‹ L'art des jardinsChapitre 195 sur 341 · GROUPEMENT NATUREL DES VÉGÉTAUX · texte numérisé non relu

GROUPEMENT NATUREL DES VÉGÉTAUX

Arbres. — Les arbres ne doivent pas seulement être considérés pour leurs quaUtés individuelles et leur effet isolé. C'est par l'association des espèces ou des individus, et par leurs situations respectives dans la nature, ([u'ils forment les paysages. Là se trouve leur beauté relative.

La variété de leurs combinaisons est infinie. Cependant l'observation a montré que les meilleurs effets se produisent lorsque les masses compactes s'étagent sur les croupes des montagnes. Les sommets se couronnent de forêts de conifères; des arbres en groupes, puis isolés, enfin de simples buissons, se détachent du bois pour s'unir à la vallée, et les prairies se meublent, çà et là, de grands arbres au tronc droit et élevé audessus du sol.

Pour que les arbres nous donnent l'impression d'un ensemble harmonieux, ils doivent être associés à leurs compagnons naturels. L'introduction d'une forme exotique détonne dans un paysage , non que la beauté du nouveau venu soit inférieure à celle de ses voisins, mais il n'est pas entré dans nos habitudes. Ce résultat est surtout frappant dans les scènes étendues ; il

— PLANTATIONS

nous frappe moins, au contraire, dans un jardin, scène d'art dont les éléments peuvent être empruntés à des sources diverses.

Toujours une essence domine dans un paysage, auquel elle impose sa tonalité propre. Nous verrons bientôt comment cette loi peut inspirer l'artiste dans la plantation d'un parc. C'est à cette prédominance des essences et à leur disposition que sont dues les scènes au caractère riant, sévère, pittoresque, pastoral, etc., qui ont été précédemment esquissées (p. 140 et suiv.).

Sans altérer ce caractère d'ensemble, la variété se glissera de mille manières dans les détails du paysage. Cette variété sera souvent indépendante du nombre et de la qualité des éléments employés pour l'obtenir. Nous avons vu, en parlant du parc de Tsarskoé-Sélo (p. 327), cjuel parti un habile artiste pouvait tirer des faibles ressources d'une nature avare, et comment le groupement ingénieux de quelques espèces donnait l'illusion d'une flore beaucoup plus riche.

Il est donc utile d'étudier les procédés de la nature dans l'association des espèces et des individus ; la perfection de ces mélanges spontanés présentera toujours des modèles qu'il sera impossible de dépasser. Mais, c'est un art de savoir choisir. Tout n'est pas bon à copier, et de même que le peintre sait trouver le point juste du meilleur tableau, l'architecte-paysagiste ne devra emprunter à la création que ses plus beaux modèles, ses situations les plus belles et les plus pittoresques.

On peut considérer l'association naturelle des arbres sous pl sieurs aspects. Nous n'avons wi jusqu'ici que le végétal isolé, détaché du bois et placé seul sur une pelouse.

Le nom de groupe s'applique à deux ou plusieurs arbres à tige, plus ou moins rapprochés les uns des autres, mais sans sous-bois ni massif auprès deux.

Le Diassif sera une réunion de grands arbres, de baliveaux, et d'un taillis continu cachant le tronc des grands exemplaires dont se compose la plantation.

La futaie est une agglomération de grands arbres plantés avec ou sans ordre et dépourvus de sous-bois.

Ces diverses combinaisons se rencontrant fréquemment dans la nature, nous les examinerons successivement.

Groupes détachés. — Un groupe de deux arbres ne produit un bon effet que si l'un se distingue nettement de l'autre par sa forme et ses dimensions. Deux tiges, deux tètes égales présenteraient un désagréable aspect. Un buisson volumineux, à verdure sombre, placé au pied d'un arbre élancé, à feuillage penné et d'un ton léger, produira un excellent contraste.

Le nombre trois, assez fréquent dans les groupes naturels, a été choisi à tort, dans les plantations des parcs, comme le chiffre fatidique des groupes détachés. Jamais, dans la nature, on ne trouve rassemblés trois arbres de

même espèce, de même force et de même forme. C'est par l inégalité de leur développement, s'ils sont de la même essence, ou par la variété de leur feuillage, si deux ou trois espèces le composent, que le groupe intéressera l'esprit et charmera les yeux.

La disposition en ligne de trois arbres est rare et ne présente un bon aspect que si celui du milieu est à haute tige et les deux autres en touffes inégales.

Un triangle équilatéral rappellerait trop la symétrie. Le groupe est meilleur lorsque les arbres sont placés suivant les trois côtés d'un triangle scalène. Si ce triangle est assez étendu pour qu'un quatrième arbre prenne place au milieu, l'ensemble ne fera qu'y gagner, surtout si les espèces sont variées et en contraste.

Les groupes de cinq sont bien disposés lorsqu'ils ont la forme d'un trapèze planté à ses quatre angles et dans son milieu. Ils peuvent encore être disposés suivant les sommets des angles d'un pentagone irrégulier, qui offre cependant l'inconvénient de paraître arrondi.

Les nombres impairs de trois, cinq, sept, neuf, recommandés par certains planteurs, sont un calcul puéril auquel il ne faut pas s'arrêter.

Au-dessus des nombres neuf ou dix, les arbres groupés ne prennent d'agréables aspects que si leur masse est discontinue, séparée en plusieurs sections inégales et s'ils sont plantés de plusieurs essences.

Ce n'est pas assez que les arbres soient placés à des distances convenables pour qu'ils satisfassent complètement le goût de l'artiste. Le mélange de leurs rameaux doit être harmonieux; leurs silhouettes, leurs nuances, ne seront bonnes que si la combinaison en est heureusement trouvée. Il suffit parfois que cette différence soit produite par les divers sujets inégaux d'une même espèce; souvent aussi elle est le résultat du rapprochement d'essences très-distinctes par la forme et la couleur de leur feuillage. Ainsi, un charme se confondra avec un hêtre et un sorbier avec un frêne, taïuiis qu'en intervertissant les positions de ces quatre arbres, on obtiendra un contraste satisfaisant.

De même les formes pyramidales s'harmoniseront, par la loi des contrastes, avec les formes capitées. La colonne cylindrique d'un peuplier d'Italie s'élancera avantageusement au-dessus de la cime, des ormes. On a tiré parti de cette règle harmonique pour conseiller la plantation des espèces colonaaires ou fastigiées, comme le cyprès pyramidal ou le peuplier d'Italie, auprès des villas italiennes à toits plats, et pour recommander les masses arrondies des marronniers ou des platanes auprès des tourelles pointues d'un château gothique.

Quels que soient le nombre et la forme des sujets qui constituent le groupe, leur ensemble doit présenter, })our produire un bon effet, cet équilibre des parties que nous avons vu nécessaire à l'arbre isolé. Un groupe est un tout ; nous devons le considérer dans son ensemble comme un seul objet.

TRAVAUX D'KXKCUTION. — PLANTATIONS.

Si la nature agit seule, le balancement des diverses parties fera bien rarement défaut, mais une cause accidentelle peut déran<j;er cette harmonie, et nous verrons, dans les applications, les moyens d'obvier à cet inconvénient.

Le nombre et la gradation des groupes, dans le paysage, dépend de nombreuses circonstances. Si nous les voyons éparpillés sur de grandes surfaces, ils ôtent toute idée de repos, laissent vaguer le regard sans rattacher, et confondent les scènes. Mais cet effet est rare, et la nature, abanilonnée à elle-même, manque rarement son but pittoresque. Tantôt les groupes sont épars dans l'iicrbe des prairies, tantôt ils sont échelonnés sur les pentes. Les jeux de la lumière et de roml)re varient à toute heure du jour, dans leurs intervalles et à travers le feuillage. Pour offrir les meilleurs aspects, les groupes doivent garder avec la masse des bois une proportion de nombre et de distance telle qu'ils en paraissent les auxiliaires, et montrer clairement leur subordination à l'ensemble, plus forts et plus nombreux si la forêt est vaste, distribués avec parcimonie et composés de moins d'éléments, s'ils ne sont que les sentinelles avancées de quelques bosquets. Dans leur relation avec la totalité du paysage, les plantations ne doivent point présenter l'image d'un travail humain, produit d'une régularité toujours insuffisante, mais se présenter dans le désordre apparent d'une poignée de sable jetée sur le sol. La masse principale de ce sable formerait un centre qui représenterait le gros de la forêt, tandis que les grains tombés en dehors, éparpillés de mille manières, seraient l'équivalent de la dispersion des végétaux ilétachés en groupes et isolés.

Massifs. — Les massifs, qui viennent dans cette étude après les groupes, constituent le caractère principal des forêts naturelles. Dans le séduisant désordre que leurs éléments produisent, on peut découvrir les lois de distribution des végétaux qui sont les modèles par excellence de l'architectepaysagiste. Les végétaux ligneux s'y divisent en deux classes, ceux de l'extérieur et ceux du sous-bois. Les premiers, les plus intéressants à étudier, impriment à la silhouette générale de la forêt sa forme et sa couleur. Les espèces, croissant inégalement, cherchent à se vaincre mutuellement dans cette lutte perpétuelle « pour l'existence » qui est la loi même de la vie. Cette prédominance d'une ou plusieurs essences trônant victorieuses au-dessus de leur entourage et donnant la dominante de la scène est plus frappante Là qu'ailleurs; ses causes se trouvent à la fois dans la vigueur native des espèces, dans la nature du terrain et l'influence du climat.

Sous ce couvert épais, une population végétale, plus ou moins abondante, se développera dans la lumière diffuse et résistera autant que la voracité des grands arbres ne sera pas excessive. Le hêtre, à l'état adulte, couvre de son ombre épaisse un sol presque désert ; les forêts de conifères ne laissent aucune végétation croître sous le terreau de leurs aiguilles tombées. Même dans les régions tro])icales du nouveau monde, où la force de la végétation permet au sous-bois un tléveloppement luxuriant, certaines essences

semblent exclure tout être vivant de leur compagnie'. Toutefois, dans la plupart des cas, les sous-bois se composent d'espèces végétales appropriées à ce mode de croissance et prospérant dans ces dures conditions. Les buis-, les troènes', les nerpruns*, les viornes ^ ^if^ les groseilliers', les androsèmes % les daphnés ^ et tant d'autres espèces vivent sous le couvert des bois, et suggéreront à l'artiste les meilleures idées pour distribuer des plantations similaires.

La prédominance des grands arbres réunis en voûte continue au-dessus des forêts, si fréquente dans les pays chauds, est également particulière aux contrées septentrionales. Elle cesse généralement dans la région dite « du midi », caractérisée par la Provence, l'Espagne, les bords de la Méditérranée. Les arbres réunis en société prennent, dans ces contrées, une autre allure. Le taillis domine, et les têtes des grands arbres ne forment plus guère que des saillies isolées sur le fond inférieur de la forêt. Les arbustes, plus variés, souvent à feuilles persistantes et à belles fleurs, sont devenus l'objet principal, et les arbres, l'accessoire. Quel contraste, par exemple, entre une forêt des Ardennes et les bois qui bortent la route accidentée du bord de la mer, de Salerne à Amalfi, près de Naples; entre les sommets des montagnes du Harz, et ceux des Abruzzes ou des Algarves !

Dans le nord, aux espèces que nous avons signalées s'ajouteront les sureaux'", les cornouillers les genêts'-, les néfliers", l'érable champêtre", les rosiers '% les épines-vinettes '^les alisiers etc. Au sud de l'Europe paraîtront celles que nous avons déjà notées précédemment. Là le chêne tauzin et le chêne verf remplacent le chêne ordinaire ; les micocouliers", le gaînier*", l'olivier de Bohême-', le laurier d'Apollon", le paliure", le grenadier", le caroubier -% ombragent les lauriers tins, les filarias, les myrtes et beaucoup d'autres arbustes. Quelques types nouveaux, pour des habitants du nord, frapperont le regard, comme les daphnés argentés", les euphorbes en arbre", les psoraléas^' et autres espèces de ces régions.

Futaies. — La futaie, forme définitive delà forêt, lorsque le taillis a été successivement détruit par les grands arbres, est surtout belle lorsqu'elle est homogène. Elle atteint de magnifiques proportions si le sol est fertile et les arbres d'une seule espèce, réguhers dans leur croissance. Quelques

1. J'ai décrit,, dans le Tour ilu monde (vol. xxv, p. 200;, l'efTot étrange produit par les forêts de chênes (Qmcî'chs //«w6oW<») dans la Nouvelle-Grenade sur la végétation des sous-bois.

— 2. Btixus sempervircns. — 3. Ligustrum vulgare. — 4. Rlinfimus Fraïujula, R. catliarlicus. — o. Viburnum Lanlanu. — 6. Tuxus baccula. — 7. Rihes ruhriim, R. alpiiium. — 8. Androsœmmi officinale. — 9. Dopline Laureola. — 10. Sambucus niyrii, S. racemosa. — \\. Cornus san(juinca. — 12. Genisla var. — 13. Mespilus '/ermanica. — 14 Acer ccunpeslre

— 15. Rosa cunina, etc. — 16. Berberis vuh/aris. — 17 Sorbus Aria, etc. — 18. Quercui^ To2a, Q. Ilex. — 19. Cellis australis. — 20. Cercis siliquaslrum. — 21. FJœagnus angnstifolia. 22. Laurus rus nobilis. — 23. Paiiurus aculcalus. — 24. Punira Granatum. — 2o. Ceralonia siliqua. — 26. Dapkne Turlonraira. — 27. Euphorbia dendroides. — 28. Psoraleu bituminosa

belles futaies, comme celles de Boisfort près Bruxelles, du Bas-Bréau, à Fontainebleau, etc., sont célèbres. Un mélange de chênes à tètes arrondies, au milieu de hêtres élevés, produirait de choquantes disparates. La grandeur apparente en serait diminuée; elle s'augmenterait, au contraire, si les chênes seuls s'élevaient ensemble et prenaient un aspect imposant. Un sol uni, sans végétation, revêtu simplement des feuilles tombées, inspirera plus naturellement une idée de grandeur et de calme qu'un gazon vert, mêlé de buissons et de petits arbres. La futaie, pour produire tout son effet, ne doit pas être absolument compacte, mais le soleil jouera librement à travers ses feuilles et produira eu dessous ce clair-obscur des grands bois (c çà et là interrompu par des taches de soleil ».

Parc ouvert. — Après avoir examiné les arbres associés sous forme de groupes, de massifs et de futaies, il peut être intéressant de les voir former des effets paysagers plus remarquables encore dans les grands parcs de l'Angleterre. Les scènes qu'ils produisent, plantés en tiges sur de vastes prairies animées par le bétail ou le gibier en liberté, leur groupement en nombre varié, leur force et leur beauté^ respectées d'âge en âge, constituent des tableaux que l'on ne rencontre guère en dehors des grandes propriétés anglaises et qui sont dignes d'admiration. Ils ont valu au mot parc, dans ce pays, une signification distincte du mélange de bois, de prairies et de jardins qui en est l'image sur le continent. Nous verrons quelle influence l'art peut exercer sur ces compositions, applicables surtout aux parcs publics, auxquels ces grands espaces apportent les trois quahtés requises : l'étendue, l'ombrage et le libre accès.

Arbrisseaux et arbustes. — Si des formes les plus élevées de la végétation ligneuse nous descendons aux arbrisseaux et aux arbustes, la diversité de la nature sera telle que des règles certaines dans le groupement seront difficiles à découvrir. Une variété sans limite est la loi, suivant la latitude et l'altitude du lieu, le relief, la nature et l'orientation du sol, sa fertilité, l'abondance ou la rareté des eaux et conséquemment la richesse de la flore. Les espèces arbustives indigènes de nos pays et celles des régions orientales d'un climat égal au nôtre ne montrent jamais, dans la nature, des groupes absolument homogènes. Si quelques espèces dominent, c'est en laissant d'autres essences varier leur masse. Nulle part on ne voit de tableaux composés exclusivement d'une espèce frutescente. La conséquence naturelle, c'est la condamnation des dessinateurs de jardins qui plantent de grands massifs d'une seule espèce. Ces plantations homogènes ne peuvent être justifiées que dans les jardins de médiocre superficie, où l'imitation de la nature ne saurait être essayée, et où l'art seul est le maître.

Les arbustes, sur le bord des eaux tranquilles, sont généralement réduits à un petit nombre d'espèces, suffisantes pour produire de charmants effets. Quelques saules touffus , de trois ou quatre espèces * agréablement

Page 1