DE L'IDÉE DU BEAU ET DE L'ORIGINE DU GOUT
L'âme humaine a soif du beau. C'est un appétit de notre nature morale comme le bien-être est un besoin de notre nature physique. Mais si tous les hommes cherchent la beauté, tous ne la goûtent pas de même. A l'état de nature, le sauvage en a à peine conscience ; le paysan la rapporte aux objets matériels; l'homme cultivé en jouit d'une manière superficielle ; le philosophe seul recherche les causes et les effets du beau agissant sur notre intelligence, notre sensibilité et notre activité.
Notion et sentiment du beau. — La notion de l'existence de la beauté apparaît à la seule comparaison de deux choses inégalement belles ou dont l'une seulement est belle. Dès que cette action se produit sur notre sensibilité, il en résulte un sentiment agréable qui ne doit pas être confondu avec de simples sensations naturelles de plaisir, mais qui est d'un ordre plus élevé. Ce sentiment devient actif quand il incite à la production des belles choses ; on sait que la perception soudaine de la beauté a souvent fait naître dans une âme élevée un noble penchant pour les arts.
On a défini le beau « la splendeur du vrai », selon une expression attribuée à Platon. Il serait plus juste de l'appeler, avec M. Lqvêque, « une force accomplissant sa loi avec toute sa puissance et tout son ordre ». L'existence de la beauté est à la fois objective et subjective. Toutes les parties de la création ne sont pas parfaites, mais tendent évidemment à un type de perfection qui constitue la beauté. Dieu a créé chaque espèce
avec 1111 type de perfection que tous les individus appartenant à cette espèce et engagés dans la « bataille tle la vie », ne peuvent atteindre. Il y a dans chaque être vivant un idéal qui n'a pas son principe dans notre imagination et qui est doué d'une réalité objective. Cet idéal, c'est l'être dans la plénitude du développement ordonné dont le créateur l'a rendu susceptible. On peut donc dire que l'objet est beau en lui-même, indépendamment des facultés de notre âme qui peuvent le concevoir.
Mais il faut convenir que nous ne possédons la notion complète du beau que si les objets correspondent à un principe interne de notre intelligence. Dans ce cas la perception et la connaissance du beau deviennent subjectives. Pour pouvoir attribuer aux objets matériels des propriétés intrinsèques de beauté, il faudrait croire en même temps à un sens spécial pour les percevoir. S'il en était ainsi, tous les hommes dans le plein exercice de leurs fonctions physiques et intellectuelles recevraient la même impression de ces objets, de même qu'ils sont également affectés par la lumière et l'obscurité, le froid et le chaud, le blanc et le noir. Or, non-seulement cela n'a pas lieu, mais les mêmes individus peuvent avoir des perceptions différentes ou le même homme sentir diversement suivant le temps, le lieu et sa disposition intérieure.
Le beau existe donc à la fois et essentiellement dans un état objectif, et dans une forme subjective, en ce qu'il n'est goûté que par des intelligences privilégiées
Historique de l'idée du beau. — De tout temps les philosophes ont ch^ché la genèse de ces idées dans l'esprit humain. Socrate a jeté les fondements de l'esthétique en disant « que l'homme a une âme invisible, plus belle que le corps ; que les dieux aiment les belles âmes ; que les vrais artistes sont ceux qui produisent des êtres animés et comme doués de la faculté de penser et d'agir, et que le but du peintre et du sculpteur doit être de se servir des formes pour exprimer les actions de l'âme' ».
D'après Platon, l'idée du beau se fait jour en nous par le souvenir de ce que notre âme a vu en cherchant Dieu et en ne regardant les créatures que pour arriver à l'Être suprême. Mais cette définition reste vague, en ce que Platon a confondu le beau avec le bien.
Pour Aristote, qui donne une plus grande précision au sentiment de la beauté et avait, dit-on ^ écrit sur cette matière un traité spécial qui n'est pas arrivé jusqu'à nous, les formes essentielles du beau sont la symétrie, l'ordre et la détermination, qualités qui font de sa définition un modèle qui doit être conservé. Pour lui, le but de l'art était, représentant le beau, de charmer, d'élever et de régler l'âme, et la forme ne devait servir que pour exprimer l'âme invisible.