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DU CHOIX D'UN SITE

Si tous les hommes sont d'accord dans leui' désir de jouir de la vie rurale à un certain moment de leur existence, ils le sont moins sur le lieu qu'ils choisiront pour leur résidence. Je ne parle pas des cas, — très-nombreux, — oii la transmission d'un héritage leur assigne des terres patrimoniales qu'ils sont destinés à habiter ; devoir facilité d'ailleurs par des souvenirs d'enfance, la piété filiale, le soin de leurs intérêts et toutes les sympathies qui se rattachent à cette patrie privilégiée : le champ qui nous a vus naître.

Je veux seulement m'occuper des occasions, — fréquentes aussi, — où le futur propriétaire peut choisir le siège d'une résidence permanente pour lui et les siens. Tant de considérations peuvent guider ce choix, les désirs de l'homme sont si vastes et ses goûts si divers, que rien n'est plus complexe que cette question. Elle échappera toujours aux règles qu'on cherchera à établir, parce que, en ces sortes de matières, la plupart des hommes se laisseront plutôt guider par le sentiment que par la raison, et que les meilleures résolutions préalables tomberont comme un château de cartes devant une situation qu'ils n'auront point prévue.

Il est cependant du domaine de l'art des jardins d'étudier les circonstances qui peuvent influer sur le choix d'un site, dans la majorité des cas, et d'examiner les raisons que l'expérience et le goût peuvent suggérer pour déterminer une sage résolution.

La considération qui doit primer toutes les autres, dans l'examen d'une résidence rurale, est qu'on doit la voir comme elle sera après les travaux d'embellissement, et non comme elle est au moment de la première visite. Il faut souvent un vigoureux effort de l'esprit, une puissance d'a])s traction spéciale, qui ne peut être que le résultat de l'expérience, pour atteindre ce but. Un architecte-paysagiste, digne de ce nom, doit être en mesure, après avoir étudié un site, de le voir dans sa pensée avec trente années de plus, c'est-à-dire lorsque les plantations qu'il y projette auront acquis leur entier développement. Dans cette sorte de seconde vue, il doit comprendre non-seulement l'effet de ses propres travaux, mais celui que produiront la végétation spontanée et la croissance naturelle des arbres conservés ; de même le côté pittoresque des améliorations rurales doit rentrer dans ses prévisions. On comprend que s'il était réduit à traiter simplement un point du paysage, et si le propriétaire se réservait l'aménagement des terrams d'exploitation qui font cependant partie de l'ensemble, il pourrait se trouver, au bout de quelques années, des bâtiments de ferme, des divisions de culture, des plantations en ligne, qui pourraient gâter à jamais les lointains que l'artiste aurait combinés avec ses premiers plans.

Ces précautions préliminaires étant prises, les conditions dans lesquelles aura lieu le clioix d'un site seront soumises encore à de nombreuses considérations, dont je dois énumérer les principales.

Il est bien rare qu'un choix soit libre. Le plus souvent, les situations sont imposées par des considérations financières, des intérêts divers, une occasion à saisir, des souvenirs puissants, des sentiments instinctifs ou accidentels.

Môme si aucun obstacle de ce genre ne venait influencer la décision de l'acquéreur, il faudrait encore tenir compte de sa situation d'esprit, de ses goûts, de ses habitudes, de sa condition sociale. Les voyageurs qui ont parcouru les pays lointains rechercheront des situations pittoresques; celui qui sera né dans les montagnes pourra difficilement choisir un site plan ou à légères ondulations ; un agriculteur refusera toute scène sauvage et inculte ; un financier, un grand négociant qui aura dépensé la majeure partie de sa vie dans une grande ville ne voudra pas s'en éloigner. On a cité l'exemple de cet officier de la marine anglaise, qui, s'étant fait construire une maison pour vivre à la campagne, lui donna au sommet la forme d'un banc de quart sur lequel il passait son temps à se promener comme un tigre en sa cage.

Il serait donc utile, avant de porter son choix sur telle ou telle région, de consulter les habitudes , les préférences , qui jouent un si grand rôle dans la vie, de peur que les embellissements les plus ingénieux ne soient impuissants à faire une résidence agréable d'une propriété qui ne répondrait pas dans son ensemble aux tendances instinctives de l'acquéreur.

Le gotit naturel pour la campagne étant inné, il est donc utile d'analyser ses propres sentiments, de voir quel genre nous plaît le mieux, quelle région a nos sympathies, sous quel climat nous voulons vivre. Si les conditions pécuniaires ne sont qu'accessoires, il faudra rechercher si nous préférons les scènes grandioses aux paysages restreints et riants, le pittoresque à la grâce, la nature sauvage aux campagnes cultivées.

En décrivant précédemment les genres que comporte le paysage et les scènes diverses qui se présentent le plus fréquemment, j'ai classé du même coup les différentes sympathies des spectateurs, et il ne sera pas difficile de reconnaître dans ce passage les caractères qui correspondent à leurs tendances personnelles.

J'ai vu des misanthropes chercher la solitude et se complaire dans des sites sauvages, en harmonie avec l'état de leur âme. D'autres demandaient l'oubli de leurs chagrins à des scènes analogues, au milieu des grands bois, près des rocs escarpés, et trouvaient un amer plaisir à vivre au milieu d'une nature âpre comme leur cœur ulcéré.

Le fardeau de la vie publique, quand il a longtemps pesé sur un homme d'État ou un organisateur de grandes entreprises, fera naître une

soif de repos qui le portera à cliercher des endroits retirés du bruit et de l'activité humaine. Il enviera le beatus vir d'Horace. Il lui faut à la fois la vie large et facile, sans trop de travaux, sans une recherche exagérée de luxe extérieur, mais, au contraire, des campagnes douces et aimables, où tout respire le repos qui lui a manqué jusque-là. Le spectacle des travaux des champs, les distractions de la science appliquée à la nature, l'histoire naturelle , des jardins d'un aspect harmonieux plutôt que pittoresque,, réunissent d'ordinaire les conditions qui agréent le mieux à cet homme, dont l'action a momentanément épuisé les forces physiques et intellectuelles.

Ces circonstances ne sont point les plus fréquentes. Pour une occasion où les conseils de l'architecte-paysagiste sont demandés dans des situations exceptionnelles, il en est cent où le site à choisir dépend de conditions plus ordinaires et plus faciles. Dans la plupart des cas, on cherche dans la vie à la campagne une distraction temporaire aux travaux des grandes villes, et la belle saison seule y est annuellement passée par la famille. On demande alors à la propriété qu'elle se pare de tous ses attraits pendant un temps qui varie entre trois à six mois. Le programme à remplir est de fournir toutes les distractions possibles aux possesseurs et aux amis de passage. Du noble duc au banquier et au négociant de toute classe, chacun veut avoir son nid. Ce sera, pour le premier, un château au milieu de vastes domaines; pour l'autre, une maison avec un parc élégant; pour le troisième, le chalet entouré du parterre obligé et du potager minuscule. La villégiature errante devient de plus en plus rare, et l'amour du chczsoi, aux champs, a envahi toutes les classes de la société.

Ces tendances sont plus que respectables, elles sont dignes de tous les éloges. Le goût de la propriété est sain à tous les degrés de l'échelle sociale : il est un frein aux passions subversives et forme le fond de la sécurité des Etats.

D'ailleurs les conditions de la vie ont changé du tout au tout, en Europe, depuis vingt-cinq à trente ans. Dans toutes les capitales et les centres de population, la facilité et la rapidité des communications par chemins de fer ont rendu possible le séjour prolongé à la campagne aux gens engagés dans les occupations les plus absorbantes. Chaque jour d'été, c'est par milhers que les trains de Paris et de Londres amènent et remportent les voyageurs, qui ne craignent pas de faire dix, quinze ou vingt lieues en wagon pour aller à leurs occupations et revenir à l'heure du dîner. Les affaires {>ouvant être continuées sans interruption, avec plaisir et profit, il en résulte un surcroît d'aisance ou de fortune, qui se dépense en grande partie dans les embellissements de la résidence rurale, devenue ainsi un superflu tout à fait nécessaire.

Les conditions d'un ordre plus spécialement matériel qui doivent être considérées dans le choix d'une résidence rurale, — soit dans son ensemble.

c'est-à-dire avec une exploitation agricole ou forestière, soit au point de vue plus restreint du parc ou du jardin, sont principalement les suivantes :

1» Le paysage environnant ;

2" L'altitude et la facilité d'accès;

3» Le climat et rorientation ;

II" La forme et la nature du sol ;

5° Les abris, les arbres et les vues ;

6° Les eaux ;

7° Les constructions ;

8° Les ornements pittoresques ;

9° Les ressources financières.

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