LES EAUX
Les eaux sont l'âme du paysage. Elles donnent la vie à tout ce qui les entoure. La variété infinie qu'elles présentent nous charme sans cesse. Ici elles s'étalent dans la vaste étendue d'un lac au miroir éclatant, aux bords riants ou sauvages; là elles coulent avec lenteur et majesté dans le lit d'une rivière paisible ou jasent avec un bruit argentin sur les cailloux du ruisseau. Que leurs cascades mugissent ou que leur doux murmure nous appelle à la rêverie sous le couvert des bois, elles ne sont jamais déplacées et procurent un plaisir toujours nouveau.
Le rôle qu'elles jouent dans le choix d'un site est considérable ; souvent ipeme on est enclin à l'exagérer. La séduction qu'elles exercent sur notre esprit est si grande, qu'elles font reporter parfois au second plan des considérations qui devraient tout dominer, par exemple celles qui concernent le climat, l'abri, les arbres.
Elles jettent tant d'éclat sur les scènes de la nature, que leur absence est toujours regrettée. Toutes les situations leur conviennent ; elles indiquent le point le plus attrayant de toute résidence, donnent de la couleur aux paysages les plus ternes, adoucissent l'âpreté d'un désert, enrichissent tous les points de vue. Leur caractère, leur style — pourrait-on dire — varie des plus grandioses compositions aux peintures les plus délicates. Partout elles sont une bonne fortune pour l'artiste et l'heureux propriétaire.
Les eaux sont le premier objet qui frappe nos yeux dans une propriété, et le dernier qui les captive. Nous sentons instinctivement qu'elles sont à la végétation ce que le sang est au règne animal : la première condition, l'élément indispensable de la vie. Sans eau, tout se flétrit et meurt; avec
elle, tout s'anime et prospère. Quel plaisir d'assister, dans les pays chauds, à ce renouveau de la nature, apporté par les premières pluies, et de sentir la vie palpiter de toutes parts sous l'effort de la séve qui circule au sein des tissus végétaux!
Aussi paraît-il superflu de conseiller l'adoption d'un lieu naturellement embelli par des eaux, de préférence à un autre, si toutes les convenances sont d'ailleurs satisfaites.
J'ai déjà dit que les conditions sanitaires étaient les premières à considérer. Certains pays, où coulent des eaux superbes et abondantes, sont presque inhabitables. Tels sont les étangs de la Brenne ou de la Sologne, les prairies montagneuses du Limousin et les contrées marécageuses en général. Toutefois, dans ces régions, il se trouve de nombreux endroits sains, que l'expérience indique, que la renommée a consacrés, et qu'on peut sans crainte choisir pour résidence. Ajoutons qu'il est généralement aisé, avec quelques travaux de drainage, d'assainissement, de plantation, de transformer une contrée partiellement malsaine en un parc salubre. C'est là un des triomphes du génie agricole et de l'industrie humaine sur la nature sauvage.
Si l'habitation est déjà placée à proximité des eaux ou sur leurs bords mêmes, l'artiste ne pourra que modifier les aspects existants, au point de vue paysager, en accordant les embellissements projetés avec les conditions primordiales de salubrité, que ni lui ni le propriétaire ne devront méconnaître. S'il est possible de changer de place cette habitation et de la rebâtir sur une éminence, les conditions sanitaires seront meilleures, et ce conseil devra être donné dans presque tous les cas où l'on ne sera pas en présence de quelque ancien château d'un intérêt historique ou d'un grand caractère architectural.
11 en est autrement si l'on est maître de choisir son emplacement. Dans ce cas, plusieurs objets sont à considérer. Le premier est d'assurer l'alimentation d'eau pour l'habitation, les bâtiments de service et les jardins potagers et fleuristes. Il faut que la dépense de ces installations ne soit pas excessive. Si les eaux existent naturellement dans la propriété, et si la position des bâtiments est choisie de telle sorte qu'ils puissent être approvisionnés d'eau sans machines élévatoires, tout sera pour le mieux. C'est toujours une chose grave que de monter l'eau par des manèges, machines à vapeur, norias, moulins ou autre moteur dispendieux ou désagréable. Quand on est le maître d'asseoir l'habitation à mi-côte, sur un niveau inférieur à quelques sources faciles à diriger, on se trouve dans les meilleures conditions pour obtenir l'eau nécessaire à tous les services et aux embellissements les plus variés.
Ce point acquis, il reste encore à tenir compte de quelques considérations qui ne sont pas sans importance, et qui touchent au côté esthétique de notre sujet.
En choisissant l'emplacement d'une habitation ou même le point central d'un parc, c'est-à-dire le lieu où la plus grande somme de points de vue agréables viendra se concentrer, on pourra se rappeler ce que j'ai dit (p. 128, fig. 28) des lois de la vision appliquées à la surface des eaux. Si l'on cherche le pittoresque plutôt que l'étendue, c'est-à-dire les jeux de l'ombre et de la lumière sur des plans variés, on devra se placer dans une situation telle, que la surface des eaux reflète les images de bords abrupts, d'arbres, de rochers, d'oppositions violentes. C'est le point de vue du peintre, qui demande avant tout le tableau. L'amateur, au contraire, cherchera plutôt le miroir, c'est-à-dire des effets lumineux, riants, une vaste surface hsse, s'unissant dans les lointains avec les prairies et donnant au spectateur l'impression de l'étendue.
Pour bien juger des points de vue à chercher lorsqu'il s'agit des eaux, il faut aussi tenir compte de ce fait, que les pelouses, les bois et les eaux, sont surtout vus à leur avantage quand ils ont la lumière derrière eux (p. 129- 130). Le soleil qui frapperait sur la surface des eaux dans la direction d'une pelouse terminée par un bois confondrait leurs effets et ne produirait pas de contrastes entre ces diverses parties. Il faudra donc, autant qu'on le pourra, prendre le point de vue à l'est ou au nord d'une plantation située entre le soleil du midi ou du couchant et une pièce d'eau placée devant l'observateur. Une vue dirigée vers le nord est généralement peu intéressante, en ce qu'elle est vague et sans contrastes; à moins que des objets saillants, bâtiments, arbres isolés, ponts, bateaux, collines d'aspect varié, ne soient frappés par les rayons opposés du soleil.
Quand la lumière vient derrière un rideau d'arbres placé entre elle et le spectateur, on obtient le plus heureux effet en la laissant passer par une percée qui produira une charmante opposition si le soleil frappe sur les eaux.
Si les eaux répandues dans le paysage sont naturelles, on conservera facilement le caractère du paysage en les distribuant avec modération. Augmenter quelque peu, mais jamais démesurément, la largeur d'une rivière, varier les bords d'un lac d'autant plus que le rehef du terrain sera plus accusé, ajouter enfin à l'effet caractéristique du lieu en évitant les lignes vagues et molles et en affirmant le caractère de la scène, tel est l'objet que l'on peut atteindre par des moyens que j'indiquerai dans le chapitre spécial au traitement des eaux.
Mais, s'il s'agit d'introduire artificiellement des effets d'eaux dans un paysage qui en est dépourvu ou n'en a que d'insignifiantes, il faudra faire preuve de la plus grande réserve. La vraisemblance est le point capital, et la grande loi d'unité, d'harmonie entre toutes les parties, trouve encore ici son application. Elle domine tout dans l'art des jardins.
Ne mettez pas d'eaux dans un paysage aride, qui n'en comporte pas, ou rendez-les si naturelles qu'on ne soupçonne pas qu'elles y ont été
amenées artificiellement. Leurs proportions doivent être vastes, leurs abords simples et nobles à la fois, leur position tellement normale que jamais la raison n'hésite à les trouver bien lorsque l'œil les trouve belles.
Un paysagiste anglais disait que, si les eaux doivent former seulement des bassins dans le fond des vallées, on aurait tort cependant de se priver d'une pièce d'eau à mi-côte, quand son effet doit être agréable. Il ajoutait que souvent l'on voyait des ruisseaux descendre des montagnes, alimentés par des lacs placés sur les sommets, et qu'ainsi la nature justifiait son opinion. C'était un raisonnement spécieux et regrettable. Si le lac Blanc, au mont Cenis, et le lac d'Oo, dans les Pyrénées, sont d'un aspect charmant bien que placés sur des hauteurs, il ne faut pas oubher sur quelles proportions ils se développent, proportions qu'il n'est pas donné à l'homme de reproduire. Les exemples que nous devons emprunter à la nature ne sont pas ceux de ses exceptions, mais de ses lois ordinaires. En ne restant pas dans une moyenne raisonnable, on tombe dans l'excentricité et le mauvais goût. En quelques circonstances on peut placer des bassins sur des pentes, mais seulement pour servir de réservoirs, en masquant leurs bords et n'en faisant nulle part un prétendu ornement du paysage.
Une occasion de créer des scènes d'eaux dans un paysage où elles manquent, et qui doit influer sur le choix d'un parc, s'offre naturellement lorsque les points bas du pays sont formés de prairies marécageuses. Si l'on s'est assuré, par des sondages bien faits, qu'un ruisselet ou des sources pourraient alimenter suffisamment un étang et compenseraient l'évaporation produite à sa surface, il ne faut pas hésiter à le creuser. Avec les terres provenant des fouilles, on exhaussera les parties basses et mouillées des prairies, et l'on aura créé une belle étendue d'eau, favorable à l'élevage du poisson et donnant la vie au paysage d'alentour. On devra seulement veiller à ce qu'une v^ste nappe d'eau ne soit pas située trop près de l'habitation. Elle y développerait des brouillards et une humidité qui en rendraient le séjour malsain, et présenterait aussi l'inconvénient de diminuer, par ses dimensions exagérées, l'importance relative des bâtiments.
Une autre considération, qui est le corollaire de celle-ci, défend d'asseoir une maison tout auprès d'un ruisseau sans importance, dont l'apparence médiocre serait hors de proportion avec une grande construction. Ce ruisseau doit être réservé pour les endroits éloignés, favorables à la promenade intime et paisible.
Les autres particularités relatives au traitement des eaux et de leurs abords seront détaillées plus loin, au chapitre des travaux d'exécution.