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CHAPITRE PREMIER

La conquête de César, ladministration impériale, les rapports incessants qui ne tardèrent pas à s'établir, puis à se multiplier [entre la métropole et la province, développèrent en Gaule les mœurs et la civilisation romaines. De toutes parts, les villes s'ornèrent à l'imitation de Rome ; c'est le moment où Ton construit les arènes d'Arles et de Nîmes, le théâtre d'Orange, les portes de Besançon, de Reims, de Fréjus. Les lettres mêmes jettent un vif éclat avec Trogue-Pompée, Fronton, le maître de Marc-Aurèlei le poète Ausone, de Bordeaux, l'épicurien Pétrone. Les Gallo-Romains, comme leurs contemporains de la Ville, qui allaient se récréer de leurs occupations dans leurs villas de Tibur, de Préneste et de Baïa, se complurent à se bâtir des maisons de campagne, où ils se procuraient tous les raffinements du luxe et de l'élégance. Les plus grands personnages leur donnaient l'exemple : Julien, empereur de 355 à 360, disciple de Platon et grand admirateur de Marc-Aurèle, s'était créé dans sa chère Lutèce, autour des thermes, un jardin exquis, où il aimait à rêver pendant ses quartiers d'hiver; c'était dans l'île de la cité, « un îlot, dit-il dans son Mysopogon, entouré de murs, dont le fleuve

baigne le pied L'hiver n"y est pas rigoureux On

y a de bons vignobles et même des figuiers, moyennant le soin que Ton prend de les couvrir de paille en hiver et de les garantir de l'air. »

Ces jardins avaient la disposition des jardins romains; des vignobles les encadraient d'habitude, surtout depuis le moment où Tempereur Probus. afin d'occuper ses troupes, les employa à replanter les vignes détruites par Domitien. Ils furent d'abord monotones ; on n'y trouvait guère que les arbres des forêts gauloises et quelques arbres fruitiers, qui poussaient un peu au hasard ; avec les importations exotiques, l'arboriculture fit des progrès; et les jardiniers commencèrent à cultiver l'olivier d'Italie, les cerisiers de Cérasonte, le prunier, l'abricotier, le châtaignier, les pêchers venus de Perse. L'évêque de Clermont, Sidoine Apollinaire, en ces poésies où il y a un mélange si savoureux de mythologie et de christianisme, où Triptolème, l'Amour, Jupiter voisinent avec les personnages de la Bible, Sidoine Apollinaire mentionne quelques beaux jardins de cette époque, et décrit avec complaisance les agréments qui s'y trouvaient. Même la politique si habile de l'église naissante, qui consistait à respecter les modes pa'iennes, en les tournant au plus grand profit de la religion, contribua à développer l'horticulture. On sait la part considérable faite aux fleurs dans les cérémonies du paganisme ; les fleurs devinrent pour le nouveau culte un appoint décoratif fort goûté ; et les couronnes, que les jeunes filles tressaient aux vieilles fêtes des Ambarvalia, ornèrent désormais la procession des Rogations.

Le rapide essor de la vie monastique aida de son côté à ces progrès. Saint Martin et saint Honorât fondèrent au

iv-" siècle les abbayes de Ligugé et de Lérins ; puis il y eut des monastères à Marmoutiers, à Nîmes, à Marseille, soumis aux règles de saint Cassien ou de saint Benoit de Nursie. Là vivaient des reclus pieux, qui, soit pour obéir aux statuts de leurs règles imposant le travail manuel 'comme agréable à Dieu, soit par sincère sentiment de la nature et de la beauté des fleurs, s'appliquaient à dessiner et entretenir des jardins dans leurs cloîtres. « Au milieu des ruines dont l'invasion des barbares couvrait le sol de l'empire, dit M. Joret dans la Rose, le clergé recueillit les débris de la civilisation antique, et les monastères, qui s'élevèrent peu à peu dans toute l'Europe chrétienne, lui servaient d'asile et de refuge... On y trouvait toujours, à côté des spacieux bâtiments, un jardin destiné aux besoins du couvent ; s'il renfermait avant tout des légumes, qui servaient à la nourriture des cénobites, des arbres qui leur donnaient des fruits et de l'ombre, avec des herbes aromatiques ou médicinales cultivées pour les remèdes qu'elles fournissaient, on y trouvait aussi quelques fleurs destinées — l'expression est d'Albert le Grand — au plaisir des yeux et de l'odorat, ainsi qu'à parer les autels aux jours de fêtes... »

11 y avait des jardins de ce genre dans le cloître que la reine Radegonde, femme de Clotaire l'^^S fit construire à Poitiers, au milieu du vi'= siècle, quand elle s'enfuit d'Aties pour prendre le voile; ils se trouvaient le long des murs de la ville, sous ces tours d'enceinte, que la reine enferma dans son plan, comme pour mieux défendre sa retraite et la rendre impénétrable'. C'est là que les

'Augustin Thierry. Récils des Temps Mérovingiens, l. p. 229.

mains délicates de Radegonde, de l'abbesse Agnès, et des moniales cultivaient ces roses et ces fleurs, qui, tressées en guirlandes, ou effeuillées sur la table en surtout parfumé, ornaient la salle à manger claustrale et les treilles où le poète Venantius Fortunatus goûtait, en âme précieuse, la douceur de vivre. Car l'auteur pieux et inspiré du Pange litigua, et du Vexilla régis prodeiint était le même homme qui, dépouillant à ses loisirs sa dignité d'évêque de Poitiers, aimait à célébrer en petits vers, dans le genre d'Ovide et de Stace, le printemps, les fleurs de l'été, les paysages gracieux de la Moselle. Dans un jardin, il aimait à savourer les subtils parfums des arbres :

Malus, et alta pirus gratos modo fundit odores...

il avait des mots délicats pour exprimer son plaisir à voir des roses :

Moliiter adridet rutulantum copia florum, Vix tôt campus habet, quot modo mensa rosas ;

et c'est avec une véritable émotion, qu'il a décrit le jardin de la reine Ultragothe, femme de Childebert, « où l'air est embaumé du parfum des roses du Paradis ». Dans ses Antiquités de Paris, Sauvai nous dit que ce jardin longeait la Seine, qu'il était orné de treilles et de pommiers, arrosé par les eaux d'Arcueil, et que le roi le traversait pour aller à l'église Saint-Germain des Prés.

C'étaient là jardins de luxe, dont le nombre devait être fort restreint ; car les esprits aimables comme sainte Radegonde, Agnès, supérieure du couvent de Poitiers, et Fortunat formaient l'exception. Les villas royales de

Braine, Verberie, Attigny et Compiègne, la villa mérovingienne, en général, étaient des exploitations rurales sur la lisière des forêts, où l'on ne trouvait guère, autour des maisons et des huttes, que des champs productifs. Il n'y avait là sans doute que peu de place réservée aux cultures d'agrément ; encore ne faut-il rien exagérer en ce sens, puisque les nécessités du culte, ici comme ailleurs, devaient légitimer et favoriser l'horticulture.

Quoi qu'il en soit, il faut attendre jusqu'au commencement du ix"^ siècle pour avoir des renseignements positifs sur la tenue des jardins. On les trouve dans un capitulaire de Charlemagne, De villis imperialibus . publié en l'an 812. L'empereur, selon la remarque de M. Joret, avait puise en Italie le goût des « constructions somptueuses ». Il se fit bâtir à Aix-la-Chapelle et à Ingelheim des palais magnifiques, qu'il orna de jardins et de parcs. En outre, sur toute l'étendue de l'empire, il avait des domaines considérables, venus des Pépins d'Austrasie, ou confisqués au cours de ses guerres. Il prêtait grande attention à leur entretien, car il en tirait une bonne part de ses revenus. De là ce capitulaire si intéressant, qui suffirait à lui seul pour montrer combien ce conquérant était doublé d'un sage et avisé administrateur. On y sent aussi la volonté toute puissante d'un maître qui exige que ses prescriptions soient suivies à la lettre. « Nous voulons, dit-il, qu'il y ait dans le jardin toutes les herbes. » Dans leur longue énumération, on peut relever le lis, les roses, la rue, les concombres, les courges, haricots, glaïeuls, anis, ache, dictame, moutarde, menthe, tanaisie, pavot, mauves, poireaux, radis, oignons, aulx, chardons, pois, cerfeuil, etc. « Pour les arbres, nous voulons qu'il y ait les pom-

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miers, les poiriers, pruniers, sorbiers, lauriers, pins, châtaigniers, mûriers, noyers et cerisiers». Il a soin de distinguer les différentes espèces de pommiers : « Malorum nomina : gozmaringa , geroldinga, crevedella, spiranea. dulcia, acriores, omnia servatoria, et subito commessura ;

primitiva »

Les jardins monastiques continuèrent aussi à se développer, favorisés par l'institution des collégiales de chanoines autour des cathédrales, sous la discipline de saint Chrodegand, évêque de Metz (760), et par la réforme des abbayes bénédictines, à laquelle procéda, dès 817, saint Benoit d'Aniane. Alcuin vante son jardin de Tours « où les lis blancs se mêlent aux rouges petites roses » ; Valafrid Strabon écrit son : « Hortulus ad Grimaldum » ; un diplôme de Charles le Chauve, relevé par Du Cange, mentionne une « cellulam S. Clementis una cum curtili in quo monachi ibidem Deo famulantes labores manuum exercere videntur ». Quelle était la disposition de ces jardins? 11 est bien difficile de se les représenter ; dans les matériaux d'archéologie de M. le comte de Bastard se trouve une image de réden, copiée sur la bible d'Alcuin, aujourd'hui à la bibliothèque de Bamberg ; on y voit une bêche en forme de hache, et des arbres étranges à feuilles aquatiques, ou étoilées, ou avec l'apparence de fleurons (fig. 13). La graphique est encore insuffisante.

A partir du x", et surtout du xi*^ siècle, les documents sont en plus grand nombre. L'horticulture fait alors des progrès considérables ; il faut les attribuer en grande partie à l'influence des Croisades. Pendant leurs chevauchées en Orient, à Antioche, Damas, Tripoli, Byblos, Ascalon, Jérusalem, en Egypte, les croisés observaient les civilisations

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FIG. 13. — Li: PARADIS TIlRRF.STRi:.

iD'après un calque de Bastard fait sur la Bible d'Alcuin.) (i\'= siijcle. Bibl. de Bamberg.)

des peuples qu'ils combattaient, et qui, pour le confort, le

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luxe, l'élégance des demeures étaient fort en avance sur rOccident. Rentrés dans leurs foyers, ils s'efforçaient d'importer chez eux ces mœurs brillantes, le cadre de celte existence aimable. Ils rapportaient aussi des produits nouveaux, quils s'ingéniaient à acclimater parmi les brumes du Nord ; et le jardin, objet de tous leurs soins, se parait de fleurs jusqu'alors inconnues, dont la forme et les couleurs devaient ravir les châtelaines restées au logis. Le verger devenait peu à peu parterre, et les plantes d'Orient émigraient par la route normale : Constantinople, Vienne, \'enise. Lyon. Les figuiers mûrirent de nouveau, comme au temps de Julien ; le jasmin vint d'Arabie par l'Espagne; et ce furent bientôt, grâce aux Turcs, latulipe, la fritillaire, la renoncule, la balsamine, la tulipe, la jacinthe, le lilas, le laurier-cerise et les mimosas. Il convient, enfin, défaire découler ces changements des mœurs nouvelles, qui évoluaient vers plus de douceur, et qui inclinaient à se récréer davantage aux spectacles de la nature les esprits des seigenurs,des religieux, des bourgeois et des simples vilains. Les mentions de jardins seigneuriaux abondent dans les œuvres littéraires, dès le xn" siècle. Au Midi surtout, les conteurs se plaisent à placer dans le verger les plus délicieuses scènes de leurs romans ou nouvelles. II n'est, pour s'en rendre compte, qu'à parcourir les chrestomathies provençales dressées par MM. Paul Meyer et Charles Bartsch : « A la fontaine du verger, dit Marcabrun, là où l'herbe est verte près du gravier, à l'ombre d'un arbre fruitier, en ce lieu coutumier de blanches fleurs et de chant nouveau, je trouvai seule, sans compagnon, celle qui ne veut mon bonheur. » Jaufre Rudel songe sans cesse au plaisir qu'il aurait à être dans le verger avec sa compagne

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