ALTITUDE ET FACILITÉ D'ACCÈS
Par altitude, j'entends ici, non la hauteur absolue au-dessus du niveau de la mer, mais l'élévation du site de l'habitation principale — centre de la vie à la campagne — par rapport au niveau moyen habité du pays. Il est évident que si l'on choisissait sans nécessité un emplacement à une altitude telle que le climat fût trop rude pour rendre la vie agréable — comme le sommet du Righi ou du Puy-de-Dôme — ce serait une erreur dont il est inutile de tenir compte ici. Mais sans craindre ces exagérations, j'ai connu des propriétaires que l'amour de la montagne avait portés à planter leur tente à plusieurs centaines de mètres au-dessus des vallées voisines, sur des points culminants d'un accès très-difficile et battus des vents de toutes parts.
C'est à mi-côte, à une exposition chaude, à une altitude absolue qui ne dépasse pas 200 à 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, que, dans toute l'Europe moyenne, on trouvera les plus agréables situations pour une habitation de campagne.
Cette position, plus ou moins bien choisie, peut exercer une influence décisive sur la santé des familles. Dans les régions montagneuses, une maison située au fond d'une vallée est exposée aux brouillards de la nuit : les eaux abondantes de l'hiver, les forts rayonnements nocturnes qui appellent, à l'automne et au printemps, les gelées blanches fatales aux cultures, les fièvres qui ne manquent jamais de sévir dans de telles circonstances, sont à redouter.
Le côté sanitaire est d'une telle importance dans le choix d'un emplacement, que les investigations les plus minutieuses ne sont jamais exagérées quand il s'agit d'intérêts de cet ordre.
Le terrain est-il plat, mais aéré, accessible aux brises assainissantes et abrité du nord, la situation est peu favorable aux vues, mais n'est point mauvaise, si l'on prend le soin d'exhausser l'habitation sur un soubassement.
Beaucoup d'anciennes résidences sont bâties sur le bord des eaux, ou dans les eaux mêmes, comme Chillon et Chenonceaux. Nombre de châteaux féodaux sont entourés de larges fossés ; on les respecte et on les restaure avec soin. Leur effet est souvent d'une grande beauté. Mais il est prudent de ne point reproduire ces exemples; ils exigent une position exceptionnellement saine et des constructions spéciales si l'on veut éviter l'humidité des murs.
En principe, on doit proscrire toute idée de bâtir l'habitation sur le bord des eaux basses et dans le fond des vallées.
L'accès de la propriété peut être envisagé sous deux points de vue principaux :
1° L'accès du pays;
2" L'accès de l'habitation.
Il est à peine utile de faire ressortir la nécessité de choisir un pays où les communications soient faciles, fréquentes et rapides. Les exigences de la vie actuelle sont devenus si impérieuses, que si vous habitez une contrée éloignée de plusieurs heures d'une voie ferrée, et que ne dessert aucune voiture publique, vous aurez créé une véritable Thébaïde, où personne n'ira vous visiter. Si la propriété est grande et belle et se trouve située près d'une station de grande ligne, elle acquerra une si grande valeur, qu'on pourra sans hésiter y mettre à exécution des projets d'embellissement, dans l'assurance qu'ils ne seront pas perdus pour le moment où il faudrait un jour s'en défaire.
Le voisinage d'un bourg bien approvisionné ou d'une petite ville est encore une condition fort désirable pour les facilités de la vie. Toutefois, il est fâcheux d'être placé au bord d'une route poudreuse, surtout si le vent rabat la poussière de votre côté, et d'être trop près des habitants du village, qui exercent ainsi une sorte d'inquisition sur les faits et gestes de votre maison.
L'église paroissiale est-elle éloignée? La poste aux lettres est-elle proche? Ce sont des questions importantes, mais on n'est guère le maître de les régler à sa fantaisie, et il faut accepter souvent la situation que les circonstances ont faite.
L'accès particulier de l'habitation doit être l'objet des études les mieux entendues. Dans certains pays, comme en Angleterre, où, sous le nom de mr/m drive (route principale), on lui donne avec raison la plus grande importance, l'allée d'arrivée est l'objet de tous les soins.
Avant tout, elle doit être facile.
Rien n'est plus fatigant qu'une longue route mal entretenue, étroite, cahoteuse, à pentes rapides, conduisant le visiteur à sa destination d'une manière peu hospitalière. On doit donner une idée séduisante de la propriété à ses invités même avant leur entrée, et je ne saurais trop recommander de prévoir des voies d'accès spacieuses, douces pour les chevaux ou les piétons, et entretenues d'une manière irréprochable. Un propriétaire soucieux de faire sentir à son entourage l'influence d'un esprit éclairé doit entretenu* à ses frais — s'il le peut — les parties défectueuses des voies publiques qui confinent à son chemin d'accès. L'impression première a tant de force sur les visiteurs, qu'il faut tout d'abord les gagner à soi avant leur arrivée.
En France, la plupart des grandes propriétés en rase campagne sont ouvertes, sans clôtures aucunes, sans que pour cela on constate plus de délits que dans les propriétés closes; l'usage des grilles et des loges d'entrée n'est pas général comme en Angleterre, en Belgique et en Allemagne. Dans ces contrées, on se préoccupe avec raison de la route d'arrivée, qui est traitée avec un soin particulier. Un garde-concierge habite, à son extrémité, dans une loge décorée avec goût, et les abords de la grille d'entrée, le sol de l'allée, sont l'objet d'un entretien minutieux.
Les abords de l'habitation n'étant pas traités autrement comme en France, où d'ordinaire une plate-forme sablée enveloppe le bâtiment tout entier, on reporte le débouché de la route d'accès au côté nord de la maison. La façade principale, sud ou sud-est autant que possible, est plongée dans le gazon et dans les fleurs, en communication seulement av€C les appartements intérieurs. C'est le système du jardin strictement privé, à l'usage exclusif des maîtres. Ses inconvénients seront signalés plus lom, mais il faut avouer que ses avantages sont grands , et que l'artiste est ainsi aidé dans ses combinaisons paysagères sans être arrêté par ces grands espaces sablés, si défavorables aux effets de la verdure et des fleurs.
La pente maximum de la route principale d'accès ne doit pas dépasser 8 centimètres par mètre et rarement atteindre ce chiffre. Des rampes plus fortes sont des sources d'ennuis et de danger, et l'on doit tout faire pour les remplacer par une pente plus douce, dût-elle être d'une longueur plus grande.
Des chemins de service conduisant aux dépendances situées hors de la vue et, s'il est possible, en arrière ou sur le côté de l'habitation principale seront ménagés de manière à n'être pas devinés. Ils pourront avoir des rampes plus fortes, ou l'on chargera moins les chevaux qui montent les approvisionnements. Si des chemins dits de servitude coupenf la propriété en donnant accès à des parties supérieures de l'exploitation, on devra tout essayer pour les supprimer sans craindre les sacrifices d'argent. Ces voies sont des sources d'ennuis sans fin dans les districts populeux ; ils sont le
désespoir des paysagistes, et il n'y a aucun moyen d'en éviter absolument les effets disgracieux dans la composition des paysages. Il s'est trouvé cependant un auteur — le marquis R. de Girardin — qui s'est fait l'apologiste des chemins publics traversant une propriété privée, sous prétexte, disait-il, qu'ils donnaient de l'animation à la scène. Il oubliait d'ajouter que ces effets, heureux peut-être à d'assez grandes distances, il ne les eiit supportés à aucun prix sous les fenêtres de son château d'Ermenonville.