JUSQU'AU XVIP SIÈCLE
De Rome détruite, la civilisation passa dans l'empire grec. Toutefois les arts procédèrent plutôt du génie oriental, dans les œuvres des Justins et des Porphyrogénètes, que des leçons de l'ancienne Italie. On parle à peine des jardins de Justinien et de Justin II à Byzance. C'est à Constantin VII qu'il faut arriver, pour se faire quelque idée du luxe qui présidait à la décoration des palais byzantins. On croit que les jardins actuels du sérail sortt situés sur l'ancien emplacement de ceux du célèbre Porphyrogénète, mais rien ne le prouve. Lui-même les a décrits en détaillant les colonnes, avenues, parterres, bassins et fontaines qui les ornaient, mais sans dire un mot du merveilleux paysage du Bosphore et de la côte d'Asie, qui leur servait de cadre et n'a pas varié avec le temps.
Dans l'Occident, les traditions des jardins antiques ne s'effacèrent jamais complètement, môme aux temps les plus sombres du moyen âge. En Italie, en Espagne et en France, elles furent toujours en honneur dans les nombreux monastères qui les conservaient pieusement et ne les appliquaient qu'en les modifiant pour leurs besoins et leurs agréments personnels. Ce n'est pas du reste, on le sait, la seule obligation que l'on ait à la patience, à l'esprit d'ordre et à l'amour de l'étude des rehgieux du moyen âge. Que de résurrections inespérées des chefs-d'œuvre antiques ne leur doit-on pas ! Et que seraient aujourd'hui la plupart des découvertes scientifiques et littéraires qui font notre gloire, s'ils n'avaient travaillé pour nous pendant de longs siècles à la régénération d'un monde qui en recueille maintenant les fruits avec trop peu de gratitude?
Les moines de Saint-Basile et de Saint-Benoît fertilisèrent des régions entières de l'Italie, de la France méridionale et de l'Espagne, qui avaient été ravagées par les Goths et les Sarrasins, et qu'on avait abandonnées
LES JARDINS CLASSIQUi-:S.
depuis sans culture. L'activité de ces pieux travailleurs se découvre jusque dans la colonie qu'il fondèrent à l'ile d'Iona, l'une des Ilébi-ides, et dans bien d'autres pays.
On trouve, dans les nombreux cartulaires du moyen âge, des traces fréquentes du rôle bienfaisant joué par ces amis du jardinage dans la transmission des souvenirs antiques. Pour n'en citer qu'un exemple, j'ai entre les mains une sorte de poëme mlïtuié Cantinan bolaiiirnit/, écv'û, pour la plus grande gloire de Dieu, sur le modèle de l'hymne Laud/f, Sion, dont le rhythme et la mesure ont été reproduits dans un fort bon latin. L'auteur y chante, sur un ton dithyrambique, les vertus et les beautés des plantes.
Pour des hommes le plus souvent confinés dans d'étroits espaces entourés de murs, sans horizon, sans agrément, on comprend que le dessin des jardins était du superflu. Le principal pour eux était le produit : les légumes et les arbres fruitiers. Aussi est-ce en France — ce verger de l'Europe — que parurent les premiers traités de la culture des arbres à fruits. L'histoire de l'arboriculture rattache ses commencements à Merlet, à Cl. Mollet au xvi" siècle, puis à la célèbre pépinière que les Chartreux fondèrent au Luxembourg, et qui florissait au xvii* siècle, sous la direction du P. François.
C'est ainsi que les capitulaires de Charlemagne ne parlaient que de ses plantations, de ses vergers, de ses vignes et contenaient une énumération des plantes cultivées dans ses jardins. La maison de campagne qu'il possédait sur le Rhin, à Nieder Ingelheim, ne parait pas avoir été accompagnée de jardins d'agrément bien dignes de remarque, si l'on excepte la décoration en colonnes de marbre dont Nigellius a décrit le grandiose aspect.
A peine trouve-t-on, à ces époques, dans le midi de la France, notamment dans la province de Narbonne et près de Nimes,les traces des travaux de quelques seigneurs qui avaient conservé des villas romaines avec les ornements contemporains de l'occupation des Gaules.
Sous la féodalité, les mêmes obstacles s'opposèrent au développement des jardins. Les « hauts et puissants barons », renfermés dans leurs châteaux à murailles crénelées, songeant perpétuellement à attaquer leurs voisins ou à se défendre, quand ils ne couraient point les mers vers la Terre sainte, n'avaient guère de loisirs pour l'embellissement de leurs propriétés. Quant au peuple, écrasé sous les impôts et la toute-puissance de ses maîtres, il était condamné à rester longtemps encore dans les ténèbres de l'ignorance et de la misère.
Si l'on cherche à préciser les conditions dans lesquelles étaient dessinés les jardins à cette époque, les documents font le plus souvent défaut. Mais on sait pourtant que, dans les monastères, les enclos consacrés à la culture des légumes, des arbres à fruits et des plantes médicinales, étaient tracés en compartiments réguliers et peu compliqués. Les murs étaient couverts
d'espaliers. Quelques vignes en treillages, — réminiscence de la pcrgula antique, — des bassins carrés ou de longs canaux dans lesquels on entretenait, pour la consommation et la vente, le poisson péché dans les Hangs des communautés, quelques berceaux de verdure taillés, formaient les principaux traits de ces jardins. Dans les abbayes riches et puissantes, comme à Saint-Gall en Suisse et au Mont-Cassin en Italie, les cultures d'utilité étaient accompagnées du « jardin des simples » oii des collections de plantes indigènes, réunies dans un but d'études pratiques plutôt que scientifiques, donnèrent l'idée première des jardins botaniques.
Les rois de France avaient bien des résidences de campagne à quelque distance de Paris , comme Chilpéric à Nogent et saint Louis à Vincennes, mais ils s'y adonnaient plus au plaisir de la chasse qu'au jardinage. Notre vieil historien Sauvai lui-même ne nous a transmis aucune description détaillée de ces retraites.
Dans Paris même, on trouvait cependant, au moyen âge, des spécimens de l'art naissant des jardins. Ceux du roi Childebert et de la reine Ultrogothe, célébrés par Forlunat, qui a décrit les fleurs, les treilles, les pommiers greffés par le roi lui-même, les terrains arrosés par l'eau amenée. d'Arcueil, étaient probablement situés sur l'emplacement occupé aujourd'hui par les restes du palais des Thermes. Ceux de saint Louis occupaient la pointe de la Cité, à l'endroit qui fait face aujourd'hui au palais de Justice; mais ces créations si vantées étaient d'une simplicité Ijib'ique et ne méritent guère d'arrêter longtemps nos regards.
Plusieurs siècles se passèrent ainsi sans que rien fût changé aux mœurs et aux habitudes, et nous ne voyons que le Pré aux Clercs, situé en face du Louvre et s'étendant jusqu'à Saint -Germain des Prés, qui puisse être cité à cette date parmi les jardins île plaisance.
Du xui"" au xv*" siècle, tout jardin se réduisait, dit Sauvai, « à des haies couvertes de treilles enlacées et couchées en manière de lozange, qui sont les tonnelles, et ces tonnelles tenaient par les deux bouts à des pavillons faits de même qu'elles ; et non-seulement à chaque coin des jardins et des préaux il y avait des pavillons, mais encore au milieu, et même d'autres tonnelles qui les traversoient et les divisoient en compartiments ».
Le jardin de l'hôtel Saint-Paul était le plus remarquable de ce temps. Sa surface était de vingt arpflits; il était divisé en carrés. Charles V y avait accumulé les ornements : à ceux qui viennent d'être indiqués s'ajoutaient des viviers ou amivoirs, cages, volières pour les perroquets « où s'esbaudissoient les papcgais (perroquets) » des animaux domestiques et sauvages, etc. Le jardinier chef se nommait Philippot Persant, et ses appointements — ô temps de l'âge d'or! — étaient de « soixante écus » par an.
Les plantes qui meublaient ces jardins, en outre des arbres forestiers et fruitiers, étaient surtout des rosiers blancs et des romarins. Sauvai parle
LES JARDINS CLASSIQUES. 23
avec admiration d'une plantation de « 5,9J3 ormes, à quatre livres parisis le cent, qu'on amena par eau au port de l'Ëcole ».
Le hii de l'Oiselet décrit un jardin entouré de canaux, planté d'un verger, de roses et de plantes aromatiques, d'arbres taillés régulièrement, et orné d'une jolie fontaine. Dans le Boman de la Rose se trouve la peinture d'un jardin où trône « Déduiet » et sa cour, et dont l'auteur énumère complaisamment les « buissons bien sentans, les violettes, parvanches nouvelles, girofle, réglisse, anis, canelle, lauriers, haults pins, oliviers, cyprès, ormes, chênes, fruits variés, oiseaux et gibier ».
René d'Anjou fit faire à la Baumette, près d'Angers, en souvenir de la sainte Baume, des jardins situés sur un terrain accidenté. Ils étaient différents de ceux-ci, et probablement modelés sur ceux de sa Bastide de Provence. Leur emplacement ne m'a montré aucune trace de l'ancien dessin quand je l'ai visité, il y a vingt ans.
On cite encore les jardins que Philippe le Bon, père de Charles le Téméraire, fit faire en Flandre, à Hesdin, et dans lesquels il avait formé cette célèbre « galerie aux joyeulsetés » où toutes sortes de mystifications puériles étaient imposées aux visiteurs.
Cette énumération est pauvre. La France ne jouait pas alors, dans le développement intellectuel et dans ses applications aux jardins, un rôle en rapport avec celui qu'elle prit à la Renaissance et qui commençait à se dessiner déjà dans d'autres nations de l'Europe.