‹ L'art des jardinsChapitre 315 sur 341 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Si les arbres, les arbustes, les gazons, les fleurs, les eaux et les rochers constituent les ornements naturels des parcs et des jardins, l'ornementation artificielle et les services d'utilité appartiennent à l'art de bâtir. En examinant l'influence de l'emplacement des constructions et des ornements pittoresques dans le choix d'un site (p. 175 et suiv.), nous avons développé quelques considérations générales qui doivent guider l'architecte et le propriétaire.

Des préceptes nous pouvons passer actuellement aux applications, et, sans empiéter sur le domaine de l'architecture proprement dite, nous ajouterons quelques réflexions pratiques sur l'association des bâtiments avec le paysage.

L'habitation principale ou maison de maître doit être envisagée d'abord, nous l'avons dit, au point de vue 'de l'utilité. « Les maisons, disait Bacon, sont faites pour vivre dedans plutôt que pour être regardées. » Que de fois c'est le contraire qui a heu! Sans rien sacrifier cependant au confortable intérieur, l'architecte doit avoir présent à l'esprit que son travail est, d'une part, en relation avec les exigences de la vie humaine, et, de l'autre, avec la nature extérieure. Il devra donc se préoccuper d'adapter sa composition au paysage environnant. Quatre espèces de sites se présenteront souvent à lui : le pays montagneux, le pays plat, le pays boisé et les scènes maritimes. En étudiant précédemment les divers genres et scènes au miheu desquels l'architecte-paysagiste est appelé à exercer son talent, j'ai indiqué les principaux rapports sous lesquels on peut considérer ces situations. J'ajouterai que l'objectif de l'artiste sera toujours de traiter les constructions de telle sorte qu'elles forment le complément du paysage et non pour qu'elles contrastent avec lui. Sans doute, l'habitation principale pourra rom|)re un instant la déchvité d'une colline sans changer le mouve-

ment général du sol, aider la perspective d'une plaine sans dépasser beaucoup son niveau, se détacher comme un point lumineux sur le fond sombre d'une forêt ou se dresser comme une sentinelle vigilante sur les falaises abruptes d'une plage maritime. Mais, en tout lieu, cette construction sera un accidentheureux, qui ne devra pas dénaturer l'effet d'ensemble du pays.

Dans ses relations avec les arbres, l'architecture sera gothique ou Renaissance, si les formes arrondies du feuillage contrastent avec elle; classique au contraire, au milieu des arbres à flèches élevées et sur une surface de terrain légèrement ondulée, où la ligne horizontale repose et fixe agréablement la vue.

Les anciens Grecs, couronnant de leurs temples les sommets de l'Attique, étaient dans des conditions de lumière et de pittoresque qui se rencontrent rarement sous d'autres climats. N'essayons pas de les imiter. Dans la pratique, on trouvera les formes élancées et les silhouettes variées mieux à leur place sur les montagnes qu'en plaine. Au bord de la mer, la maison d'iiabitation devra donner le sentiment de la sécurité, être construite pour résister aux vents, la simplicité des profils et la solidité des murailles en seront les principaux caractères ; il faudra proscrire le style chalet, si malheureusement répandu dans de telles situations et qui devrait être réservé aux parties riantes des pays de montagnes.

On doit conseiller l'emploi des matériaux du pays, qui forment le ton dominant du paysage. Le contraste dans les détails et l'harmonie dans l'ensemble, c'est la loi souvent mise en avant dans cet ouvrage et dont on ne doit jamais se départir, même lorsqu'il s'agit de l'habitation.

Communs. — Les applications de l'architecture pittoresque trouvent naturellement leur place dans la construction des communs, nom générique donné aux bâtiments de service d'une propriété, écuries, remises, dépendances diverses, qui ne font pas partie de l'habitation de maître proprement dite. Ces bâtiments utiles peuvent jouer un rôle important dans l'ornementation d'un parc, et l'architecte-paysagiste sera consulté pour indiquer leur place et leur forme générale au point de vue paysager; il devra même s'occuper de leur installation, si ses connaissances sont suffisamment étendues pour qu'il en puisse aborder la construction.

Les bâtiments des comnmns doivent généralement être distants de 50 à 100 mètres de l'habitation principale; trop proches, ils sont une gêne pour la vue; trop éloignés, ils rendent le service difficile. Une recommandation importante consiste à masquer la base des bâtiments des communs par des massifs compactes entourant le mur d'appui de la cour de clôture, et généralement plantés en arbustes à feuilles persistantes. Le travail quotidien des écuries, remises, lavage des voitures, enlèvement des fumiers, transport des approvisionnements, etc., n'est pas d'un aspect agréable. On doit donc entourer ces constructions d'une cour spéciale, et en masquer le pied de l'extérieur de manière à ne laisser voir que la partie ornée de

bàtiiuciits. Il n'y a d'exception à cette règle que pour une cour intérieure, dissimulant le service, et avec des communs dont la façade peut être maintenue très-soignée. La même observation s'applique aux petites fermes d'agrément que l'on introduit dans les parcs.

La figure liSS représente la vue d'ensemble des communs du parc de Bois-Renault (voir le plan général, page 761) dont j'ai donné le dessin en 1872, et dont les travaux de construction ont été exécutés en collaboration avec M. P. Déchard. Les bâtiments sont adossés au mur du jardin potager .et sont divisés en deux parties principales. Une cour d'honneur trèsvaste, recouvrant les grandes citernes qui approvisionnent d'eau une partie de la propriété, est circonscrite par un mur bas, en demi-cercle, avec des ornements à jour, recouvert d'une dalle et pourvu au milieu d'une vasque-abreuvoir surmontée d'un vase.

Le point central des bâtiments est occupé par la maison du jardinier, plus élevée que les combles d'alentour et accompagnée d'une tourelle à toit aigu conique. Cette tourelle contient : dans le sous-sol, une soute au charbon ; au rez-de-chaussée, une machine à vapeur faisant mouvoir les pompes élévatoires du puits ; au premier, le réservoir de distribution des eaux, traversé par la clieniinée qui est dissimulée entièrement dans les ornements d'un poinçon à girouette ornée.

A gauche de la maison du jardinier, qui possède une sortie sur le potager, se trouvent les écuries, la sellerie et les remises, disposées suivant une ligne courbe et précédées d'une large marquise vitrée que supportent des colonnes de fonte. A gauche du porche, des écuries de passage et des hangars, donnant sur une cour de service, permettent de reporter dans cette partie cachée les travaux peu attrayants des écuries et des remises.

Auprès delà tourelle, la petite ferme est séparée par un mur d'appui surmonté d'une grille de fantaisie. On y trouve une écurie, une vacherie, le pressoir, la buanderie avec ses séchoirs, le chenil, les hangars, les ateliers et les caves à vin. En arrière, une grande cour entourée de treillage renferme les poulaillers, la lapinerie, la porcherie, la faisanderie, les places aux terreaux pour la culture, l'atelier de rempotages, etc. Le groupement commode de ces divers services est le point saillant des communs de Bois-Renault, qui rentrent dans le genre pittoresque.

En d'autres circonstances, il m'a été donné de varier le style de ces constructions en les appropriant au mode de bâtir usité dans la contrée. C'est ainsi ,que j'ai dessiné les communs de San-Pancrazio, près Lucques (Itahe), couverts de toits aplatis, ornés de faïences colorées dans les frises, pourvus des moyens réfrigérants que les régions méridionales exigent, etc. Au château des Pressoirs-du-Roy, près de Fontainebleau, je me suis efforcé, au contraire, de donner une silhouette variée et élancée aux combles, afin de les mettre en rapport avec les pentes rapides des bois épais qui bordent ce côté de la rive droite de la Seine.

D'autres bâtiments de ce genre, construits d'après mes dessins {fig. 489) dans la propriété de M. le baron de^Gargan, à Luxembourg (Grand-Duché), montrent une des dispositions qui peuvent être données aux communs d'une résidence privée, dans une ville où la place est mesurée.

Le pavillon sert de demeure au jardinier ; il se projette en avant du corps principal des bâtiments, qui contient l'écurie, la remise, la sellerie et les services divers. L'entretien de cette partie de la propriété est assez soigné pour qu'une clôture spéciale, l'isolant du jardin, ait été jugée superflue. Une serre à trois compartiments, serre chaude, serre tempérée et pavillon central pour jardin d'hiver, est placée auprès des

Fig. 489. — Vue prise clans le jardin de M. le baron de Gargan, à Liaembourg (Grand-Duché). Écuries, remises, serre, etc. Ed. André, architecte.

communs et se trouve sous la main du jardinier. L'ensemble se détache en lumière sur le fond épais et sombre d'une partie boisée du parc public de la ville de Luxembourg.

Constructions diverses. — Les habitations de jardiniers, de régisseurs, de conservateurs des parcs publics, placées à proximité de leurs services respectifs, peuvent devenir des ornements précieux dans les scènes paysagères artificiellement créées. Ces constructions doivent être riantes, sans excès de légèreté, sans abus des découpures de bois, sans couleurs trop éclatantes. On devra se préoccuper surtout de les encadrer agréablement par des feuillages qui les fassent valoir. La figure li^O représente l'habitation du conservateur du parc des Buttes-Chaumont. Elle est située de manière à dominer le panorama du parc, et la vue d'une grande partie de Paris s'ouvre devant elle. Une terrasse ornée de bois treillagés pour recevoir

des plantes grimpantes occupe un angle au rez-de-chaussée. Le petit jardin privé est protégé, par des massifs d'arbres et d'arbustes à feuilles persistantes, contre les regards indiscrets du dehors.

Fig. 490. — Parc des Buttes-Chaumont. Habitation du conservateur. M. Davioud, arcliitecte.

La maison représentée par la figure ZiOl, au contraire, destinée à servir de résidence au conservateur de Sefton Park, à Liverpool, est conçue

Fig. 491. — Future habitation du conservateur du parc public de Sefton, à Liverpool. Ed. André et L. Hornblower, architectes.

d'après le style cottage anglais, avec toits saillants, vérandas couvertes, bow-windows, campanile pour point de vue, etc. Le terrain sera libre autour d'elle, et des perspectives étendues se développeront de divers côtés.

Ce genre de construction, fort usité en Angleterre, est commode, riant

L'ÂKT DES JARDINS.

et varié à l'inlini. Il mériterait d'être plus répandu sur le continent, pour remplacer un grand nombre de maisonnettes disgracieuses ou construites sur un modèle vulgaire et uniforme. Les loges 'de garde-portier, à l'entrée des parcs, sont particulièrement indiquées pour ce style. On a vu, dans les passages consacrés aux entrées (p. 3(38 et suiv.), les dispositions variées qu'elles peuvent prendre en plan et les moyens de les accompagner par des plantations appropriées (p. 624 et suiv.).

En Suisse, on peut trouver des modèles charmants de ces habitations, que l'industrie du bois découpé a portées à un niveau artistique élevé.

-■Lïîï/i" . . . ■ MiaiiiiiiiiMBi

«Btiiiw^^^^^^^^^^ ?iiimii iliiiiiiirtw^^^^^^

Fig. lit^^. — Poulailler du parc des Pressoirs-du-Roy, près Fontainebleau. M. 0. de Clermont, propriétaire. Ed. André, architecte. Élévation et plan.

Les hangars, les cabanes aux outils, les atehers divers de travail pour les jardiniers, les réservoirs, constructions essentiellement d'utilité, peuvent également être ornés avec goût. Il suffit parfois d'un lambrequin placé à propos pour relever la vulgarité de ces petits édifices.

Poulaillers. — On a varié à l'infini la construction des poulaillers. Souvent on emploie la forme circulaire, le bâtiment principal étant situé au centre, et les cabanes rayonnant autour, avec leur première petite cour réservée et une plus grande servant de parc, et plantée de mûriers et d'arbustes donnant de l'ombre. Mais ces installations s'appliquent généralement à des poulaillers de grande dimension. Celui dont la figure 492 repré-

sente le plan et l'élévation est d'une disposition commode. Le pavillon central est consacré aux couveuses ; au-dessus est situé le pigeonnier. Les deux chambres latérales, fermées par des portes et des fenêtres à coulisses, donnent sur des cours séparées, où des bassins avec ruisselet d'eau courante ont été disposés. Des mûriers blancs et rouges fournissent aux volailles de l'ombre et des baies dont elles sont friandes.

Dans les Flandres, en Hollande, dans diverses contrées septentrionales de l'Europe, on place les pigeonniers au sommet de grands poteaux supportant une logette en bois avec ornements découpés. On peut donner à ces petites constructions un aspect rustique, comme on l'a fait avec succès dans les parcs publics des États-Unis, notamment dans le Central Park de New-York et dans le Washington Park, à Albany.

Cabanes pour bateaux et oiseaux d'eau, embarcadères. — Les maisonsabris pour les bateaux, nommées en Angleterre boat houses, demandent une construction particulière. Elles sont ouvertes du côté de l'eau et fermées du côté du parc. Des quais en pierre ou en bois doivent permettre aux promeneurs d'embarquer facilement, etle bateau, entré dans la cabane, est protégé contre les intempéries. On dispose, sur les murailles datérales, les crampons et crochets nécessaires pour supporter les avirons, mâts, galles, gouvernails, etc. Il est bon de réserver dans la construction, pour contenir les objets plus délicats et les outils de pêche, un compartiment fermant à clef.

Les embarcadères pour les bateaux de plaisance doivent être formés, ou d'un quai de pierre avec des boucles d'attache, ou d'une table de bois saillante avec appuis pour faciliter l'entrée et la descente des embarcations. On les accompagne généralement de kiosques élégants, comme ceux du bois de Boulogne, où l'on peut attendre, convenablement abrité, le retour des promeneurs sur le lac. Dans certains parcs publics de l'Amérique du Nord, notamment à Buflfalo, ces ornements ont été l'objet d'un dessin très étudié, du plus agréable aspect.

Les cabanes destinées aux oiseaux d'eau peuvent être également le motif de dessins très-variés, de pure fantaisie. Celle que représente la figure Zi93 a été construite en bois rustique, d'après mon croquis, dans le parc de Saumarez (île de Guernesey).

Ruchers. — Les ruchers, source de produit pour ceux qui se livrent assidûment à la culture des abeilles, seront placés dans une partie de la

Fig. 493. — Cabane aux canards. Parc de Saumarez (Guernesey).

propriété où ces insectes ne seront pas dérangés, et où leurs piqûres ne seront pas à craindre pour les promeneurs. On choisira, autant que possible, une exposition au soleil levant. Nous avons vu, dans le plan de la Chaumette (pl. VII), un emplacement réservé aux ruches. J'ai publié, en revenant de Russie, la vue d'un rucher très important, d'une forme très-originale, établi dans le parc d'Otrada près de Moscou'.

Lorsque l'on o|)ère sur une petite échelle, la forme ordinaire des ruchers et le groupement des ruches se rapprochent de la disposition indiquée par la figure h9li. Un plateau en bois, isolé du sol de peur de l'humidité et des rongeurs, reçoit la ruche en paille tressée, couverte d'une chemise de paille, sur laquelle on place un pot renversé. C'est le procédé élémentaire.

Il existe un grand nombre de moyens ingénieux pour faciliter la culture des abeilles, notamment les ruches à compartiments, ([ui permel tent d'enlever

Fig. 494. — Ruches rustiques, avec couvertures de piaille.

les rayons de miel sans danger, et celles dont l'aménagement facilite la conservation, la reproduction et l'essaimage des abeilles. En France le nom de M. Hamet, en Angleterre ceux de MM. Munn, Bagster, Wighton, en Amérique celui de M. Milton, sont populaires, et je recommande la lecture de leurs ouvrages à ceux qui s'occupent d'apiculture.

Volières . — Les vohères des grands jardins zoologiques ne peuvent nous intéresser que comme des objets d'étude et parfois d'ornement, construits sur de grandes dimensions et que des résidences privées peuvent rarement imiter. On les divise ordinairement suivant les classes d'oiseaux qui ont une manière de vivre identique : rapaces (diurnes ou nocturnes), granivores, perroquets, oiseaux chanteurs, etc. Cependant on peut employer avec succès les volières dans les parcs privés et l'on peut combiner leur installation de manière à en faire à la fois des objets d'utilité et d'agrément. La figure 495 donne une de ces installations de forme circulaire. Au centre est une tour

Page 1