DES SCÈNES
Le caractère d'ensemble étant fixé de manière à ce que rien ne vienne en détruire l'impression harmonieuse, le dessinateur peut donner libre carrière à son goût dans l'arrangement des scènes. L'ensemble, c'est la grande peinture; la scène, c'est le tableau de chevalet. Ici, tout est local et n'est à envisager que sous des points de vue restreints. Nous aurons affaire non plus aux beautés relatives, mais aux qualités intrinsèques du paysage. C'est le lieu de faire appel aux inspirations de la peinture et aux plus belles toiles des maîtres, dont les règles de composition pourront trouver occasion d'être appliquées. Si vous êtes dans un grand centre artistique où les musées vous soient ouverts, allez étudier les plus beaux paysages et surprendre les secrets de la distribution de la lumière et de l'ombre. Claude vous apprendra le groupement des arbres, le contraste des feuillages, la magie de la couleur dans les campagnes italiennes; Hubert-Robert et J. Vernet vous enseigneront l'arrangement pittoresque des rochers et des ruines; Calame vous découvrira les sublimes panoramas des Alpes et vous indiquera la place des forêts sur les montagnes ; Dupré vous charmera par ses fraîches compositions pastorales et la vérité de ses prairies; Corot, par ses mares embrumées et la poésie de ses paysages. Vous devrez à Hobbéma la révélation des forêts de la Hollande; à Paul Potter ses pâturages animés et ses canaux bordés de saules; aux aquarellistes anglais, les pittoresques scènes des higldands et des lochs de l'Ecosse; à Th. Rousseau la plus riche palette au service de la nature forestière , saisie à la fois dans toute sa vérité et dans toute sa poésie.
Mais que le sentiment du pittoresque soit tempéré par celui qui résulte des exigences locales de la situation. N'oubliez pas que c'est Tinspiration seule qu'il faut demander à ces grands modèles, et non des scènes à reproduire avec exactitude. Nombre d'obstacles s'y opposeraient : la convenance, l'utilité, le climat, le terrain, les ressources pécuniaires, le temps — ce tyran qui ne vient (pi'à son heure et que rien ne peut arrêter ni hâter — et tant d'autres dillicultés qui se rencontrent à cha(|ue ])as!
D'ailleurs il importe, là encore, de se bien pénétrer du caractère ac€usé ou seulement indiqué par la nature de chaque scène, avant d'y ])ortcr la main.
On peut distinguer des scènes sylcaincs ou forestières, pastorales, mon-
tagnardes, aquatiques, maritimes, agricoles ou champêtres, urbaines, tropicales.
Scènes sylvaines. — Les scènes sylvaines ou forestières doivent être traitées avec une grande simplicité de moyens et conserver ce lien général qui satisfait à la fois les yeux et la raison. De grands et beaux effets peuvent être obtenus, (juand on a la bonne fortune de choisir le site d'un parc au milieu des bois, surtout si le terrain est accidenté.
Combien il est plus facile de supprimer que d'ajouter, d'abattre que de replanter! En quelques coups de hache, de nouveaux horizons vont s'ouvrir, des clairières s'inonder de soleil, des arbres séculaires révéler leur présence. Mais nulle opération ne demande plus de discernement que celle-ci. Cet arbre, qu'un instant va détruire, a mis de longues années à croître. Il est l'œuvre du temps et a droit à notre respect. Ne l'enlevez donc qu'à bon escient et si vous vous êtes assuré, après de longues réflexions, que la scène gagnera à sa suppression.
Dans les paysages forestiers, on peut produire les plus beaux et les plus grands effets avec les moyens les plus simples. Les essences peu nombreuses de nos bois suffisent à imprimer une agréable variété à une scène sylvaine par des dispositions bien calculées. Les futaies, taillis de divers âges, groupes détachés, beaux arbres isolés, touffes en cépées placées en vedette ou en coulisses de théâtre, peuvent fournir des aspects harmonieux ou d'heureux contrastes. J'ai vu, près de Saint-Pétersbourg, dans le parc de Tzarskoé-Sélo, un remarquable exemple, que je décrirai plus loin en détail, des résultats variés qu'un habile artiste peut obtenir avec trois ou (quatre essences ingénieusement mélangées, de manière à donner au spectateur l'impression d'une variété suffisante, sans dénaturer l'harmonie de l'ensemble.
Scènes pastorales. — Chaque jour, autour de nous, les scènes pastorales naturelles offrent à nos regards des modèles qu'il est relativement facile d'imiter. La prairie en constitue le fond avec toutes ses variations, les arbres à feuillages clairs en sont le principal ornement, les bestiaux et l'homme les animent.
Tout doit être ici doux et calme dans les formes et les couleurs. Que la bonne tenue des pâturages et la beauté des troupeaux indiquent la richesse ; que les espaces découverts y soient vastes et bien encadrés par les arbres originaires des terrains humides, peupliers, saules, aulnes ; que les végétaux exotiques n'y soient employés qu'avec modération, jamais en grandes masses, mais seulement en groupes rares et en « isolés » bien placés ; que les longues files de peupliers en soient proscrites, à moins qu'il ne soit impossible de les éviter dans les pays où leur bois est un produit industriel de premier ordre. Dans ce cas, on essayera au moins d'interrompre leurs lignes dans la traversée des vues principales.
C'est principalement dans les scènes pastorales que l'étude de la lumière
doit être recommandée. La forme et la direction des ombres y est d'une haute importance, et il est nécessaire de se rendre compte des effets lumineux aux diverses heures du jour.
Les eaux sont le principal ornement des scènes pastorales. Elles peuvent y revêtir de nombreux aspects, mais elles doivent toujours inspirer un sentiment de calme, de gaieté tranquille. Les contours des ruisseaux et des rivières seront allongés, adoucis, les pièces d'eau présenteront une surface nette, les plantes aquatiques y seront distribuées avec goût et mesure, loin d'envahir toute leur nappe ou d'être uniformément répandues sur leurs bords. Si des dénivellations se présentent et nécessitent des retenues d'eau, les chutes qui en naîtront devront être plutôt fréquentes que grandioses, et il vaudra mieux diviser la pente en plusieurs cascatelles que de les réunir en une seule chute importante, dont la place n'est pas dans un tel i)aysage.
Scènes montagnardes. — Les scènes montagnardes — qu'on me permette cet emploi d'un qualificatif que montagneux ne saurait remplacer — sont une source de perplexités pour un artiste dessinateur de jardins. S'il trouve dans leurs aspects pittoresques les plus beaux éléments de succès, il doit faire aussi appel à tout son goût et à tout son talent pour en développer les beautés. En présence de paysages grandioses, qu'il s'agit seulement d'encadrer à propos, il comprendra qu'il doit se montrer sobre de détails dans sa composition, et que là où la nature est si belle, l'art doit être particulièrement discret.
Les premiers plans doivent être traités de manière à servir de repoussoir aux lointains et faire valoir les fonds; mais si le parc est assez vaste pour contenir des portions notables de montagnes, des hauteurs abru})tes et variées, il sera permis d'y ajouter des embellissements. Quelques rochers pittoresques pourront être augmentés par d'autres blocs rapportés et réunis aux premiers sans que la main de l'ouvrier se laisse voir ; des plantations de plantes grimpantes ou saxatiles viendront meubler des points trop nus on trop sauvages; des ravins d'oii l'on saura extraire à propos quelques roches roulées ou brisées dont l'apparence serait brutale sans être pittoresque ; quelques plantations de sapins qui augmenteront le relief des hauteurs, et des éclaircies qui ajouteront à la profondeur des vallées, sont autant de traits caractéristiques des embellissements d'une scène de montagnes.
On peut même augmenter l'importance des objets pittoresques en forçant un peu le caractère de la scène sans la défigurer. Si les rochers sont à demi-cachés dans le sol, on peut les dégager et les agrandir par des adjonctions raisonnées ; si un mince fdet d'eau tombe avec peine du haut d'un endroit escarpé, on pourra ajouter à ses dimensions en largeur et en hauteur par un supplément venu d'ailleurs.
Un des principaux exemples que je connaisse d'une scène dont l'art a considérablement augmenté les qualités naturelles et pittoresques, est fourni par le parc des buttes Chaumont à Paris. Je décrirai plus loin ce parc public.
OÙ il a été possible d'ajouter à l'effet des sommets et des pentes, des roches et des eaux, sans dénaturer le caractère de la scène. On ne saurait imiter cet exemple, approprié à un parc public d'une grande ville, dans la plupart des situations offertes par les parcs privés, mais on peut l'invoquer comme écliantillon de l'influence de l'art des jardins sur des situations naturellement pittoresques et fortement accidentées.
Scènes aquatiques. — Les scènes aquatiques sont d'un intérêt capital dans la composition des jardins. Dans une propriété rurale, l'eau, c'est la vie. Elle anime, elle illumine le paysage plus qu'aucun autre ornement. C'est, après la vue, le premier agrément qu'on recherche dans un site.
Avant tout, l'emplacement des eaux doit être rationnel, vraisemblable, calculé d'après l'étendue de la scène et les pentes du terrain. Cette considération domine toutes les autres. L'œil ne saurait prendre de plaisir où la raison n'est pas satisfaite, et jamais un bassin placé sur une hauteur, un ruisseau dans une plaine, une rivière dans un bois n'auront l'approbation des gens de goût.
Les eaux peuvent être courantes ou calmes. Dans le premier cas, elles forment des rivières, des ruisseaux et des chutes qui peuvent varier à l'infini. Les pays accidentés en offrent de charmants exemples qu'il est bon d'étudier pour les reproduire à l'occasion. Les courbes, douces et allongées dans une rivière qui parcourt une prairie presque plane, prendront des allures brusques, heurtées, à sinuosités rapprochées, s'il s'agit d'eaux qui descendent de pentes rapides. On devra calculer les dimensions du lit destiné à contenir une masse d'eau déterminée, la forme et la proportion des pierres qui doivent augmenter l'effet des cascades et des rapides, savoir comment des roches roulées ou placées en travers du courant peuvent arrêter, diviser et éclairer les eaux bondissantes, quels sont les moyens de les utiliser comme moteur sans détruire leur caractère ornemental, et au contraire se servir des constructions qui s'y rattachent pour concourir à la décoration du paysage.
Si les eaux sont calmes, elles demandent de la sobriété dans leur arrangement et de la discrétion dans leur emploi. Avant tout, elles doivent être belles et pures. Il vaut mieux n'avoir pas d'eau qu'une mare trouble et fétide.
L'emplacement rationnel des eaux est le fond des vallées, où elles paraîtront s'être rassemblées naturellement. Ce n'est que dans un petit nombre de cas, que nous examinerons plus tard, qu'il est possible de les admettre sur des hauteurs ou sur des pentes. La distribution de la lumière, du clairobscur, la position des massifs et la combinaison des feuillages, le traitement des bords, l'exposition partielle ou totale au soleil, le jeu des ombres aux diverses heures du jour sont autant de considérations capitales qui s'imposent à l'artiste chargé de traiter des scènes de ce genre. Un examen minutieux et prolongé des ressources du pays sera indispensable lors-
m L'ART DES JARDINS.
qu'il n'aura pas de beaux exemples naturels à sa portée, et il devra y puiser, s'il est possible, un peu de cette inspiration qui a créé les chefs-d'œuvre des maîtres.
Scènes maritimes. — Le spectacle de la mer est le plus grandiose qu'il soit donné à l'iiomine de contempler. C'est dire que, dans les scènes maritimes, on ne devra donner aux jardins que des lignes et des ornements d'une grande simplicité, sous peine d'introduire des disparates choquantes parmi des paysages qui n'ont pour bornes que l'immensité. Sur les plages étendues, la nature a pris soin d'indiquer elle-même cette réserve en ne permettant la culture que de quelques essences arborescentes, capables de résister aux vents violents et salés de la mer. De grands massifs de pins, des abris de tamarix, d'arroches, de pourpiers de mer, suffiront pour les masses principales et résisteront aux tempêtes, tandis qu'à l'intérieur des jardins ainsi protégés, les arbustes à feuilles persistantes domineront dans les plantations.
Si les jardins, au contraire, sont situés sur des parties escarpées au bord (le la mer, abritées en quelques endroits par des ravins profonds, on obtiendra les plus heureux eflets, et la végétation sera d'autant plus riche qu'on se rapprochera davantage des côtes européennes où se fait sentir l'influence du grand courant chaud du Mexique {Gulf-siream).
C'est dans ces conditions que se sont développés ces délicieux jardins des îles de la Manche, qui ont fait de Jersey, Guernesey, Aurigny, Wight, des serres chaudes en plein air, où le printemps est éternel. Les scènes pittoresques se rencontrent à chaque pas dans ces charmantes résidences, dont j'aurai à parler en détail en traitant, dans un chapitre spécial, des plantations des régions maritimes, que j'ai pu étudier dans les conditions les plus variées.
Scènes agricoles. — Les scènes agricoles sont de toutes les plus fréquentes dans l'art des jardins. Les campagnes cultivées nous entourent de toutes parts. Il est bien rare qu'un parc soit renfermé dans un coin de nature sauvage qui l'isole complètement de cette vie rurale que la civihsation a répandue sur nos régions. Le plus souvent même le paysage tout entier n'est que cultures, et un parc réservé joue un rôle effacé dans l'ensemble, soit à cause de son exiguité, soit en raison du sol peu accidenté, des plantations trop rares, des goûts essentiellement agricoles du propriétaire, etc.
Ces circonstances peuvent cependant être favorables à la mise en pratique de l'art des jardins. Il n'y a pas de mauvaises situations ; il n'y en a que de plus ou moins propres à développer le talent d'un véritable homme de goût. C'est à lui à se grandir à la hauteur de sa tâche. Dans les scènes agricoles, il trouvera matière à de charmants tableaux s'il est aidé par un propriétaire à l'esprit large, ne lui refusant pas les moyens d'action et disposé à faire au besoin quelques sacrifices d'utilité au profit de l'ornement.
PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA COMPOSITION DES JARDINS. \ho
On a parlé de la ferme ornée, pour laquelle une certaine école de paysagistes avait autrefois créé un genre spécial. Cette utopie consistait à envisager la totalité d'une exploitation rurale comme un parc, à tracer les chemins d'exploitation en longues courbes dont le parcours était loin de représenter « le plus court chemin d'un point à un autre », à limiter les champs de blé par des lignes sinueuses où la charrue ne pouvait se mouvoir. Ce faux genre est resté, grâce à Dieu, dans le pays des rêves, à l'exception de quelques tentatives de cerveaux brûlés qui n'ont réussi qu'à léguer à leurs descendants des paysages gâtés et de détestables fermes ou métairies.
Entre ces exagérations et l'influence salutaire que peuvent exercer les conseils d'un homme de bon sens doublé d'un artiste et versé dans la connaissance des choses agricoles, qui sait faire la part juste à l'utilité et à l'agrément et convaincre son chent de la justesse des idées qu'il propose, il y a un abîme. Certainement, c'est faire preuve de goût que de savoir harmoniser un parc avec la vie champêtre, cacher à propos les endroits disgracieux d'un paysage trop exclusivement rempli de labour et de pâturages, diriger les vues sur les prairies couvertes de beaux troupeaux, faire traverser à propos les différents plans, à des distances bien calculées, par les bestiaux rentrant des champs, les charrettes chargées de récoltes, les chevaux allant à l'abreuvoir, les moutons et les bergers, les laboureurs dans les lointains. Ces tableaux respirent, avec une douce activité, la vie et la richesse, reposent des agitations de la vie des villes, adoucissent les mœurs, élèvent l'âme, rapprochent de Dieu, et font également partie de ce vaste domaine du beau, dont l'étendue et la variété sont sans bornes.
Toutes les parties d'une exploitation agricole peuvent être agréables à voir, si elles révèlent l'intelligence, l'utiHté, le soin et trahissent la pensée et la main d'un esprit éclairé. Les plantations des vergers, des arbres à fruits le long des routes, le jardin potager de la ferme, le dessin des bâtiments ruraux et leur groupement pittoresque dans le paysage, l'art de masquer leurs parties désagréables à l'œil, les chemins d'exploitation bien entretenus, les clôtures de modèles bien choisis, les haies bien taillées, çà et là interrompues par quelques groupes d'arbres; tout peut concourir à donner cette impression d'ordre, d'élégance et de bien-être, qui est une des formes de la beauté. M. de Choulot l'a dit avec raison : « Dans une société comme la nôtre, l'individu ne se juge pas seulement par les apparences personnelles, mais par l'ordre, la grâce et l'harmonie qui régnent dans tout ce qui l'entoure ^ »
Scènes urbaines. — Les scènes urbaines, — qu'elles s'apphquent à des jardins privés ou à des promenades publiques, — procèdent d'un tout autre