EAUX DORMANTES
fréquents contrastes. 'Lorsqu'un lac est ainsi adossé à un fond élevé, par ses eaux couleur d'acier il constitue ce qu'on peut appeler le miroir noir, dont les reflets ont des vigueurs de ton admirables au soleil couchant, surtout si une cabane et quelques cygnes blancs se détachent sur l'ensemble.
Les îles, dans les lacs, sont soumises à des règles analogues aux îles des rivières. On veillera cependant à ce qu'elles soient placées sur le côté des anses de la pièce d'eau, si elles sont grandes, près des caps si elles sont petites, très-rarement au milieu de la nappe, dont elles diminueraient l'ampleur.
Les jardins de moyenne étendue, les jardins de ville surtout, ne peu-
Fig. 232. — Lac de Beny Hill (Angleterre). — M. R. Marnock, architecte.
vent plus être soumis, pour l'arrangement des eaux, à des imitations directes de la nature. L'art y paraîtra toujours; il ne s'agit plus ([ue de savoir choisir et exécuter. Sous prétexte de jardins paysagers urbains, que de laideurs n'avons-nous pas vues, laborieusement entassées à Paris et dans ses environs, et répandues de là en province ! Chacun fabrique des jardins à sa guise; l'art, dit-on, n'a rien à voir dans leur composition, et la fantaisie seule est la règle. Eh quoi! on ne voudrait pas confier la décoration d'un salon à un colleur de papier ; et sans hésiter on charge un manœuvre de tracer et de planter un jardin !
C'est dans le dessin des eaux surtout que ces fantaisies sont bizarres et coûteuses, si l'on a mal choisi l'architecte-paysagiste. Au lieu de chercher les lignes simples, l'artiste improvisé ne manquera pas de compliquer sa composition. La figure 233 montre un jardin de ce genre, dessiné par un architecte de bcâtiment, dans le parc de Neuilly, chez M. R.f. Un incroyable enchevêtrement de tortillons, figurant de prétendues allées, des massifs, des eaux et des constructions d'ornement, place A, ponts B, kiosques CD, se pressaient dans un étroit espace, et eussent produit le plus singulier résultat, si le projet avait été mis à exécution. Il fallut ramener le jardin à un tracé meilleur. En face de la maison, une pelouse centrale, ornée de fleurs et d'arbres isolés, fut vallonnée et reçut au point bas un bassin adossé
à des rocailles servant de piédestal à un terre-plein ondjragé par un champignon rustique F. Les eaux sortirent de quelques rocailles A au-dessous d'un kiosque B, et allèrent se perdre dans le potager C après avoir parcouru le jardin d'agrément. Une place oblongue pour le gymnase, un banc de repos circulaire D, une salle verte E furent placés sur les côtés; les murs furent masqués par des massifs de plantes à feuilles persistantes, au milieu -desquels se développa un sentier ombragé. Il fut possible ainsi de dessiner
Fig. 233. — Eaux dans un jardin de ville. — Mauvais tracé.
un jardinet simple et orné à la fois, dans un millier de mètres carrés, et les eaux, forcément maintenues dans un ruisseau et un bassin bétonnés, seul procédé pour les conserver sur un terrain perméable, gardèrent une juste proportion avec l'ensemble de la scène (fig. 234).
Il est difficile de traiter les contours des eaux, dans les petits jardins, ■comme dans les espaces étendus. Un jardin de ville, je l'ai fait remarquer, •est un objet d'art où la nature n'apporte que des éléments décoratifs, et ne saurait être exactement copiée. On a donc cherché, soit dans le tracé de leurs allées et de leurs plantations, soit dans celui des eaux, un certain onmbre de formes agréables et cependant artificielles, dont il est difficile de
sortir à moins de recourir au tracé géométrique. Les bassins ressemblent le plus souvent à une cornue, à une fève, à un violon, à moins de trop déchirer les contours. Les ruisseaux sont resserrés aux barrages, élargis au milieu du bief, mais leurs sinuosités sont adoucies et presque régulières. Sans proscrire ces formes, on peut les varier au moyen des reliefs du sol, et surtout par des blocs de rochers jetés sur les rives, et faisant saillie au- <lessus des eaux. De la distribution de ces rochers à demi engagés dans le
Kif;. -231. — Eaux dans un jardin do villi\ — Bon tiaco.
sol et de plantations intelligentes dépendra l'attrait principal des eaux dans un petit jardin. La figure 235 donne un exemple de ces arrangements, où la variété des niveaux et le tracé des eaux ont produit des résultats pittoresques.
Lorsque l'on opère sur de plus grandes surfaces, les règles à suivre se rapprochent davantage de celles que nous avons indiquées pour la création des pièces d'eau naturelles. La main de l'ouvrier doit s'effacer; on ne doit plus la deviner lorsque les travaux sont terminés, et que les plantations ■commencent à se développer. Peu de détails suffisent, mais ils doivent être bien étudiés. L'art préfère la perfection à la quantité. La reproduction, d'après une photographie, de la pièce d'eau du parc d'Ebenrain (Suisse),
aussitôt après l'achèvement des travaux en est un exemple (fig. 236). L'emplacement était un champ de luzerne situé dans une dépression au-dessous du château. L'horizon fourni par le Jura était superbe au-dessus de la cime des arbres ; le cadre était propice pour des effets d'eau. Un petit lac fut creusé, bétonné, mis en communication avec un filet d'eau sortant de quelques rocailles. Un kiosque, un pont, une île,
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Fig. 235. — Eaux dans un jardin de ville, avec chutes. — Ed. André, architecte.
une cabane d'oiseaux d'eau ornèrent les bords, que la gravure montre un peu nus à l'époque où la photographie en fut faite, mais qui prirent bientôt un aspect très-imparfaitement représenté par la planche coloriée i\° XL
Jardins géométriques. — L'animation apportée par les eaux dans les scènes paysagères se retrouve dans les jardins géométriques. Nulle part les eaux ne sont déplacées, mais elles deviennent un ornement indispensable avec le style régulier qui, sans leur secours, serait bientôt fatigant. Les eaux