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Allusion à Le Nôtre et à ses successeurs

LES JARDINS PAYSAGERS.

fournissoit pas, il s'en donnoit à lui-même : c'est-à-dire que d'un emplacement régulier et dun terrain plat il en faisait un montueux, afin de varier, disoit-il, les objets en les multipliant et de garantir des vues voisines, en leur opposant des élévations de terre qui servoient en même temps de Belvéders. Tels étoient les jardins de Mignaux, près Poissy; et tels sont encore ceux qu'il a faits dans le faubourg Saint-Antoine dans les dix dernières années de sa vie, dont l'un est connu sous le nom du Moulin, et l'autre qu'il appeloit le Chemin creux. Tout le monde connoît aussi la maison et les jardins de Monsieur l'Abbé Pajot, près de Vincennes, et par là l'on peut juger du goût et du génie de Dufresny dans ce genre. »

Louis XIV avait entendu parler des jardins créés par Dufresny. Il lui demanda des plans pour Versailles, et deux projets différents lui furent présentés. Le roi en fut si content qu'il les aurait mis à exécution s'il n'avait été arrêté par l'excessive dépense qu'ils auraient entraînée. Il se contenta de récompenser Dufresny en lui donnant le brevet de contrôleur des jardins royaux, et, peu de temps après le privilège de la manufacture de glaces qui est devenue depuis celle de Saint-Gobain. Mais Dufresny était dissipateur ; il vendit bientôt ces deux charges, et se créa une existence d'expédients qui a enlevé bien des sympathies à sa mémoire, malgré ses talents variés et séduisants.

Les jardins paysagers viennent donc de Dufresny, qui avait mis ses idées à exécution à peu près au moment où Milton publiait le Paradis perdu et lorsque Kent était encore au berceau. En effet, Dufresny (né en 1648, mort en 1724 ) publiait sa première comédie {le .Négligent, 1692), lorsque Kent n'avait encore que cinq ans. De plus, Kent resta peintre jusqu'après son retour d'Italie; ce n'est qu'après 1730 qu'il s'essaya dans le style paysager, c'est-à-dire plus de quarante ans après les créations de Dufresny à Vincennes, à Paris et à Poissy, où le parc de Mignaux montre encore aujourd'hui.aux visiteurs les traces de la main de son auteur.

La France marcha lentement dans cette voie nouvelle. Les nombreux jardins faits et plantés sous le grand règne ne pouvaient se transformer du jour au lendemain. Il en coûtait beaucoup de détruire ces ornements végétaux que l'art et le temps avait formés à grand'peine et qu'un coup de hache allait abattre. Et puis les hommes manquaient pour développer un genre neuf qui n'avait de limites que la fantaisie individuelle. Ce n'est qu'en 1753 que parut le premier travail français sur le nouveau style, dans YEssai sur l'Architecture de Laugier.

Pendant ce temps, l'Angleterre, quelle qu'ait été la source où elle a puisé le goût des jardins naturels, soit dans les anciens poètes traduits et commentés par ses auteurs, soit dans les jardins créés en France par Dufresny, l'Angleterre se mit à la tête du mouvement.

C'est à Bridgeman que les Anglais attribuent les premiers essais dans cet art, parce qu'il condamnait les arbres taillés, sans cependant proscrire les

lignes droites. Ses principales innovations furent la destruction des murs de clôture, qu'il remplaça par des ha-ha\ puis il unit les pelouses avec le parc boisé proprement dit. Mais Kent se plaça tout de suite à un niveau bien supérieur. Il était peintre et goûtait assez les beautés du paysage pour les reproduire avec succès dans la nature. De plus, les descriptions d'Addison dans le Spectaior, et de Pope dans le Guardian, lui formèrent certainement le goût, et dès lors il put jeter les bases du nouveau genre qui a motivé le nom de jardins anglais.

Le premier exemple bien caractéristique d'un jardin ou parc paysager nous est fourni par une célèbre résidence, celle de Stowe, à lord Cobliam, marquis de Buckingham, dont nous avons soùs les yeux la description richement illustrée ^ Pope, vers 17M, s'occupait de mettre ses jardins de Twickenliam en accord avec ses écrits, mais on n'a guère conservé le souvenir de ce qu'il en fit. iV cette époque, lord Gobliam confia Stowe à Bridgeman, qui lui ôta tout d'abord son ancien caractère de raideur. Kent, qui avait déjà travaillé à Claremont et à Esher, y fut appelé ensuite et peignit d'abord le « Hall » du palais, puis remodela les jardins et les bâtiments. A lire les descriptions de ce parc immense, on voit que ces prétendus jardins de la nature étaient encore bien artificiels. On cite bien çàet là un effet paysager, de beaux arbres, un ruisseau d'eau courante, mais les pompeuses peintures de l'auteur sont surtout pour les constructions d'apparat disséminées sur tous les points. L'arche corinthienne de l'entrée, les temples classiques de Vénus, de Bacchus, de la Vertu antique, de la Victoire et de la Concorde, de l'Amitié, y indiquent des réminiscences antiques dont on ne pouvait encore se défaire, tandis que des monuments érigés aux gloires nationales et à d'illustres amis avec une incroyable profusion d'inscriptions et de mauvais vers, montrent une tendance à transformer les parcs en des sortes de cimetières poétiques dont la mode prévalut jusqu'à la fin du siècle.

Dans cette période furent créés les parcs de Woburn-Farm, sorte de ferme ornée à laquelle on reprochait ses ceintures de haies; Pains -Hill, à sir Ch. Hamilton, admirablement tracé et planté; Hagley, à lord Lyttleton, qui s'y inspira de descriptions de Thomson; South-Lodge, à W. Pitt, pittoresque, mais bizarre par ses sentiers étroits; Leasowes, très-belle résidence embellie par Shenstone, mais surchargée d'ornements, d'urnes funéraires, de maisons en ruine, d'inscriptions, etc. ; Claremont, arrangé dès 1710 par le comte de Glarc, puis par Kent, sous le duc de Newcastle ; Esher, Piercefield et autres résidences décrites par Walpole, Whately et Mason'' . Ce dernier poëte était un grand admirateur de Kent, auquel il attribuait, nous

•I. Le mot et la chose avaient été inventes en France avant Louis XIV, comme nous l'avons vu plus haut (p. 48).

t. i. Seeiey, Description of Slowe. Londres^ 1767. 3. Mason, Essay on Gardening, 1768.

LES JARDINS PAYSAGERS.

l'avons \u plus haut, tout le mérite de la rénovation du goût des jardins en Angleterre. Je trouve cet enthousiasme exagéré, tout en croyant fermement à l'influence considérable de Kent sur le goût des hommes de son temps. Mais si le peintre était plein de mérite, l'iiorticulteur faisait défaut en lui. Aussi plusieurs propriétaires de cette époque, qui dirigèrent euxmêmes leurs travaux après s'être inspirés de Pope* et d'Addison, arrivèrent à des perfectionnements remarquables en plantant mieux que Kent. C'est ainsi que l'on peut citer Shenstone-, Morris, Pitt, Southcote, Ilamilton, Lyttlcton, comme des « landlords » qui se firent eux-mêmes jardiniers paysagistes et portèrent cet art à une grande perfection.

Après la mort de Kent, en 17A8, Wright fut pris en grande estime. 11 dessinait des paysages et donnait des croquis fort appréciés, mais il ne dirigeait pas lui-même les travaux. On admirait beaucoup sa grande pelouse à Becker, chez lord Barnington, et les scènes dont il avait fourni les dessins à Stoke, près Bristol, à Fonthill-Abbey, ainsi que la terrasse et la rivière à Oatlands.

Brown vient ensuite. Il ac(juitune très-grande réputation. De garçon jardinier à Woodstock, dans le Yorkshire, il devint chef de culture à Stowe, chez le duc de Cobham, ({ui lui trouva du goût et le recommanda au duc de Grafton, à Wakefield-Lodge, où il créa, en l70Zi, une grande pièce d'eau qui fut le commencement de sa renommée. Il vint ensuite à Blenheim, jeta une digue au travers d'une vallée, fit ainsi un lac immense en huit jours et s'acquit tout d'un coup une immense popularité. Tout le monde voulut recevoir ses conseils ; il devint l'idole du jour et fit une fortune rapide.

Cependant on ])eut adresser à Brown de graves reproches. C'est lui qui inventa la plantation en ccintHir, c'est-à-dire le massif d'arbres continu dans lequel il enserrait toute propriété, ne formant ainsi qu'un j)aysage intérieur sans y faire entrer les scènes d'alentour. De plus, on l'accuse d'avoir imaginé le groupement des massifs isolés en lignes circulaires thuis les ])laines. Il les nommait eluiiips. Ces « clumps » sont la plaie des parcs paysagers partout où on les rencontre, plantés par des gens (}ui ont suivi ce pitoyable système. De plus, Brown donnait à ses pièces d'eau des contours toujours égaux; sa manière se serait reconnue entre mille, et les formes qu'il employait étaient stéréotypées, de même que ses plantations compactes en lignes sinueuses presque régulières, qui indiquaient trop le janlinicr et pas assez l'artiste. En un mot, Brown se ressentit toujours de son origine, bien inférieur en cela, malgré sa réputation, aux Kent et aux Shenstone, qui composaient un parc comme on compose un tableau, plus soucieux de l'eflet d'ensemble que des détails, et du pittoresque que du joli et du maniéré.

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