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ABRIS, ARBRES, VUES

Les abris naturels sont une des premières conditions de la vie dans une résidence à la campagne. Ils sont de deux sortes : les mouvements de terrain et les arbres. Nous avons vu qu'en pays accidenté, l'emplacement d'une maison exposée au sud ou au sud-est était une condition favorable. Quand un épaulement de terre, un contrefort naturel de la colline ou de la montagne vient protéger l'habitation contre les vents d'ouest, la pente derrière elle la garantissant déjà de l'aquilon, on peut dire la situation excellente. Il en est de même du côté où règne le vent dominant, dans les autres régions climatériques dont j'ai parlé.

Si ces arcs-boutans de montagnes n'existent pas immédiatement auprès de l'habitation, mais n'en sont qu'à une petite distance, l'écran est sans doute moins efficace, mais il est précieux encore.

Si cette ressource manque, il n'y a plus que les arbres.

Ne devenez pas l'acquéreur d'une propriété sans arbres. Ne songezvous qu'à préparer une résidence pour vos enfants encore très-jeunes au moment où vous plantez? Alors sachez attendre de longues années un feuillage avare. Si vous comptiez pour vous sur cette fragile espérance, le soleil torride de l'été, les bises de l'hiver vous feraient cent fois maudire votre imprudente résolution.

Les arbres sont le grand charme de la nature : ils nous touchent autant par la poésie qu'ils dégagent que par l'utilité multiple qu'ils présentent par l'abri, l'ombrage, le produit et l'ornement.

Comme abri, la présence de beaux vieux arbres du côté des vents dominants est indispensable. Ils forment des écrans contre les tempêtes, des brise-vents par excellence. Ils protègent et appuient l'habitation par leur masse imposante.

Leur ombrage est d'une valeur inestimable. Je connais des propriétés où les châtelains attendent en vain depuis bien des années que de maigres manches à balai versent leur ombre rare sur la fournaise qui entoure leur château situé sur un plateau dénudé. Aucun effort — si ce n'est la plantation de gros arbres au chariot, opération difficile à une grande distance des villes, — n'arrivera de longtemps à accompagner d'arbres ces tristes demeures, et toute une génération passera sans jouir de l'effet des jeunes

On n'a jamais trop de vieux arbres. 11 est toujours facile d'en supprimer : en ajouter est un problème dont la solution se renvoie à un avenir

éloigné. Ils donnent aux jardins un air d'ancienneté qui commande le respect, et fournissent à l' architecte-paysagiste la possibilité de dissimuler l'art employé à unir le nouveau parc avec l'ancien.

On a vu plus haut qu'à l'agrément apporté par les arbres vient s'ajouter le produit qu'on en retire sans peine et qui augmente notablement la valeur de la propriété.

Mais que dire de leur intérêt au point de vue ornemental ? Les arbres sont le principal attrait du paysage. Ils reposent le regard, ils calment l'esprit, ils excitent l'admiration s'ils sont beaux, font valoir les vues en les encadrant et les repoussant au loin, ils dissimulent les objets disgracieux. Si le site d'un parc a de l'étendue et de la variété, il est indispensable qu'il soit déjà pourvu d'arbres au moment où on le choisit. Quand on ne les possède pas abondants et déjà bien venants, la vie à la campagne est insupportable.

La plupart des considérations que j'ai mises en avant dans les pages précédentes céderont souvent à cet argument irrésistible : placer la maison au milieu de vieux arbres. La protection contre les vents, soit par les reUefs du terrain, soit par les arbres, doit être i)lacée au-dessus des autres conditions de l'emplacement toutes secondaires, notamment celle qui va suivre : la vue.

La vue est considérée généralement comme d'une importance telle, qu'elle efface souvent — et à tort — les autres considérations. Sans doute les aspects du paysage sont de premier ordre dans le séjour de la campagne, et nous avons vu qu'ils dominent tout l'art des jardins dans les théories qui ont été présentées au lecteur. Mais on est disposé volontiers à faire à la vue les plus grands sacrifices, comme le confortable et l'agrément de la vie quotidienne. Tel acheteur sera séduit par une belle perspective, et achètera, sans réfléchir, une propriété dont il ne considérera rien autre chose. Avec un peu d'étude, il aurait vu que le sol est infertile, la situation exposée, les arbres rares, laids ou petits, l'eau absente, les communications difficiles, les relations de voisinage peu attrayantes, la maind'œuvre chère, et le reste.

L'ombrage et l'abri doivent primer la vue. On ne peut se passer des deux premiers, tandis qu'à la rigueur les aspects intérieurs d'un parc, s'ils sont rendus agréables, peuvent suffire aux plaisirs de la vie à la campagne. Repton était tellement pénétré de ce fait, qu'il a donné un jour le conseil de visiter la première fois, par un temps couvert, défavorable aux vues étendues, le site proposé pour une résidence rurale, afin que l'on ne fût pas tenté de sacrifier le confort de la vie à l'éclat trompeur d'un paysage lointain illuminé par un beau soleil d'été.

Mais si rien ne s'y oppose, il sera bon de donner aux vues la part importante à laquelle elles ont tant de droit. Les principales partiront de la maison. Dès la première visite à un site choisi, on fera bien de chercher le

point d'où le coup d'œil d'ensemble est le plus varié et le plus saisissant, pour y planter l'habitation, sans oublier les autres conditions ci-dessus énoncées.

Si la propriété contient des eaux abondantes, réunies en nappes ou en rivières éloignées, on devra s'efforcer de les faire entrer dans la vue de l'habitation. J'ai fait remarquer, en traitant des lois de la vision, quelles raisons faisaient désirer que l'observateur dominât les pièces d'eau. L'angle de réflexion — toujours égal à l'angle d'incidence — donnera la perception double des objets situés au delà de la surface du miroir. Il en sera de même de l'effet de la lumière sur les pelouses, parcourues par les ombres avec tant d'effets gracieux et variés et qui deviennent autant de miroirs, aux dernières heures du jour, par leurs reflets et leurs contrastes avec la verdure des arbres.

Les vues sont donc à considérer très-sérieusement dans le choix d'un site. On s'en convaincra facilement en Usant le chapitre spécial qui leur sera consacré plus loin.

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