Crilias
'2. Poétique, ch. iv.
DU SENTIMENT DE LA NATURE
s'élève dans quelques-uns de ses tableaux ^ à la plus grandiose expression de la nature.
Ces .pages isolées ne constituaient pas encore un art complet du paysage; c'est au xvn* siècle qu'il s'épanouit dans toute sa gloire. La nature avait désormais des admirateurs passionnés de ses richesses et de sa variété ; les arts étaient aimés et encouragés ; les procédés d'exécution progressaient; les esprits étaient plus disposés à goûter les charmes de l'influence du monde physique sur l'àme humaine ; l'art élargissait son empire. Claude Lorrain allait venir, inonder ses compositions d'une lumière d'or et créer ses poétiques lointains ; les deux Poussin trouvaient des appréciateurs de leurs paysages philosophiques, peut-être froids, conventionnels, mais d'un grand style; Ruysdaël et Hobbéma atteignaient le sublime dans l'expression de la nature, ajoutée à la plus scrupuleuse vérité. Époque privilégiée de l'art du paysage, floraison merveilleuse qui n'a jamais été surpassée, disons mieux, égalée depuis, et qui restera une des gloires de ce siècle^!
Jusque-là, les paysagistes avaient emprunté leurs modèles à la nature des régions tempérées de l'Europe : France, AUemagne, Italie du nord. A peine quelques voyages vers le sud avaient-ils permis d'ajouter l'oranger, le pin parasol, le dattier et le laurier aux peintures des formes septentrionales de la végétation.
Lorsque les découvertes de Christophe Colomb, dans le centre de l'Amérique, de Cabrai, dans le Brésil, et de Vasco de Gama, aux Indes, eurent ouvert des horizons nouveaux, et que les plantes tropicales commencèrent à être introduites et cultivées dans les serres européennes, on put espérer que les voyageurs enthousiastes de cette riche nature attireraient vers elle des peintres jaloux d'en traduire les beautés sur la toile. A quelques exceptions près, il n'en fut rien cependant. Les artistes tournèrent toujours dans le même cercle et jusqu'à nos jours ils ne se sont guère départis de cette règle. Pour eux, la représentation des scènes de nos régions suffisait à l'expression de leur talent. Les pittoresques vues des montagnes des Alpes et des Pyrénées, les eaux sous tous leurs aspects, les forêts, les prairies, les plaines mêmes avec les épisodes de la vie rurale leur offraient un champ d'études suffisamment varié. Ils ont toujours trouvé, comme Phèdre, que l'ouvrier manquerait plutôt à la besogne que la besogne à l'ouvrier'. Bien plus, j'ai plusieurs fois entendu des peintres de haut mérite
1. Par exemple le Martyre de saint Pierre, son chef-d'œuvre, qu'un incendie a dévoré à Venise en 1807, dans l'église Saint-Jean-et-Saint-Paul.
2. On peut ajouter à ces maîtres de la peinture de paysage de la fin du xvp au XV II» siècle : Breughel (l 569- 1625), Cuyp (1606-1672), Salvator Rosa (1615-1672), Everdingen (1621-1675), Van de Velde (1639-1672), Karel Dujardin (1644-1687).
3« Materias tanla abundat copia,
Labori faber ut desit, non fabro labor. (Ph.f.dr.)
L'ART DES JARDIiNS.
douter de la beauté d'ensemble des paysages tropicaux au point de vue pictural. « Les détails sont sans doute magnifiques, me disaient-ils, mais l'aspect, l'impression, l'effet général, la poésie, ce qui doit touqher avant tout l'artiste, sont-ils supérieurs ou même égaux à une belle scène de la forêt de Fontainebleau ou au grandiose panorama des Alpes? Croyez-vous que Rousseau ou Calame eussent fait d'une forêt vierge des tropiques, ou d'une vue de la Cordillère des Andes, des toiles égales en beauté à leurs chefs-d'œuvre? » Oui, répondrais-je, et cent fois plus belles! J'ai eu le bonheur de contempler la splendeur et la variété inépuisable de la végétation dans les plus riches et les plus sauvages régions de l'Amérique équatoriale, et je crois fermement que cette nature est faite pour inspirer d'admirables tableaux. Jamais le talent ne sera à la hauteur de ces merveilles, et chercher à les traduire d'une manière saisissante est un effort digne des plus grands artistes.
Quelques tentatives en ce sens ont été faites. Le Hollandais François Post, compagnon de Maurice de Nassau, dans ses voyages au Brésil, dessina, d'après nature, la végétation de quelques régions du bassin de l'Amazone. Le comte de Clarac, Bauer, Bellermann, Ilildcbrandt, Kiltlitz, Biard et quelques dessinateurs bien connus, libres ou attachés aux expéditions scientifiques au Brésil, ou parcourant les Indes néerlandaises, se sont essayés dans cette voie encore nouvelle. Mais quelle insuffisance dans ces études ! Ce qu'il eût fallu voir, c'était un Dupré, un Diaz, un Rousseau, ne pas craindre de franchir les mers pour aller surprendre les secrets de la beauté dans la nature, comme les explorateurs sont allés fouiller ses mystères scientifiques. Au lieu de se maintenir dans les étroites limites où ils ont été confinés par une flore modeste, la connaissance des formes et des couleurs du monde tropical ferait naître chez eux des émotions nouvelles, exciterait davantage leur sensibilité, dilaterait leur âme, fournirait une abondante et substantielle nourriture à leur génie et augmenterait leur force de production. Il sortirait naturellement de là de belles pages, qui créeraient une génération nouvelle d'admirateurs et fourniraient une noble jouissance de plus aux amis des belles choses.