‹ L'art des jardinsChapitre 76 sur 341 · Nouveaux Lundis, 22 février · texte numérisé non relu

Nouveaux Lundis, 22 février

plantations et de déchirer les contours des massifs, ses efforts tendront à les uniformiser et à simplifier leurs masses. Il proscrira tout ornement inutile, excepté sur les premiers plans. S'il fait des plantations dans les lointains, ce sera en massifs énormes, peu nombreux, plantés d'essences indigènes, et seulement pour meubler des parties dénudées, masquer des aspects désagréables ou encadrer de belles vues. Au bord de la mer surtout, ces préceptes devront être mis en vigueur avant toute autre considération; on n'y plantera que les groupes d'arbres indispensables pour briser les grands vents et faire valoir les perspectives, sans charger le terrain d'arbres isolés, d'un effet généralement disgracieux sur de très-grands espaces.

Auprès d'une demeure seigneuriale, du palais d'un souverain, d'une résidence somptueuse quelconque, l'alliance de l'architecture avec le jardinage produira les plus heureux effets. Les avenues rectilignes, les tracés géométriques, les terrasses, les eaux combinées avec art, les fleurs disposées en dessins réguhers et variés, un entretien soigné, seront un excellent accompagnement pour les monuments dont ils seront en quelque sorte la préface, et auprès desquels ils formeront une transition rationnelle entre le domaine de l'architecture et celui de la nature.

Genre gai. — Le genre gai ou riant diffère essentiellement du précédent. Il s'applique généralement à des scènes champêtres, pastorales, doucement animées, variées, qui constituent la grande majorité des cadres dans lesquels le talent du dessinateur est appelé à s'exercer. C'est le mode le plus recherché pour les résidences rurales : il correspond à ce genre de beauté tranquille, familière, qui plaît au plus grand nombre des hommes éclairés. Dans cette catégorie rentrent les parcs de moyenne étendue, situés au milieu de campagnes fertiles, mélangées de prairies et de bois, égayées par des eaux et possédant toutes les ressources d'agrément que la variété inépuisable de la nature peut fournir.

Ces situations ont leur caractère propre qu'il sera toujours possible de conserver. Les abords immédiats de l'habitation principale pourront recevoir des ornements distribués sans profusion ; les scènes locales différeront entre elles à chaque tournant de la promenade : tout ce qui peut augmenter le plaisir innocent de la vie à la campagne sera mis en œuvre, pourvu qu'on ne découvre nulle part la surcharge et la confusion. Là encore, les lointains seront l'objet d'une sollicitude particulière, de ce respect dont je parlais tout à l'heure, et l'intervention de l'artiste se fera sentir le moins possible dans leur union graduelle avec les premiers plans. Les lois de l'optique seront prises en considération pour la formation et la décoration de chaque scène.

Les objets pittoresques sont généralement exclus du genre riant, à peu d'exceptions près. La ligne onduleuse est sa règle; le mélange de l'art et de la nature peut s'y laisser voir sans affectation, empruntant à l'un son

PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA COMPOSITION DES JARDINS. m

aspect civilisé, à l'autre des irrégularités choisies et produisant une agréable sensation pour les yeux par leur union parfaite. Nulle exagération de couleur ni de forme dans les objets; des plantations se noyant dans les lointains avec les teintes du paysage, mais variées, coupées, égayées par quelques arbres exotiques sur les premiers plans, de beaux végétaux isolés ou groupés sur les pelouses; les tracés d'allées et les contours des eaux, doux et bien étudiés; un emploi modéré, mais nettement accusé, des> plantes à beau feuillage et des fleurs ; tels seront les préceptes qui resteront toujours présents à la pensée lorsqu'on procédera à la création ou à l'embellissement de pareilles scènes. Par dessus tout, il faudra recommander le choix judicieux d'un terrain, d'une étendue modérée, en rapport avec l'état de fortune du propriétaire, et préférer de beaucoup, suivant le conseil de Palladius, un champ modeste, mais bien entretenu, à d'immenses espaces en friche K

Genre pittoresque. — Le genre pittoresque, qui parfois peut s'appelergenre sauvage, pour être plus fréquent que le genre noble et moins que le genre gai, n'en joue pas moins un très-grand rôle dans la composition des jardins. Bien ({u'il procède directement de la nature, et qu'on ne doive jamais chercher à le créer de toutes pièces, il peut demander à l'art une aide puissante pour augmenter les effets naturels, sans laisser soupçonner une intervention étrangère.

Ici, l'artiste révélera la présence de quelques beaux arbres en les dégageant du taillis où ils étaient enfoncés et perdus; là, il enlèvera le» broussailles et les herbes qui obstruent l'entrée d'une grotte naturelle, ou il mettra à nu des roches enfouies dans le sol et les herbes. Un étang,, ou un cours d'eau obstrué, sera découvert en coupant à propos les roseaux qui l'envahissent. Ailleurs, des percées inattendues ouvriront de riantes perspectives; quelques travaux augmenteront la hauteur et le débit d'une cascade, créeront des repoussoirs et des coulisses par des plantations bien combinées, éclairciront des masses compactes ou rompront des hgnes d'arbres monotones. Plus loin, on érigera à propos desconstructions rustiques, ou l'on tirera un heureux parti de quelque ruine naturelle.

La nature, dans tout son imprévu, est ce que l'artiste doit avant tout conserver et augmenter au besoin. Point de lignes ni de symétrie; l'irrégularité est l'essence du pittoresque. Partout des angles et des contrastes, une sauvagerie variée, interrompue, des effets soudains, étranges, qui s'imposent à l'attention du spectateur; telles sont les règles de ces sortes de paysages. Mais il faut remarquer que ces scènes ne plaisent qu'autant qu'eUes ne dépassent point un effet localisé et qu'elles sont diversifiées

1. Melior est culla exiguilas, quam magniludo neglecta (Palladius, De re ruslica^ l. I, xxxiv).

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L"ARÏ DES JARDINS.

avec goût. Un pays entier ayant le caractère sauvage dans toutes ses parties, et où Ton composerait un jardin qui exagérerait encore ces effets, produirait difficilement une résidence agréable. C'est dans une moyenne aimable que se place la vie, et la modération est une loi qu'il ne faut jamais transgresser.

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