PAYSAGE ENVIRONNANT
En développant les règles qui dirigent l'art des jardins paysagers, j'ai insisté sur l'unité de caractère dans l'embellissement des scènes locales et plus encore dans les paysages entiers où l'artiste dessinateur de jardins est appelé à exercer son talent.
Pour qu'il en soit ainsi de l'ensemble quand les travaux seront terminés, il faudra qu'on ait apporté un grand soin au choix du site, si la propriété est créée de toutes pièces.
Le paysage doit posséder avant tout, dans son plus grand horizon, une note dominante sans laquelle on ne saurait obtenir des résultats heureux. Non pas que toutes ces parties doivent se ressembler. Loin de là, une désespérante monotonie en serait la conséquence. Mais les scènes de détail, aussi variées que possible, doivent se fondre dans l'harmonie de l'ensemble. Si j'avais à choisir, par exemple, une situation dans les Alpes de Savoie, dans la fertile vallée du Graisivaudan, il serait fâcheux de prendre le point juste où cesse le massif de la Grande Chartreuse pour emprunter la ligne même où commence la culture. Mieux vaudrait dessiner le parc au milieu de la scène pastorale, peu pittoresque, mais riante, avec les montagnes en arrière-plan, ou plutôt chercher un site accidenté, d'où les pentes du jardin descendraient avec grâce pour s'unir au tapis vert des prairies. Si une partie de montagne est boisée et l'autre couverte de champs simulant une étoffe rapiécée, comme je l'ai vu souvent dans le Jura, l'unité de la scène sera détruite, à moins qu'on ne réussisse à masquer ce défaut'.
Au contraire, la vue du spectateur qui se place sur le point culminant du parc de M. Victor Masson, à la Chassagne (Côte-d'Or), embrasse la vallée de l'Ouche, le château de Mâlain, Sombernon, et quatre villages formant des scènes très-variées, tandis que les sommets de toutes les montagnes
1. Voir le parc d'Ébenrain, chez M. lllibner, à Sissach, près Bàle (Suisse).
sont également boisés jusqu'au plateau rocheux que les érosions ont épargné. L'ensemble du paysage, malgré cette variété, conserve ainsi une harmonie que les détails n'altèrent nulle part.
Si cette unité existe, on doit s'inquiéter de la possibilité de la voir détruire un jour. A moins qu'un chemin de ter ne soit en exploitation dans le voisinage immédiat, le premier devoir est de s'enquérir de l'éventualité d'une voie ferrée venant passer au travers du parc, auquel cas il faut, ou en connaître la place, ou renoncer à entreprendre des embellissements qui seraient faits en pure perte. Il en est de môme de la construction projetée d'une route, d'un chemin vicinal, de tout étabUssement futur laissant pendre une expropriation pour utilité pubhque, comme une épée de Damoclès, sur la tète de l'acquéreur.
L'étude attentive du district apprendra si l'on doit craindre la construction prochaine de manufactures, de filatures bruyantes ; le changement du régime des eaux qui embellissent le paysage ; si un étang peut être desséché et supprimé , une rivière détournée, une houillère créée ; si de beaux rochers sont exposés à devenir un jour une carrière en exploitation, etc.
Le voisinage d'une ville est des plus dangereux sous ce rapport. Il faut prévoir l'accroissement de la population, l'érection de longues files de maisons ouvrières dans les environs, et les fumées ou les gaz délétères, si le terrain est situé sous les vents dominants*.
Dans les régions populeuses et riches, on doit s'attendre à des déceptions de ce genre et être circonspect dans le choix de son terrain. La propriété, dans nos régions, se morcelle de plus en plus. C'est ainsi que se détruisent les plus beaux paysages. S'il était possible de choisir sa résidence au milieu de vastes terrains entourés par quelques propriétaires seulemeni, d'avoir pour riverains quelques vieilles familles riches et attachées au sol, on aurait toute garantie de sécurité pour l'avenir, en raison de l'analogie des intérêts et des goûts, et l'on pourrait sans danger entreprendre des travaux.
Si la terre est considérable et occupée au milieu par l'emplacement du parc, il sera nécessaire de stipuler, dans les baux avec les fermiers ou dans l'aménagement des bois avec des tenanciers, que le propriétaire se réserve de reprendre telle partie du sol qui lui plaira, suivant un prix d'estimation basé sur une évaluation de l'hectare en location. Dans tous les cas, on devra réserver au choix du propriétaire, exclusivement, la position des bâtiments d'exploitation agricole, qui peuvent, suivant leur disposition, produire un effet ornemental ou disgracieux dans l'ensemble.
Quand un terrain est situé au bord d'une rivière, d'un grand lac ou de la mer, ou en face d'une scène de montagnes, il est très-important qu'il n'existe aucun chemin, aucun obstacle, aucune servitude entre lui et cet
1. Dans toute l'Europe occidentale, les vents qui dominent sont les vents d'ouest et de sud-ouest.
Ed. A\DnÉ. H
ornement capital. La vue est d'une telle importance dans ces conditions, que sur le bord des lacs de la haute Italie, par exemple les lacs Majeur, de Côme, de Lugano, la valeur des résidences est excessivement dépréciée si elles n'ont pas d'accès direct sur la nappe d'eau. Les pentes rapides permettant à la propriété située en arrière de voir par-dessus sa voisine, riveraine du lac, rendent seulement la situation supportable.
Je connais cependant une exception à cette règle, très-intelligemment créée par le consentement unanime de nombreux propriétaires. C'est à Newport, ville de bains de mer, sur la côte est des États-Unis d'Amérique. Les possesseurs des villas bordant le golfe, oii le panorama est superbe, se sont mutuellement engagés à ne planter aucun arbre masquant leurs vues respectives. Ils ont même laissé libre un chemin dû, au bord de la mer, et ils voient passer sous leurs yeux le public, qui traverse ainsi les villas et ne commet aucune déprédation.
La même liberté des vues doit être recherchée lorsqu'il s'agit de parcs publics, de boulevards, de tous les endroits où le terrain avoisinant, de même que les lointains, joue un rôle important dans le paysage et exerce une influence notoire sur l'agrément de la situation et par conséquent sur la valeur de la propriété.