De officiiSj liv. I
ne saurait trop condamner comme étant contraire aux lois véritables du beau, dans la nature et dans l'art. Pour les adeptes de ce genre nouveau, la mollesse dans le dessin, la recherche dans les détails et dans la tenue des jardins constituent le principal, pour ne pas dire le seul résultat à obtenir. Chez les Anglais, le mélange des lignes droites et du dessin irrégulier, des terrasses et des prairies couvertes de bétail, des gazons disposés en banquettes planes et anguleuses, tondus comme des tapis de velours, et des fleurs répandues à profusion, l'immixtion à tout propos de l'architecture avec le jardinage, l'augmentation du nombre des amateurs de belles plantes faisant de leur jardin une exposition de spécimens, ont produit un style bâtard, dont la bizarrerie est la règle et où le goût est généralement absent \
En Allemagne, on a pris une autre voie pour arriver à des résultats analogues. Le nombre des allées courbes, étroites et heurtées y a dégénéré en un excès tel, que les jardins fruitiers et potagers sont souvent englobés dans les allées curvilignes du parc, rendant ainsi l'ensemble hétérochte et la culture d'utilité fort difficile. Les plantations de massifs sont généralement mieux comprises qu'en Angleterre et en France, et une certaine entente des combinaisons de feuillage s'y fait voir; mais le nombre des arbres et arbustes dispersés sur les pelouses est tellement considérable et leur groupement est si confus, que nulle part on ne rencontre l'harmonie désirée. L'idée unique, le lien d'ensemble, paraît manquer à la plupart des créations de jardins modernes que j'ai observés en Allemagne et dans le centre nord de l'Europe. Quant à la disposition des fleurs, elle a peu à peu dégénéré en une recherche enfantine, en une multiplicité de dessins, arabesques ou mosaïques multicolores, dont j'ai relevé les plus curieux exemples dans les parterres-vitraux de Hambourg et dans le jardin prussien de l'Exposition universelle de Paris, en 1867.
La France a pris depuis vingt-cinq ans une autre allure dans l'arrangement de ses jardins, leur composition, exécution et décoration. Avant le second Empire, le dessin des jardins, que Thouin avait voulu ramener à des règles assez larges et à un goût plus pur que celui de ses devanciers, n'avait guère suivi les sages exemples fournis par ses plans raisonnés. Les dessins qui nous sont parvenus depuis la Restauration jusqu'à cette époque témoignent d'un mauvais goût général-. Les embellissements de Paris, commencés par ceux du bois de Boulogne, inaugurèrent une ère nouvelle
1 . Je n'entends pas parler ici des admirables parcs anciens qui datent de la grande époque de l'art des jardins eu Angleterre, ni de quelques compositions modernes qui font exception à cette règle et que je citerai plus loin. Je signale la tendance dominante actuelle dans le dessin des jardins en Angleterre.
2. Je reproduis ici la réserve que je viens de faire pour l'Angleterre, et j'ai vu en France un certain nombre do beaux jardins créés avant 18o0, qui font lionneur à des artistes hors ligne, dont i)lusieurs sont encore vivants.
DU SENTIMb:NT DE LA NATURE.
dans la composition des jardins. Dès que les travaux eurent été confiés aux mains des ingénieurs de la ville de Paris, on chercha et on trouva d'autres modes de procéder. Aux allées étroites et aux courbes brisées succédèrent des voies larges et des inflexions douces et harmonieuses. Au lieu de niveler simplement la superficie des terrassements, on étudia l'art de modeler le relief du sol. Le centre des pelouses se creusa en cuvette, les massifs d'arbustes se relevèrent, les arbres isolés se détachèrent en vedette où s' « appuyèrent » les corbeilles de fleurs toujours elhptiques et légèrement exhaussées ; l'art (et le nom) du vallonnement fut créé. Les idées, les essais combinés par les divers chefs du service des Promenades et Plantations de Paris donnèrent naissance à ce nouveau genre, attribué depuis à un seul artiste * qui le perfectionna, mais ne l'inventa point. Ces procédés, qui produisaient des effets gracieux et furent tout de suite goûtés du public, devinrent des sortes de lois tacitement acceptées qui s'appliquèrent à tous les jardins et parcs entrepris par la Ville, jusqu'aux plus petits, qu'on appela improprement des squares, d'après la ressemblance de leur situation avec les squares de Londres.
Une faveur incroyable accueillit cette partie séduisante des embellissements de Paris. Bientôt les particuliers opulents des environs de la capitale, puis la province, et enfin l'étranger, suivirent ce mouvement. Mais là se rencontra un écueil, contre lequel le bon goût menaça de sombrer. Les copistes, qui n'avaient pris que le procédé sans le talent, ne remarquèrent pas que les règles qui doivent présider à la création des jardins publics d'une grande cité ne sauraient s'appliquer avec succès aux scènes de la nature hbre et sauvage. Ils ne virent point que cet art nouveau était en grande partie de convention et qu'il détonnerait dans un autre milieu. En un mot les parcs privés furent calqués sur les bois de Boulogne, et les petits jardins de ville ressemblèrent à des squares. On vit des paysages entiers en pays plat, couverts de vallonnements comme le parc de Monceau, de vastes prairies tondues chaque semaine, des allées trop larges et trop nombreuses qui ne conduisaient à rien, de longues courbes régulières passant à grands frais sur des pentes abruptes, des forêts bordées d'arbres exotiques en masses arrondies et compactes, des rivières et des lacs en ciment et des rochers en pierre meulière dans les plaines de la Beauce ou sur les schistes de l'Anjou. Les ornements artificiels se multiplièrent dans une regrettable profusion et rappelèrent ce reproche du peintre Apelles à un de ses élèves qui surchargeait une Hélène de bijoux : « Jeune homme, lui dit-il, ne pouvant la faire belle, vous l'avez faite riche. » Les gazons constellés de corbeilles de fleurs donnèrent l'idée d'une boîte de pains à cacheter répandue sur un tapis de billard ; les plantes à grand feuillage, répandues dans le miheu de la campagne ou des