C de Choulot, L'Arl des jardins. Pari?, 1863. En. Andké
ordre d'idées que celles qui nous ont occupés jusqu'ici. Je n'en parlerai que sommairement, ayant à les décrire, avec un grand nombre de leurs variétés, dans un des chapitres suivants de cet ouvrage.
Les jardins de ville peuvent souvent revêtir un caractère tout artificiel et comportent une immixtion de l'art, et même de la simple fantaisie, qui ne se justifierait nulle part ailleurs. Les dessins irréguliers ou les dessins géométriques y trouveront leur place, de même que les terrasses et les parties planes tracées régulièrement, et qui sont plus en rapport avec les constmctions environnantes que des lignes courbes ou des terrains ondulés. En général, les lignes doivent être simples, les allées peu nombreuses, mais spacieuses et commodes pour la promenade, les plantations généralement à feuilles persistantes, choisies parmi celles qui résistent le mieux au climat Yariable, à l'air et au sol viciés des cités, à la lumière diffuse, aux plus mauvaises conditions sanitaires. Les ornements pourront être multipliés, riches et de couleurs voyantes, mais d'un dessin élégant. Les sièges seront multipliés sans encombrer les allées, les gazons seront tondus proprement et souvent renouvelés, les fleurs seront abondantes, et plutôt mélangées, pour permettre la confection des bouquets, que rassemblées en coi'beilles et en dessins unicolores et monotones.
Pour les jardins publics, nous verrons que les plus rationnels sont ceux où les grands arbres sont plantés en lignes régulières et donnent une ombre épaisse, où l'on a réservé de vastes espaces sablés, encadrés seulement vers l'extérieur par des gazons, des arbustes et des fleurs. Là seulement, les enfants peuvent s'ébattre en liberté. C'est la première, souvent l'unique condition à remplir.
Scènes tropicales. — Les scènes tropicales n'ont pas encore été l'objet d'un chapitre spécial dans un Traité de l'art des jardins. Elles ont été étudiées par quelques écrivains, Humboldt, Martius, le prince de Neuwied, au point de vue descriptif; jamais sous le rapport des reproductions qui peuvent en être faites artificiellement. Ces applications sont possibles, soit dans quelques endroits privilégiés des régions chaudes de la terre, soit encore, sous nos climats septentrionaux, dans des serres ou jardins d'hiver d'un assez grand développement. Ces deux aspects de la question méritent d'être considérés. L'art des jardins pourrait trouver, dans les scènes fournies par la nature vierge des tropiques, les éléments des plus admirables compositions qu'il ait jamais produites.
Jusqu'à présent, ce n'est guère que dans les grands jardins botaniques des pays intertropicaux que l'on peut voir des exemples de scènes paysagères créées au moyen des ressources provenant de la grande végétation du globe. Les jardins botaniques de Calcutta dans l'bide, de Buitenzorg à Java, de Botafogo à Rio de Janeiro, de la Réunion, du Hainma à Alger, de Saint-Pierre à la Martinique, sont des modèles qu'on peut citer parmi les plus beaux du genre.
J'ai pu admirer le jardin de la Martinique; il m'a laissé une impression ineffaçable. Sa situation est charmante. Elle occupe les bords d'un ravin profond, qu'arrosent des eaux superbes, jaillissant en gerbes de cristal ou s'épanouissant en bassins frangés des plus belles plantes de la terre. Des allées de palmiers (séafortliias, oréodoxas, lataniers), dont les stipes majestueux portent, à 40 ou 50 mètres dans les airs, leurs vastes couronnes, s'y développent comme dans leurs forêts natales. Les formes arborescentes, arbustives et herbacées des régions chaudes de l'ancien et du nouveau monde, ornent ses pentes abruptes, où il semble que le contenu de toutes les serres de l'Europe a été versé dans le plus ravissant pêle-mêle.
Ce séjour enchanteur a fait naître en moi le désir de voir quelque riche propriétaire colonial entreprendre à son tour la formation d'un parc grandiose dans ces régions fortunées. Les leçons pour former ces Édcns enchanteurs, la nature virginale de l'Equateur et des tropiques nous les fournit à cha(|ue pas. Que de merveilles ne pourrait-on pas créer avec ces richesses ! Il me semble que, en rassemblant ses souvenirs, il faudrait peu d'efforts à un artiste qui a vécu de la vie de l'homme libre dans les forêts vierges de l'Equateur, de la Nouvelle-Grenade, du Brésil ou du Pérou, pour réaliser ces rêves, en apparence fantastiques, de la création d'un grand jardin tropical. Je revois en espi-it les scènes des terres chaudes, qui m'ont si souvent ravi et qui pourraient être imitées, sinon dans leurs détails, au moins dans leur aspect général. Cent fois je me suis trouvé arrêté, dans les douze ou quinze cents lieues que j'ai parcourues, à pied ou à dos de mulet, dans la Cordillère des Andes, par des coins délicieux de nature sauvage que rien ne saurait effacer de ma mémoire.
Dans ces immenses solitudes, j'ai vu la végétation prendre des aspects que nous ne lui connaissons pas en Europe. Son exubérance est prodigieuse. Les arbres sont plus grands et plus majestueux que dans nos forêts. Pressés les uns contre les autres, ils sont emportés par la fougue d'une croissance perpétuellement alimentée par un sol profond chargé d'humus depuis de longs siècles, par des pluies diluviennes et par un ciel de feu. Sous cette excitation permanente, leurs cimes atteignent des hauteurs vertigineuses, que dépassent encore, à 50 ou 60 mètres de hauteur, la gigantesque frondaison des palmiers.
Mais le caractère le plus frappant de la végétation arborescente est dans l'aspect que présentent les troncs couverts du haut en bas de végétaux parasites. Pas le plus petit espace dépourvu de plantes. Des lianes innombrables, fines comme des cheveux ou grosses comme la cuisse, escaladent les arbres et s'enchevêtrent de mille manières dans leur ramure, jusqu'à ce qu'elles en atteignent le sommet et y étalent majestueusement leurs fleurs brillantes. Ce sont des bauhinias, des passiflores, des aroidées aux énormes feuilles, des fougères grimpantes , des paullinias, des poivriers, des vanilles, des bignoniacées aux corolles éclatantes. Une pluie de fleurs
tombe de ces voûtes de feuillage, sans (|u'on sache de quel arbre elle provient. Sur le tronc géant des figuiers à caoutchouc, des cédrèles , des acajous, des jacarandes, on voit monter à l'assaut d'innombrables légions d'épiphytes, mousses, lichens, orchidées, broméliacées, fougères, aroïdées, pipéracées, qui se collent à l'écorce, s'établissent à l'enfourchement des l)ranches qu'elles couvrent de leurs parures vertes et fleuries, et rongent peu à peu la substance ligneuse qu'elles finissent par décomposer, jusqu'à ce que le tout s'abîme avec fracas. Même après la chute de ces géants de la forêt, cette population végétale contiime de croître, de se nourrir de la substance vermoulue du vieux tronc qu'elle a vaincu, et dont elle fait le piédestal de son triomphe!
Du sommet des plus hautes branches, pendent de longues racines adventives, qui descendent comme des câbles de la voûte d'une cathédrale. En quelques semaines, elles atteignent le sol couvert d'une profusion de charmantes plantes herbacées, parmi lesquelles s'implante leur piléorhize, et voilà autant de solides haubans créés pour servir d'arcs-boutants à l'arbre mère et supporter le poids de sa tête puissante.
Quelle majesté dans ces forêts immenses! Quel silence imposant, vers le miheu du jour, sous ce couvert que ne peuvent percer les rayons du soleil! Quel concert prodigieux d'oiseaux chanteurs le matin, de perroquets et de singes hurleurs le soir, parmi lesquels la voix puissante du jaguar et du puma détache ses notes profondes dès que la nuit arrive ! Quelles féeries de lumière, quand l'œil peut jouir de ce spectacle dans toute sa beauté sur le bord des fleuves et des rivières, où les cimes des arbres, le pied dans l'eau et la tête au soleil, épanouissent leurs couronnes de feuillage et leurs fleurs brillantes et embaumées !
Sans aucun doute, s'il était permis à un artiste de réaliser un pareil idéal, s'il pouvait choisir son terrain dans quelque partie fertile de la zone équinoxiale, y dessiner sans contrainte un parc à sa manière, le planter des essences ([u'il emprunterait à la forêt vierge voisine et appliquer à sa composition un goût éclairé et un grand sentiment de la nature, il créerait un paradis dont la réalité laisserait bien loin en arrière les visions de Milton et de tous les poètes.