ORNEMENTS PITTORESQUES
Les écrivains de la fm du xvin^ siècle qui ont traité de l'art des jardins appelaient fabriques les ornements pittoresques du paysage. Ce nom, encore employé par les peintres, tombe aujourd'hui en désuétude. Mais la chose n'en a pas moins persisté, et ces accessoires obligés de toute scène paysagère s'imposent à l'étude des dessinateurs de jardins.
Ils se classent ordinairement sous les titres suivants : clochers, châteaux, ruines, rnoulitis, chaumières, rochers, cascades, vieux arbres. Les eaux d'une grande étendue, mer, lac, fleuve, les montagnes, le panorama d'une ville, ne peuvent rentrer dans les ornements pittoresques proprement dits; ils absorbent l'attention d'une manière prépondérante dans le paysage, et les vues principales doivent les embrasser avant tout autre point de détail.
Les ornements du paysage peuvent exister déjà, ou être ajoutés.
Dans le premier cas, il est évident que le choix d'un emplacement pour établir une résidence rurale sera déterminé par le point embrassant le plus grand nombre et la plus grande variété de ces ornements, toutes les autres conditions étant d'ailleurs remplies.
Le plus souvent il est impossible de voir ensemble tous les points pittoresques d'un paysage, et d'ailleurs ce résultat n'est pas désirable, puisqu'il ne laisserait plus rien à découvrir; il s'ensuit que le point à choisir pour le centre du parc sera celui oii ces objets se présenteront avec leur maximum d'intérêt.
Si les ornements pittoresques n'existent pas et s'il s'agit de déterminer l'opportunité d'en créer d'artificiels, ils devront tous être motivés et distribués avec la plus grande circonspection. On comprend qu'il soit naturel d'utiliser les objets déjà existants, et dont la présence se justifie par quelque souvenir ou la possibilité d'un arrangement heureux ; mais il est peut-être dangereux d'introduire des éléments nouveaux dans une scène de la nature, si l'on n'est pas sûr du bon effet qu'ils produiront. Les ruines « toutes neuves », par exemple, sont particulièrement choquantes, quel que soit le talent déployé pour les rendre vraisemblables. Elles font songer à ce grotesque château-fort de la villa Pallavicini, à Gênes, démantelé par les prétendus projectiles lancés par une batterie située sur la colline opposée, et près duquel se voient les tombes vides des braves qui auraient pu succomber pour sa défense !
Autant le respect des anciennes ruines, et quelques additions à leur effet pittoresque, me séduisent, autant je suis opposé à ces créations déplacées que j'ai trop souvent rencontrées dans mes voyages.
Dans un pays accidenté, quand la propriété est étendue, que le parc présente des mouvements de terrain heureux et variés, il est permis de prévoir, en fixant le lieu de sa résidence, les points où prendront place les ornements pittoresques que comporte la situation, et cette possibilité peut influer sur le choix d'un site.
Mais, si la nécessité vous impose d'habiter dans un pays plat, défiezvous des velléités de multiplier ce genre d'ornements, et ne demandez, au contraire, qu'aux moyens les plus simples la formation des effets paysagers. Évitez de tomber dans cet excès dont j'ai trouvé un curieux exemple en Beauce, près d'Anneau, dans une propriété qu'il suffit d'indiquer pour la vouer au ridicule. Sur un terrain absolument plan, au milieu de plaines à blé, un propriétaire a fait des percées à l'extrémité desquelles il a bâti un faux village peint en rouge, un faux moulin, une fausse tour, une fausse ruine, étonnés de se trouver ainsi au milieu des champs, sans aucune raison d'utilité et dans le seul but d'être aperçus des fenêtres d'un château éloigné.
De cet abus à celui des trompe-l'œil et des décors peints, il n'y a qu'un pas. Prenons garde de le franchir et d'arriver à ces murailles-bosquets et à ces palais à la détrempe, trop fréquents en Italie et tout au plus bons à orner une guinguette ou quelque décor de théâtre.
En résumé, les ornements pittoresques doivent entrer en sérieuse considération dans le choix d'une résidence rurale ; mais ils ne doivent jamais être qu'un accessoire, subordonné aux autres conditions plus importantes qui ont été préalablement discutées.