‹ L'art des jardinsChapitre 79 sur 341 · DU STYLE · texte numérisé non relu

DU STYLE

Il ne faut pas confondre le style avec le genre. On doit entendre, par genre, l'expression générale d'un pays ou d'un parc, suivant l'un des trois modes dont elle affecte notre àme, et, par scène, le caractère local d'une partie de ce pays ou de ce parc.

Le slylc^ au contraire, c'est l'empreinte donnée à la composition d'au parc ou d'un jardin par l'industrie de l'homme, soit que l'architecture et la géométrie en forment la base, soit que l'imitation des paysages naturels

l'ait inspirée , ou qu'un mélange relie ces deux modes l'un à l'autre. On peut admettre trois styles :

Le style géométrique.

Le style paysager, Le style composite.

Style géométrique. — Le style géométrique, régulier ou symétrique, (|ii'on appelle communément, — et à tort, — style français, procède des anciens jardins transmis par l'antiquité, retrouvés et reproduits grossièrement par le moyen âge, embellis par la Renaissance et portés au plus haut point de renommée dans le xvn* siècle. Nous avons vu qu'à l'engouement excessif dont ces jardins avaient été l'objet pendant un temps avait succédé une passion non moins exclusive pour les jardins paysagers, qui de nos jours régnent encore en maîtres. Sous le prétexte que les jardins réguliers étaient synonymes d'ennui, on n'en voulut absolument plus à partir de la fin du wuf siècle, où la nouvelle école philosophique fit sentir ses allures de liberté jusque dans l'art des jardins. Les adversaires des compositions de Le Nôtre, dans leur exagération sans mesure, allèrent jusqu'à dire que la symétrie était « née de la paresse et de la vanité. »

Cette proscription systématique, ((ui aujourd'hui encore a des instigaleurs très-convaincus, est regrettable à plusieurs égards. Toutefois, depuis ((uelques années, on revient dans une certaine mesure et avec raison aux jardins symétriques, dans des conditions particulières que j'ai déjà indiquées en parlant des scènes urbaines.

Mais si les dessins réguliers trouvent naturellement leur place devant les palais, les résidences luxueuses, dans les promenades publiques et les jardins d'utilité, je dois cependant signaler le défaut capital qu'ils présentent dans presque tous les exemples que j'en connais.

Ils n'ont point de style.

Dès qu'il s'agit de composer quelque jardin symétri(|ue, sous prétexte de jardin « à la française » on voit la règle et le compas de l'architecte se livrer à des caprices de tracé et à des combinaisons de lignes qui n'ont aucun rapport avec la vérité historique et l'époque architecturale représentée par le monument qu'ils doivent accompager. Des droites et des courbes, parallèles ou coupées par une fantaisie sans frein ou d'après quelques modèles uniformes répandus partout, constituent toute la science de la plupart des dessinateurs de jardins d'aujourd'hui. Aucun d'eux ne paraît se soucier d'ouvrir un livre et de puiser de saines leçons dans les modèles qui nous ont été transmis à diverses époques, il'appliquer enûn à l'art des jardins la méthode sûre des recherches archéologiques.

II ne serait pas sans intérêt, cependant, d'accompagner tel palais ou tel château, d'un vieux et bon style, de l'entourage qui lui convient, comme on étudie un piédestal d'après l'époque d'une statue. Les plans de Claude Mollet et de Boyceau de la Baraudière fourniraient de charmants modèles

pour le style de la Renaissance française depuis François jusqu'à Henri IV. Androuet Ducerceau serait consulté pour les remarquables exemples qu'il a publiés des jardins de la fin du xvi^ siècle. Le Blond et Dezallier d'Argenville ont dessiné tous les détails des compositions de Le Nôtre et de ses successeurs. Divers recueils, profusément illustrés (de Groot pour la Hollande, G. B. Faldapour l'Italie, J. Loudon pour l'Angleterre), permettraient de reproduire avec fidélité les jardins qui accompagnaient es monuments de diverses époques dans ces régions, ou ceux qui s'en inspirent dans les constructions d'aujourd'hui.

Bien encore, que je sache, n'a été fait dans ce sens, à l'exception de quelcjues essais assez pauvres, comme le jardin gothique du Lœwenburg à Wilhelmsliohe, près Cassel, et quelques dessins non exécutés qui ont été publiés dans des recueils allemands.

Mais j'ai la conviction que cette étude sera entreprise. A mesure que l'art des jardins progresse, concurremment avec la science des plantes, l'introduction des végétaux exotiques et l'amour des beaux-arts, on le fouille sous tous ses aspects, il se popularise et s'impose davantage de jour en jour. Le moment n'est pas éloigné où la composition des jardins, envisagée sous ce rapport, formera une partie sérieuse de l'enseignement supérieur de l'architecture.

Il n'est pas jusqu'aux ornements des jardins, vases, bancs, kiosques, pavillons, etc., qui ne doivent être étudiés dans le style de l'ensemble. Les fleurs mêmes, les fleurs surtout, disposées aujourd'hui dans les parterres avec la fantaisie la plus déréglée, pourraient être serties, comme des pierres précieuses, dans des dessins inspirés par les ornements de l'architecture d'une époque déterminée et satisfaire à la fois les yeux et la raison par leur arrangement. Je montrerai plus loin, par de nombreux exemples, comment on peut développer cette manière de voir.

Style paysager. — Le style paysager, qui a maintenant envahi tout l'art des jardins, n'a pas moins que celui qui l'a précédé le droit d'être considéré à un point de vue élevé. Nous avons remarqué que son objet est la combinaison de la nature sauvage avec un art qui en fasse valoir les côtés attractifs, en cache les points défectueux, y ajoute au besoin des beautés de son invention et dissimule habilement sa présence. Là, le but à remplir est toujours le même. Il n'y a ni époque à observer, ni souvenirs à garder, ni imitations anciennes à chercher. Pour peu qu'on ait su choisir un paysage intéressant, si le jardin est à créer et cju'on se maintienne dans les règles de goût que j'ai cherché à déterminer pour embellir et enrichir la nature , dès que le caractère général ou du genre et le caractère local ou de la scène seront conservés, le succès ne sera pas douteux.

Mais les jardins paysagers eux-mêmes ont leur style, qui dépend du pays où ils sont établis, du climat, des habitudes d'un peuple, et surtout de l'artiste qui leur impose son empreinte. Tout architecte-paysagiste de

talent doit posséder sa manière, son style propre, qui se reconnaît généralement à la première vue. Il ne serait pas très-difficile, pour un spécialiste, de citer de prime abord l'auteur de tel ou tel parc moderne, à la seule inspection de quelques traits caractéristiques. C'est le mérite de quelques artistes distingués de ce temps-ci de laisser voir ainsi à un œil exercé la touche spéciale de leur pinceau.

Il ne faut pourtant pas confondre le style, qui appartient aux maîtres, avec le procédé, qui est le fait du manœuvre et du copiste. Un sot peut avoir aussi sa manière, se reconnaître à un détail qui se retrouvera dans tous ses travaux; il n'en sera pas moins sot pour cela. Mais l'art qui révèle, dans une variété abondante et ingénieuse, une inspiration large et qui se retrouve dans toutes les œuvres sorties du même cerveau, celui-là est digne de respect et d'admiration.

Style composite. — Le style composite ou mixte résulte d'un judicieux mélange des deux autres, dans certaines conditions favorables.

A mon avis, c'est à lui que l'avenir de l'art des jardins appartient.

C'est de l'union intime de l'art et de la nature, de l'architecture et du paysage, que naîtront les meilleures compositions de jardins que le temps nous apportera maintenant en épurant le goût public. Déjà des tentatives assez nombreuses ont eu lieu, et depuis longtemps l'Angleterre se débat dans des essais répétés de cet ordre; mais j'y vois plus de tâtonnements que de résultats, et, à quelques exceptions près, plus de mariages hétéroclites que d'unions heureuses entre les deux styles.

Les abords des palais, des châteaux, des monuments situés dans de vastes parcs, traités selon les lois de l'architecture et de la géométrie et passant graduellement aux parties éloignées oii la nature spontanée reprend ses droits, voilà ce qui peut tenter les efforts des paysagistes de l'avenir. J'ai dit quelles études et quelle initiation préalable ces connaissances demandaient. Une connaissance approfondie de l'architecture, des travaux de l'ingénieur et du jardinier, le secret de discerner le style qui doit encadrer les habitations si elles ne procèdent pas nettement d'une époque déterminée, sont des quahtés indispensables. Mais, de plus, il faut le goût indi\iduel, le cachet propre de l'artiste, que l'art surtout devra guider et qui souvent aura à lutter contre les exigences de son client et sa propre tendance à laisser courir cette folle du logis si difficile à enchaîner, l'imagination.

Mais, sous ces réserves, on peut dire que rien ne sera plus agréable aux jeunes gens d'avenir que de se faire les instruments de cette paisible révolution. Déjà des esprits distingués l'avaient pressentie et annoncée. Leur voix n'a guère eu de retentissement. Mais il est bon d'en réveiller l'écho et de citer les paroles sensées de l'un de ces hommes de goût, prophète aimable, dont les leçons ne seront point perdues.

« Un jardin, a dit M. Vitet», est un lieu disposé pour la promenade et

1 . L. Yitet, Études sur Vhistoire de l'art, IV, p. 1 et suiv.

destiné en même temps à la récréation des yeux... Mais c'est en outre la dépendance d'une habitation à laquelle il sert d'accompagnement, d'entourage, et, dans un certain rayon, ce n'est qu'un appartement de plus, un supplément à la maison. Or, comment refuser à l'art qui fit la maison et qui la décore le droit d'intervenir dans cette autre maison extérieure?... Le secret du goût sera de bien choisir les ornements dont on décore un jardin de transition, cette espèce de péristyle champêtre, afin de les approprier au caractère de l'habitation. Si votre façade est modeste, si vos appartements sont plus commodes que brillants, plus élégants que riches, une grande profusion de fleurs groupées en étage sur un spacieux perron, disposées en corbeilles, en massifs, en amphithéâtre, vous fournira peut-être le moyen le plus ingénieux de lier l'œuvre de l'architecture à l'œuvre du paysagiste. Mais si je vois une façade d'un style riche et orné, si je vois dans vos salons des proportions nobles et grandioses, il faut à votre édifice un vaste piédestal... Je n'en veux descendre que par de larges rampes majestueusement prolongées ; il faut que, sur mon passage, les fleurs, les arbustes, les plantes précieuses étalent l'éclat/le leurs couleurs, les variétés de leurs formes, et continuent à mes yeux la richesse des ameublements... J'aime à être arrêté sur une belle terrasse que des masses d'arbres habilement groupés couronnent de leur ombrage, tandis qu'à mes pieds règne une longue bordure de balustres sur laquelle mes yeux glisseront avec plaisir comme sur les festons d'une dentelle élégante. Grâce à ces créations de l'art, vous aurez donné à votre demeure un accompagnement en harmonie avec elle et qui ajoutera à sa beauté... Les lignes sont à la nature ce que la mesure et la rime sont à la pensée ; elles l'ennoblissent, elles sont la poésie du paysage.

« Le système pittoresque tel qu'il est aujourd'hui correspond exactement à ce qu'on appelle en littérature l'école de la réahté... Mais si, sans nuire à la vérité, qui est son mérite fondamental, on découvrait le moyen d'y glisser un peu d'élévation, de poésie, d'idéal, ce serait tout profit pour le pubhc et pour les auteurs... Gardons-nous donc dans nos jardins de n'être que naturels, soyons aussi un peu poétiques; associons l'ordre à la liberté, sinon c'est fait de notre indépendance et nous verrons bientôt une contre-révolution fougueuse, aveugle, exclusive à son tour, l)ouleverser ces gracieuses imitations de la nature pour leur substituer les monotones et fastidieuses prisons du vieux jardin symétrique. »

On ne saurait mieux dire et penser pins juste. La plupart des hommes de goût s'associeront au désir exprimé par le savant académicien, qui n'a pas assez vécu pour voir mettre à exécution le rêve inspiré par ce sentiment vrai de l'art qui remplit toutes ses œuvres.

Page 1