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DÉVELOPPEMENT DU STYLE ACTUEL DES JARDINS EN FRANCE

Le genre qui tend actuellement à se substituer en France au style classique de Le Nôtre et au style romantique de M. de Laborde, n'appartient ni à l'une ni à l'autre de ces deux formes. Il s'est créé une physionomie sui gencris, parfaitement tranchée et qui s'écarte des usages reçus dans la première moitié de ce siècle.

A son avènement au trône, l'empereur Napoléon III fut frappé de la pénurie de jardins où étaient les grandes villes de France et surtout Paris. La transformation du bois de Boulogne fut décidée. Il indiqua en personne dans quel sens il concevait les travaux à exécuter. L'État, propriétaire du bois de Boulogne, le céda à la ville, sous la condition qu'elle y ferait des travaux d'embeUissemcnt jusqu'à concurrence d'une somme de h millions.

On plaça à la tête des travaux, sur la recommandation même de l'empereur, un homme qui s'était déjà révélé comme habile dessinateur de parcs et de jardins, M. Varé.

La tâche était ardue. Il fallait s'attaquer à une des plus désagréables situations qu'on pût voir. Le sol du bois de Boulogne, presque entièrement plat, ne prêtait guère au pittoresque. Sans mouvements de terrain, les vues étaient masquées par des fourrés continus, maigres, monotones; les beaux arbres étaient rares, les allées droites, avec des arbres taillés, le sol détestable pour la végétation.

De toute cette désolation sortit le plus beau parc créé en Europe dans ces dernières années.

Le projet fut ainsi conçu : choisir le point culminant du bois; creuser au pied un lac et prendre les terres pour doubler la hauteur de l'éminence ; superposer le premier lac à un second, plus grand, ouvert dans une large percée qui irait se perdre dans les profondeurs du bois ; du point culminant, faire diverger cinq vues grandioses sur les environs les plus pittoresques : le mont Valérien, Boulogne, Saint-Cloud, l'avenue des Princes, Auteuil ; de l'extrémité du lac faire partir un ruisseau qui suivrait toutes les pentes du bois pour s'épanouir en une grande cascade au-dessus de la plaine de Longchamp et de là se perdre dans la Seine; conserver quelques-unes des plus belles avenues droites anciennes, obstruer les autres par des plantations : ouvrir enfin de vastes routes de promenades qui embrasseraient la ceinture du bois et se relieraient à toutes les allées intérieures.

Les autres parties du bois devaient former un parc immense, dessiné par de larges voies aux courbes élégantes ; la plaine desséchée de Longchamp, couverte de brousailles et parsemée de constructions disgracieuses, devait se transformer en un vaste et riant hippodrome; de nombreux coins choisis seraient destinés à des embellissements particuliers comme établissements de plaisir; enfin tout un système de ruisseaux devait sillonner les taillis dans tous les sens.

Telle fut la conception première, dont l'exécution commença l'année 1855. En peu de temps les lacs furent creusés, le sol remué, les plantations commencées. On sait aujourd'hui ce qu'est devenu l'antique bois de Boulogne et si le projet a été dignement exécuté.

Au cours des travaux la direction passa des mains de M. Varé au service des Promenades et Plantations de la ville de Paris, que M. Haussmann, préfet de la Seine, venait de constituer en plaçant M. Alphand à sa tète. La faveur publique accueillit le nouveau bois avec un grand empressement. Il devint la promenade obligée de l'aristocratie et de la finance. Bientôt même il ne suffit plus à contenter le besoin de nouveauté, de distractions qu'il fit naître chez les promeneurs. Les deshérités de la fortune se prirent à regretter de ne pouvoir jouir à leur tour de semblables agréments.

C'est alors que fut décidée la création de ces jardins municipaux placés dans l'intérieur de Paris et que le public, suivant l'expression anglaise, appela bientôt des aquarcs.

Successivement, chaque quartier de la capitale, même les plus dépourvus d'air et d'espace, eut son jardin de libre accès. Des gazons, des fleurs à profusion, des eaux, des ombrages firent bientôt une douce habitude aux artisans, aux ouvriers, aux hommes de loisir, de la fréquentation innocente et agréable de ces retraites. La tour Saint-Jacques, le marché des Innocents, les places des Arts-et-Mé tiers, du Temple, de Vintimille, de Sainte-Clotilde, furent successivement plantés. Les Champs-Elysées, composés autrefois d'avenues désertes et mal famées, se couvrirent de verdure et de fleurs. L'ancien parc de Monceau, débarrassé de ses broussailles antiques et d'une partie de ses ornements de mauvais goût, subit une rénovation complète et fort appréciée. Il devint un lieu choisi, où la perfection de la tenue, au point de vue horticole, émerveilla tout le monde. Depuis sa création, les plantes les plus belles et les plus rares des tropiques y essayèrent leur végétation estivale à la grande admiration de tous et répandirent dans le pubhc un amour du jardinage qu'il ne se connaissait pas encore.

Dans ces jardins, entretenus toujours d'une manière brillante, le goût des plantes à feuillage prit naissance. Il se répandit avec rapidité. Une émulation féconde s'empara des horticulteurs marchands que l'exemple donné par la ville de Paris stimula d'autant plus qu'elle leur hvrait volontiers ses moyens de culture et les plantes dont elle favorisait l'adoption.

LES JARDINS PAYSAGERS.

L'accueil fait au bois de Boulogne par la fasliion parisienne porta l'attention de l'édilité vers d'autres points qui pussent comporter des travaux analogues.

A l'autre extrémité de Paris, à Vincennes, de vastes espaces boisés appelaient aussi les transformations. La ville fut cliargéejde continuer là son œuvre, et le bois de Vincennes devint l'égal du bois de Boulogne, sinon par l'élégance de la population qui le fréquente, au moins par les travaux qu'on y exécuta. Des lacs se remplirent d'eau limpide, des plaines furent plantées, des ruisseaux coururent et se précipitèrent en cascades à travers les sentiers et les bosquets, alimentées par de puissantes machines, puisant l'eau dans la Marne à 50 mètres au-dessous; de larges avenues furent percées jusqu'au cœur de Paris pour donner au nouveau parc un accès digne de lui. On y ménagea un champ de courses qui fut bientôt célèbre ; une élégante ferme donna au plateau de Gravelle une animation toute nouvelle, et la vaste plaine de Charenton, jusque-là meublée uniquement de ronces et d'épines, devint en moins d'un an un parc complet, rempli d'eaux, d'allées oniljreuses, de gazons et de fleurs.

Un autre point occupa bientôt la sollicitude de l'administration : au nord-est de Paris, dans un quartier populeux, était un vaste espace inculte, occupé seulement par les exploitations souterraines de carrières à plâtre. Il présentait à sa superficie une série de petites montagnes provenant ou de bouleversements géologiques ou d'effondrements de carrières. On nommait cet endroit les buttes Chaumonl. De lugubres souvenirs s'y rapportaient. C'était là autrefois qu'étaient situées les fourches patibulaires ou gibets de Montfaucon. Tout récemment encore, c'était un lieu désert, inabordable à toute espèce d'industrie, impropre à la création d'un quartier et servant de réceptacle à l'écume de la société parisienne.

La ville de Paris conçut bien vite le projet de changer cet affreux état de choses en utilisant ces dépressions naturelles de terrain pour y établir le ])lus pittoresque de ses parcs et appeler par ce changement inespéré une population nouvelle et plus respectable. Les travaux furent commencés en ISO/i, aussitôt après l'achèvement de ceux de Vincennes. Ils ont été terminés à l'occasion de l'ouverture de l'Exposition de 1867.

Le parc des buttes Cliaumont est un spécimen remarquable d'un jardin créé de toutes pièces sur un terrain montagneux et absolument nu et infertile. On y a utilisé des grottes tapissées de stalactites, hautes de 20 mètres et donnant passage à des cascades qui se déversent dans le lac. De gros blocs de rochers naturels émergent comme une île gigantesque découpée à pic, dépassant le niveau du lac de près de 50 mètres. C'est à ce point élevé que se dresse un monument inspiré par le joli temple de la Sibylle, que les touristes admirent à Tivoli, près de Bome.

D'autres projets furent mis ensuite à l'étude pour la rive gauche de Paris, qui va posséder à son tour un parc accidenté sur les terrains de

Montsouris, dont les travaux avaient été arrêtés par les événements qui se sont succédé en France depuis 1870.

Aujourd'hui, le total des parcs et jardins publics de Paris dépasse quatre-vingts.

A l'instigation de la ville de Paris, les grandes villes de province voulurent aussi avoir leurs jardins publics et sortir de la routine où elles avaient dormi si longtemps. Lyon eut à son tour son bois de Boulogne, dessiné par M, Buhler, près du fort de la Tête-d'Or, dans des terrains malsains conquis sur le Rhône.

Marseille créa, autour du château Borély, près de cette admirable plage du Prado, où se presse la société phocéenne dans les belles soirées d'été, un parc étendu qui ne laisserait rien à désirer si le voisinage de la mer était moins nuisible à sa végétation.

Rouen, Montpellier, Avignon, Lille, Tours, Angers, Caen , Nantes, Strasbourg, Troyes et bien d'autres villes, furent dotés de jardins publics pour lesquels les municipalités firent hardiment des sacrifices, récompensés par le bon accueil du public.

Je ne parle pas de l'étranger, où cette influence s'est également fait sentir, et où le goût des jardins augmente de jour en jour. L'examen des principaux parcs publics et privés de l'Europe fournira plus loin l'objet d'une étude spéciale.

Cette régénération est maintenant dans toute sa force. Il est à croire qu'elle ne s'arrêtera pas là, au grand bien des populations qui en sont l'objet.

Le mode de création de tous ces parcs ou jardins découle des principes que je développerai au cours de cet ouvrage et qui, après avoir pris naissance dans les récents embellissements de Paris, ont totalement modifié les règles anciennes de la formation des jardins. Les dessinateurs de jardins modernes s'en sont inspirés, volontairement ou non, et partout, dans les créations nouvelles, on trouve des traces de l'art renouvelé dont j'aurai plus loin à examiner les caractères distinctifs.

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