CONSTRUCTIONS
La question des constructions, pour une résidence à la campagne, s'impose, pourrait-on dire, avant toutes les autres ; elle eût précédé ces études
si j'avais à l'envisager autrement que dans ses divers rapports avec les autres parties déjà traitées. En effet, c'est comme centre du paysage, en tant que tableau, que je dois étudier ici les habitations dans leurs acceptions diverses, c'est-à-dire en paysagiste, et non en architecte-constructeur.
On peut considérer les habitations à la campagne de deux manières, soit qu'on les trouve déjà existantes et qu'il s'agisse de les embellir avec le site qui les entoure, soit qu'on ait à les construire de toutes pièces et à choisir leur meilleur emplacement.
Les constructions anciennes seront :
1° Un vieux manoir d'intérêt historique ou architectural ;
2° Une maison de maître à agrandir et à orner avec goût ;
3" Une ferme à transformer en maison de maître.
Sous ces trois formes, les anciens bâtiments peuvent exercer une séduction plus ou moins grande sur l'esprit d'un acquéreur.
1° Voici un castel féodal, aux tourelles en poivrière, encore pourvu de ses créneaux et des vestiges de son pont-levis, placé sur un rocher comme l'aire d'un aigle, et tout rempli du souvenir des vaillants seigneurs qui l'ont habité. De telles ruines, si elles sont réparables, tenteront un propriétaire aux goûts artistiques et feront pencher la balance en leur faveur, parfois au détriment du confortable ou de la beauté de certains accessoires.
Je suis loin de déconseiller un tel parti. Parfois il m'a été donné d'exprimer mon opinion sur l'opportunité de restaurer de pareilles constructions. Mais cette opinion n'a été affirmative qu'autant que le paysage environnant offrait des ressources de beauté ou de pittoresque. Trop souvent les « hauts et puissants barons » avaient choisi, pour établir leur résidence, un repaire presque inaccessible, d'où la vue, très-étendue, permettait de dominer tout le pays et de défier les surprises et les attaques à main armée. Nul souci des points de vue ni des beautés de la nature; à peine un jardin destiné à fournir les quelques légumes nécessaires à la vie joignait-il le château et s'abritait sous son ombre. Aussi est-il souvent impossible d'accepter de telles situations pour en faire le noyau d'un parc, et dans ce cas j'ai toujours engagé à y renoncer, estimant que, pour un vaine satisfaction temporaire d'archéologue, il était déplorable d'engager l'avenir, de rendre la vie (fuotidienne désagréable et de léguer à ses enfants un héritage d'ennuis et de difficultés domestiques.
Mais si un pareil manoir est situé dans un beau pays, de facile accès, au centre d'une terre seigneuriale non morcelée, appelez le secours de l'art; qu'un Viollet-le-Duc, en France, un Gilbert Scott, en x\nglcterre, soient chargés des restaurations gothiques ; que les jardins entourant le castel soient rétablis dans un style de transition entre le jardin classique et le parc paysager, que tout soit noble et grandiose, et vous aurez bien mérité en choisissant un site oii vous aurez tout réuni, les souvenirs du passé et les goûts du présent.
2° La tâche est plus facile quand la maison principale d'habitation, placée avec discernement au milieu d'une scène bien choisie, peut être conservée et restaurée. C'est le cas le plus fréquent. Pour une propriété à créer ab ovo, il en est cent qui seront achetées déjà bâties et plantées et qu'il s'agira simplement d'embellir. Cette tâche est loin d'être aisée : c'est à la fois la plus fréquente et la plus difficile ; l'artiste chargé de concevoir et de diriger les améhorations a souvent les mains hées par une foule de considérations, de souvenirs, de motifs d'économie, de préjugés, de partis-pris, et pourquoi ne pas l'avouer, par un goût bizarre ou mauvais.
En de telles conjonctures, faut-il conseiller d'abattre les anciennes constructions, sous prétexte qu'elles n'ont pas de style, que les matériaux n'en sont pas bons, que la vie moderne ne saurait s'accommoder des vieilles distributions intérieures, etc.? Je pense le contraire, pour la plupart des cas. Sans doute la tâche de l'architecte serait facilitée s'il avait ses coudées franches et bâtissait à neuf. Mais j'aime mieux le voir contraint de s'inspirer de l'irrégularité d'une antique habitation rurale, de chercher ses effets, de trouver le pittoresque pour excuser l'absence du style, en un mot de produire la diversité, la gaieté, au lieu de la maison bourgeoise, honnête, fastidieuse et sans caractère.
Les Anglais, qui entendent la vie rurale bien mieux que les peuples du continent — ayons la modestie d'en convenir — agirent en sages et en artistes en imaginant le « cottage orné » et l'étendant jusqu'aux constructions luxueuses de leur « gentry » . Ils commencèrent à tracer sur le papier, puis sur le terrain, le plan des pièces à habiter, agencées, non au point de vue architectural, mais pour les commodités de la vie. Il s'ensuivit une série sans fin de décrochements, de salles inégales, qu'il fallut ensuite relier par un grand effort d'imagination et de talent pour arriver à produire un ensemble satisfaisant. De cette nécessité est né le style cotiage, porté en Angleterre à un si haut degré de perfection. Un grand architecte de ce pays l'a dit avec justesse : le dehors de la maison doit être le repoussé du dedans.
J'espère que des considérations analogues guideront dans l'avenir une partie des architectes français, qui commencent à entrer timidement dans cette voie, où ils trouveraient honneur et profit.
3° En d'autres circonstances, on peut avoir à élire, pour centre du parc, le foyer même de l'exploitation agricole, la ferme. C'est un lieu choisi pour l'utilité, la salubrité des gens et du bétail, la commodité des services et de l'exploitation. Les eaux y sont abondantes, les arbres fruitiers et les jardins en plein rapport, le terrain excellemment cultivé. Mais l'aspect en est vulgaire. Y portera-t-on ses pénates ?
Si le propriétaire reconnaît à la vie rurale des charmes puissants, je n'hésite pas à conseiller l'affirmative. Pour peu que le paysage d'alenlour soit agréable et présente ces scènes pastorales que j'ai indiquées plus haut.
Ed. André. tn
que les bâtiments d'exploitation soient solides et la contrée riche, je serais d'avis d'installer là une maison d'habitation et ses dépendances, en restaurant et ornant artistement quelques bâtiments de la ferme. C'est encore une occasion offerte à l'architecte de montrer du goût, et au paysagiste de déployer les ressources de son talent, en imprimant sa marque particuhère à la scène qu'il va compléter, sans détruire l'harmonie de l'ensemble et le caractère vraiment agricole du paysage.
L'art des constructions rurales est encore rudimentaire. Réduit aux besoins stricts de la pratique agricole, il est exclusif de la grâce et de la pureté des lignes, ou bien, entre les mains d'architectes trop fantaisistes et dépensiers, il devient une décoration peu appropriée aux besoins modestes de la vie des champs et à l'ornementation discrète qu'elle peut comporter. Les matériaux cependant ne manqueraient pas pour épurer un peu le goût des populations champêtres et modérer l'ardeur des artistes excessifs ; ils sont épars dans les recueils d'agriculture et peuvent être aussi relevés, çà et là, sur de nombreux points de l'Angleterre et de la France oii de bons exemples seraient facilement trouvés. Ce sera probablement l'œuvre de l'avenir.
En attendant, j'appelle l'attention des propriétaires, des architectes, des paysagistes, sur l'opportunité fréquente de choisir la ferme et ses annexes comme centre d'un parc et comme siège de l'habitation du maître. C'est affaire à l'homme de goût de tirer de cette situation tout le parti possible et de créer avec ces matériaux des aspects qui ne le céderont en beauté à aucun autre.
J'arrive maintenant à un autre ordre d'idées. L'habitation principale et les communs sont à construire à neuf et à placer de la manière la plus avantageuse pour l'utihté et pour l'agrément. Dans ce cas, les coudées sont franches; le succès peut être grand, ou la déception complète. La responsabihté pèse tout entière sur l'artiste qui a fait prévaloir son opinion.
J'ai déjà indiqué (p. 124-127) les considérations qui peuvent naître de l'étude de la perspective pour l'emplacement de l'habitation. On ne perdra pas de vue ces conditions, en ayant toujours présente à l'esprit cette idée, que la maison ne peut être judicieusement placée qu'en un point du terrain.
Cette indication précise, on ne l'obtiendra qu'en tenant compte du caractère du pays, des communications, de l'aspect du paysage, de l'altitude, des abris, du climat, toutes choses que j'ai signalées précédemment.
Mais quelles dimensions et que! style adoptera-t-on ? queUe silhouette même, à un point de vue plus général, pourra convenir à une situation déterminée ?
C'est une question que j'examinerai plus loin en détail ; mais on peut affirmer que :
Dans un pays accidenté, situé dans la région du nord, les silhouettes aiguës, variées, tourmentées, et la coloration par la brique conviendront particulièrement;
Dans le midi, au contraire, les silhouettes massives, les toits plats, les lignes simples, classiques, les ornements peu nombreux, les tons unicolores, blancs ou jaune-pâle, s'harmoniseront avec le ciel et le climat ;
Dans les montagnes, les constructions en bois, genre chalet, seront en situation; sur un sommet élevé, sur les bords abrupts d'un fleuve, de hautes tourelles seront bien placées et rappelleront les vieux « bergs » du Rhin ;
Aux alentours d'une vaste cité, les habitations modernes pourront être luxueusement ornées, et en rapport avec la population et la richesse environnantes.
Faute de se préoccuper de ces règles, on peut s'exposer à commettre des fautes de goût que le public ne pardonnera pas; toute construction, privée ou publique, dès qu'elle est en vue, est justiciable de l'opinion et Dieu sait si d'ordinaire la critique est légère !
Soyons donc pleins de prudence dans le choix d'un emplacement pour l'habitation et le style de cette habitation elle-même. Nous ne contenterons pas tout le monde, mais la majorité des gens éclairés sera avec nous et leur suffrage sera une précieuse récompense de nos efforts.