvent exister, de manière à créer des îles, on obtient de beaux ctt'ets à peu de frais ; mais il faut éviter un découpage exagéré, et réserver toujours pour la nappe d'eau le principal motif, en ne donnant aux îles qu'une importance secondaire.
Parmi les plus jolies pièces d'eau à citer, je choisirai celle de Berry Hill, près de Londres, qui est due à M. B. Marnock. Au fond d'un petit vallon vert et fleuri, encadré de plantations bien distribuées, repose cette pièce d'eau. L'art s'y laisse deviner, mais d'une façon si discrète et si attrayante, qu'on ne songe qu'à jouir du choix exquis des détails. Au plan ci-joint (fig. 232), il faudrait pouvoir ajouter des vues diverses où se reflètent les épisodes d'une scène si bien composée. Un de ces aspects doit être particulièrement recommandé ; on peut souvent le reproduire : la pelouse du côté de l'habitation est en pente douce jusqu'à l'eau, tandis que la rive opposée est variée , taillée à pic à plusieurs reprises, e( produit ainsi de