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CHAPITRE III

LES JAEDINS PAYSAGERS

On se rappelle qu'après la mort de Le Nôtre, qui arriva en 1700, les jardins français avaient pris une vogue incroyable. Les autres nations les avaient adoptés à l'envi, soit en demandant des conseils au maître luimême, soit, après lui, en suivant les préceptes qui avaient présidé à ces grandes créations et qu'il avait négligé d'écrire, mais que ses successeurs. Le Blond et Dezallier d'Argenville, publièrent en détail. C'est ainsi que Catherine « le Grand » voulut avoir son Versailles à Saint-Pétersbourg, et que Le Blond lui dessina Péterhof. L'Angleterre, la Suède, l'Allemagne, l'Espagne même, en firent autant.

En France, plusieurs élèves du grand jardinier essayèrent de continuer ces traditions. L'architecte Druzé dessina Marly avec un très-grand talent. Desgodets planta Bagnolet. Les frères Mansard suivirent les plans et les idées de Le Nôtre dans plusieurs localités. Mais l'excès, qui corrompt vite les meilleures choses, ne se fit pas attendre. Les jardins des rois et des princes eurent des imitateurs au rabais : comme autrefois à Rome, chacun voulut avoir sa terrasse et son jet d'eau, voire ses statues et ses charmilles, dans un quart d'arpent. Ces parterres de broderie, où la grâce et la pureté des arabesques formaient de si charmants dessins sur les vastes terre-pleins de Versailles, se changèrent en ridicules enchevêtrements sur des espaces lilliputiens.

Les arbres et arbustes taillés, que vantait Olivier de Serres au commencement du xvn" siècle, avaient dégénéré eu ridicules fantaisies. Dans le jardin de l'abbé des Dunes, on voyait des gens d'armes en pied, taillés en buis. L'abbé de Clairmarais, à Saint-Omer, était placé au milieu d'une bande de dindons, d'oies et de grues, en if et en romarins. A Chambaudoin, en Beauce, on avait sculpté dans des arbres verts, plantés en labyrinthes, toute une collection d'instruments de musique.

Le désenchantement fut bientôt aussi grand qu'avait été l'enthousiasme. A toute force on voulut autre chose que les jardins français, à l'étranger au moins, car ils durèrent encore assez longtemps en France. On sentait venir une réaction prochaine, nécessaire.

Pour bien comprendre comment eut lieu cette paisible révolution, il est opportun de rappeler]^ quelques dates et de reprendre les choses d'un peu plus haut.

Le sentiment des beautés naturelles existait en germe chez les anciens. Nous avons vu Tacite parler des jardins « sauvages » de Néron ; les nations de l'Orient tenaient depuis longtemps en estime les belles scènes du paysage, et les poètes grecs et latins, Homère, Théocrite, Virgile, Horace, avaient chanté les grâces de la vie champêtre. Mais leurs descriptions étaient restées vagues et n'allaient pas jusqu'à conduire à l'imitation de la nature par les jardins.

Au XVI* siècle, on devint plus précis. Le Tasse, d-ans la Jérusalem délivrée (1575), décrivit les jardins d'Armidc avec des détails enchanteurs.

Le chancelier Bacon, qui était contemporain du Tasse et connaissait ses œuvres, avait été amené à la cour de Henri III peu de temps après la publication de ce poëme, qui était d'autant plus en honneur à la cour de France, que la langue italienne, depuis François P'" et les Médicis, y était familière. Il n'est pas présomptueux de supposer qu'il prit dans ces descriptions le goût qu'il exprima plus tard en s'élevant contre les arbres taillés et les parterres de sable multicolore "et recommandant d'ajouter, aux jardins symétriques, des « endroits négligés, comme spécimens de la nature sauvage ».

Mais un pas plus décisif en faveur des jardins naturels fut fait par Milton quand il mit au jour le Paradis perdu, en 1667. Dans sa description du jardin d'Éden, le grand poète a vraiment imaginé un splendide jardin dont le dessin était sorti tout entier de sa puissante imagination. Voici quelques extraits de ce passage célèbre :

« Le délicieux Paradis couronne de son vert enclos, comme d'un boulevard champêtre, le sommet aplati d'une colline escarpée. Sur sa cime croissaient, à une insurmontable hauteur, les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers, scène sylvaine ; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l'aspect le plus majestueux. Et plus haut que cette muraille circulaire, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées; le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre...

« Ce bienheureux Paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à l'orient d'Éden... Il fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce, pour la vue, l'odorat et le goût... Les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d'or, sous les ombrages abaissés ; ils

LES JARDINS PAYSAGERS.

répandent le nectar, visitent chaque plante et nourrissent des fleurs dignes du lieu. Un art raffnié n'a point arrangé ces fleurs en couches et en bouquets curieux, mais la nature libérale les a versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, là où le soleil du matin échauffée d'abord la campagne ouverte, et là où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets...

« Des clairières, des pelouses rares sont interposées entre ces bosquets, des troupeaux paissent l'herbe tendre, où bien des monticules plantés de palmiers s'élèvent ; le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors de fleurs de toutes couleurs, et la rose sans épines paraît.

« D'un autre côté, sont des antres et des grottes ombragées qui servent de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale des grappes de pourpre et rampe, élégamment opulente. En même temps des eaux sonores tombent de la déclivité des collines ; elles se dispersent, ou, dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours...

« De l'un et l'autre côté l'acanthe et les buissons odorants et touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies et formaient une mosaïque. Sous les pieds, la violette, le safran, l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée qu'une pierre du plus coûteux dessin...

« Champ fortuné, bocages de myrrhe, des odeurs florissantes du lacassie, du nard et du baume, désert de parfums ! Ici la nature folâtrait dans son enfance et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de l'art ^ »

N'y a-t-il pas dans cette poétique création, les éléments du plus magnifique jardin naturel, et peut-on dénier à Milton le mérite d'avoir élevé les esprits de son temps assez haut pour avoir donné à quekjues-uns l'idée de réaliser une conception pareille? Cependant le pauvre grand poëte mourut dans la misère, et aveugle; son Paradis perdu fut vendu cinq livres sterling {125 francs), et ce chef-d'œuvre ne fut mis en lumière que lorsque Âddison, dans le SpecUUor, en fit valoir les beautés, vingt-sept ans après (1694).

Ce même Addison, en 1712, commença à parler des jardins conçus selon l'idéal de Milton. Pope, en 1713, donna dans le Guardian, une étude sur le même sujet, et Tiiomson, dans son poëme des Saisons, chanta d'un ton plus haut les rêves agrestes de ses prédécesseurs (1726-1730).

C'est vers cette époque que commença, en Angleterre, la mise en pratique des idées sur les jardins, exprimées par ses écrivains et ses poètes. Un jeune artiste du Yorkshire, d'abord simple peintre en voitures, puis

1. Milton, Paradise losl, liv. IV. Traduction de Chateaubriand.

décorateur habile , William Kent , fut patroné par lord Burlington, qui l'envoya en Italie, d'où il revint avec le goût formé. Il se mit d'abord à embellir la maison de son bienfaiteur, Burlington-House. Peu après, on le retrouve à Exton-Park, où il termine les jardins du comte Gainsborough, qu'il avait créés suivant l'ancienne méthode.

On était alors en 1730. C'est après cette date seulement que Kent modifia son style et commença ses premières créations dans le genre paysager ou naturel. Cette mode nouvelle eut tout de suite une grande vogue. Les écrivains chantèrent à l'envi la gloire de Kent et ce qu'ils appelaient son invention. Le poëte Thomas Gray' s'écriait : « Notre talent national dans le dessin des jardins est le seul goût qui nous soit propre, le seul talent original que nous puissions montrer dans les choses de plaisir. Ce n'est pas un mince honneur pour nous, car ni la France ni l'Italie n'en ont la moindre notion. » Walpole célébra également les nouveaux jardins de l'Angleterre, mais il reportait leur origine au temps de Néron (voy. p. 12). Mason, dans son poëme des jardins anglais {ihe English Gardeii), est plus exact lorsqu'il dit en parlant du nouvel art des jardins :

« Bacon fut le prophète, Milton le hérault, et Addison, Pope et Kent les champions du jardinage moderne et du vrai goût.»

Tout cet enthousiasme portait malheureusement à faux. Les jardins paysagers n'étaient pas nés en Angleterre, mais en France.

En plein règne de Louis XIV, avait paru un homme qui devait avoir l'honneur, sans peut-être s'en douter, d'être l'instigateur de cette paisible révolution. Son nom était Charles Rivière Dufresny. Il était né à Paris en 16Zi8. Son grand-père était fils de la jardinière d'Anet, dite la Belle Jardinière, qui fut aimée de Henri IV. Dès sa jeunesse, Dufresny entra comme valet de chambre au service de Louis XIV, duquel son esprit et ses talents gagnèrent rapidement les bonnes grâces. Il avait beaucoup de goût pour les arts, s'entendait en peinture, en sculpture, en architecture. Il a laissé de très-jolies mélodies, et des comédies et pièces littéraires plus charmantes encore.

« Quelque séduisants que fussent pour lui ces talents, dit un de ses contemporains ^ ils ne prévaloient pas sur le goût dominant qu'il avoit pour l'art de construire des jardins. Il avoit pour cet Art un génie singulier, mais nullement susceptible de comparaison avec celui des grands Hommes que nous avons eus, et que nous avons encore dans ce genres Dufresny ne travailloit avec plaisir, et pour ainsi dire à l'aise, que sur un terrain irrrégulier et inégal. Il lui falloit des obstacles à vaincre, et quand la nature ne lui en

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