FIG. 19. MAUGIS ET LA BELLE ORIANDE DANS UN J.\RDIN GOTHIQUE
(D'après un ms. de l'Arsenal.)
ung jardin pour eulx esbattre et deviser en passe temps, après ce qu'ils avoient diné, et que l'eure estoit de prendre un petit repos. C'est au mois de mai, le temps oij tous les oysillons se dégoisent, et si sont tous vrais amans à penser à leur amour. » Le jardin, dans la cour du château, est entouré d'une barrière à mailles dorées, qui s'interrompt à droite pour laisser passage vers la fontaine ; celle-ci, composée d'une vasc|ue décorée d'oves, repose, sur un pilier, et supporte une colonnette, gar-
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nie de plusieurs jets et qu'une statuette couronne. A l'intérieur est un mur à trois pans, constituant, comme celui du Bréviaire Grimani, trois côtés d'un carré, et pareillement recouvert d'herbes. Sur le mur se trouvent des vases bleus, à la panse décorée de rinceaux et festons, et contenant des œillets ou des arbustes, taillés en trois sections plates, que sépare la tige ébranchée. Au pied du mur, formant dossier, s'allongent des sièges de gazon où s'assoient Maugis et la belle Oriande. Des fleurettes s'épanouissent sur la pelouse. Le château à droite, au fond une muraille, et, à gauche, un autre mur percé d'une porte à fronton, enferment le jardin.
Si, groupant tous ces éléments documentaires, empruntés à la littérature, aux archives et à l'art, on veut en induire une sorte de jardin d'agrément type, qui n'a peutêtre pas existé tel en toutes ses parties, mais qui serait comme un résumé de tous les autres, on pourrait se le représenter de cette façon : le jardin était habituellement, surtout au xii^ siècle, situé en dehors des remparts, communiquant avec le château par une fausse poterne. Plus tard, il y a beaucoup d'exemples de jardins de ce genre dans la cour des habitations seigneuriales. Une barrière, dans la cour, ou des palissades, en dehors, l'entouraient. Un mur bas, à trois pans, servant de dossier, et garni à sa base de bancs de verdure, assurait un cadre intime aux conversations. Dans un coin se dressait une fontaine, de style gothique ; l'eau disparaissait directement dans le sol, ou servait à arroser les parterres et les pelouses. Parfois une roue ou parterre rond se trouvait au milieu des préaux {pratelli.) ou parterres fleuris. Sur les côtés, des tonnelles en berceaux, et, grimpant aux murs, des
treilles. Quelquefois un labyrinthe ou maison de Daedalus embrouillait en tous sens ses plates-bandes étroites, semblable au labyrinthe des cathédrales. Des fleurs égayaient l'enclos, dans les parterres ou en pots sur le mur. Plusieurs arbres, taillés en boules, entretenaient Tombre et la fraîcheur; et l'ingéniosité des jardrineiirs s'exerçait aussi à émonder les arbustes, et à leur donner des formes géométriques, comme faisaient les topiarii de l'ancienne Rome. Enfin, si l'espace le permettait, il y avait un petit bassin avec des poissons, et des cygnes. Et le luxe suprême était d'avoir une volière toute proche, et des paons qui se pavanaient sous les yeux des hôtes.
Le jardin du couvent riche devait avoir des dispositions à peu près analogues; une charte de 1350 l'appelle hortus dominic.ilis. sive abbatialis, d'après du Cange. Mais dans les couvents de moindre fortune l'horticulture était surtout utilitaire, destinée en majeure partie à subvenir aux besoins du culte, de la cuisine et de l'infirmerie claustrales. Certaines abbayes étaient renommées pour leurs spécialités florales ou potagères, et les efforts des moines portaient à maintenir à leur maison sa vieille renommée.
C'est dans le couvent des dominicains de Cologne, vers 1245, qu'Albert le Grand construisit la première serre connue; on sait les aptitudes encyclopédiques du docteur universel, qui mourut en 1280, environné d'une réputation de magie, vite légendaire. 11 se livra, dans sa retraite de Cologne, à de nombreux essais de jardinage, dont il consigna les résultats dans un grand ouvrage, De vegetalibus. Al. Joret résume ainsi le chapitre intitulé : de plantatione viridariorum. Le verger -> comprendra d'abord un gazon d'une herbe fine, soigneusement sarclé et foulé aux
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pieds, vrai tapis de verdure, dont rien ne doit dépasser l'uniforme surface. A l'une de ses extrémités, du côté du midi, se dresseront des arbres : poiriers, pommiers, grenadiers, lauriers, cyprès et autres de ce genre, où s'enlaceront des vignes, dont le feuillage protégera en quelque sorte le gazon et fournira une ombre agréable et fraîche. Derrière le gazon, on plantera en quantité des herbes aromatiques et médicinales, par exemple la rue, la sauge, le basilic, dont le parfum viendra réjouir l'odorat, puis des fleurs, telles que la violette, Tancolie, le lis, la rose, lïris et d'autres semblables, qui par leur diversité charment la vue et excitent l'admiration. Enfin, à l'extrémité du gazon, dans l'espace réservé aux fleurs, il recommandait de relever le terrain, de manière à y former un siège verdoyant et fleuri, où l'on pourrait venir s'asseoir et reposer doucement l'esprit. »
Les collégiales des cathédrales aimaient sans doute à réserver aux alentours un petit coin de terrain pour y cultiver des fleurs et s'y reposer de la vie contemplative. Dans le livre d'Heures de Jeanne de Castille, illustré de miniatures par Gérard David, de Bruges, à la fin du x\'° siècle, il y a un curieux exemple de ces jardins. C'est au pied de l'église ; le long des murs s'appuient des bancs par assises plates de briques, et recouverts de gazon ; par-dessus sont rangés toute une série de vases en terre blanche et rouge, remplis de fleurs, que protègent des tuteurs circulaires. Sur le sol de la cour, s'étendent quatre petits parterres rectangulaires, garnis de fleurs, et d'arbustes taillés en trois sections plates, nettement séparées l'une dé l'autre. Des moines vaquent au jardinage.
11 pouvait se faire cependant que. dans les jardins
monastiques considérables, il y eût un personnel spécial pour leur entretien : en ce cas, le jardinier relevait du cellérier, comme il est naturel, puisque celui-ci était chargé de faire les provisions de la maison. Ainsi le constate la coutume de Cluny : « Hortolanus celerario subjectus est ut si quid fuerit in horto, quod ipse velit, et quod ille noverit, ad servitium fratrum accipiat. »
Les bourgeois ont toujours passé pour aimer beaucoup les jardins ; encore aujourd'hui leur rêve de bonheur consiste surtout à pouvoir un jour sarcler, bêcher, arroser un coin de terre qui leur appartienne en propre. Les mentions de jardins derrière les maisons sont fort nombreuses, aux xii^ et xni'^ siècles, dans les chartes de Rouen et de Paris. Il y avait aussi des jardins dans les coutures, consacrées cependant pour la plus grande part aux vignobles. La flore n'en était pas très riche; un bourgeois de Paris, du xni'^ siècle, ne mentionne guère dans son enclos que les roses, les lis et les violettes ; mais on y rencontre beaucoup d'arbres fruitiers, des plantes aromatiques et potagères ^ le chou, la bette, les poireaux, ail, sénevé, poirée, ciboule, échalotte, l'ortie, le chardon, la chaussetrappe.
La nomenclature est bien plus considérable dans le Ménagier de Par/s, rédigé par un bourgeois, vers 1393. On y voit les fèves, marjolaines, violette, sauge, menthe, lavande, panais, oseille, poireaux, vignes, chou pommé, épinards, framboisier, joubarbe, giroflée, persil, fenouil, basilic, laitue, courge, bourrache, follette, choux-fleurs, hysope, pivoine, serpentine, lis, rosier, groseillier, pois, cerisier, prunier, etc. Les apothicaires avaient coutume
* Joret, La Rose. p. 160.
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ilG. 20. — FOLIO DES HcUres d'aN'NE de BRETAGNE KEPRÉSENTANT UN JARDIN DE CHATEAU.
d'entretenir, près de leurs boutiques, un jardin médicinal, pour la culture des simples, comme ce Jean Telier, de Rouen, qui en possédait un près du pont de Seine, où se remarquaient « aucunes entes... et plusieurs herbes servant au fait d'appoticaire ».
Souvent dans ces jardins bourgeois un coin entier, le îavandier, était réservé aux plants de lavande, dont l'emploi et l'usage étaient déjà très fréquents. Les roses jouissaient d'une particulière popularité : « Et sachez, dit un bourgeois de Paris à sa femme, que je ne prends pas déplaisir mais plaisir, en ce que vous aurez à labourer rosiers, à garder violettes, faire chappeaulx. » Les citadins trouvaient enfin, comme aujourd'hui, dans, les prochaines banlieues, sur les bords de Seine ou de Marne, des jardins d'auberge, où ils se donnaient du bon temps. C'étaient les courtilles, « jardins champêtres, selon la définition de Sauvai, où les bourgeois, aujsi bien que les templiers et les religieux allaient se promener et prendre l'air... Et tout de même, du vin de la courtille, nous apprenons qu'en plantant des vignes dans les courtilles on songeait plus à contenter la vue que le goût... Il ne s'en fallait guère que le Temple, la courtille Barbette et la courtille du temple ne se touchassent ; car, en 1248, Marie, veuve de Rolland de Saint-Cloud, vendit dix neuf sols parisis de cens, que lui devait un arpent de pré assis entre cette courtille et le Temple. L'année d'après, à la prière des Templiers, et moyennant quarante livres parisis, les chanoines de Sainte-Opportune amortirent deux arpents et demi de marais qu'il y avait entre cette courtille et celle du Temple. Comme le bout du faubourg du Temple s'appelle encore la Courtille, il se pourrait faire que ce
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serait la coutille du Temple véritablement ; mais si cela est, les choses ont bien changé depuis ; car il est certain que c'était autrefois un lieu plein de jardins et de courtilles, et habité par des courtillers ou jardiniers. »
Les jardins de campagne s'appelaient aussi courtil, cortile, curtile, cortillum^ pour lesquels les paysans payaient Vhortolagium, ou prestation de légumes, lis étaient entourés de palis, ou de haies tressées, comme celles que représentent certaines planches du Tacuin, dont il a été parlé plus haut, et même de mur. Us devaient être fermés ; une loi dit expressément : « rustici curtillum débet esse clausum aestate simul et hieme ». Du Gange cite à l'appui ces deux vers du Roman du renard ;
La bonne femme du maisnil a ouvert l'huis de son courtil.
Ils comportaient des plates-bandes pour la culture potagère, séparées par des allées, des préaux, ou pelouses de gazon, encadrés d'arbres ou de tonnelles ; et du buis faisait les bordures.