CHAPITRE II
Les plus magnifiques d'entre les jardins, que l'on vient d'étudier, ne sauraient être comparés aux merveilles réalisées par les Arabes en Espagne, et en particulier à Grenade et à Séville. Les musulmans ont été d'admirables agriculteurs, et ce peut paraître étrange chez ces peuples nomades. Mais il convient de ne point oublier qu'une bonne partie de la population n'avait pas tardé à se fixer dans cet Yemen fertile, d'où la reine de Saba était autrefois partie pour venir visiter le roi Salomon, et dans l'Hediaz, riche en villes fastueuses comme la Mecque, Yatreb ou Médine et Taief, et en vallées florissantes, dont l'eau s'écoule en abondance veis les puits du désert.
La vie errante, que ces peuplades passèrent longtemps à conduire les caravanes parmi les sables brûlants de l'Arabie Pétrée. d'el Hamad, du Nefoud, de Dahra et du Nedjed, leur apprit la valeur de l'eau, des ombrages et des fruits. Ils devinrent des agriculteurs émérites, et des hydrauliciens de premier ordre. On a pu dire, sans exagération, que depuis leur départ l'Espagne avait soif. Les
sourafes du Ojran sont très suggestives à cet égard; les justes séjourneront au paradis de Mahomet « parmi des lotus sans épines et des bananiers chargés de fruits du sommet jusqu'en bas, sous des ombrages qui s'étendront au loin, près d'une eau courante, au milieu de fruits en abondance, que personne ne coupera, dont personne n'interdira l'approche, et ils reposeront sur des lits élevés.... Sous leurs pieds couleront des rivières dans le jardin des délices.... On fera circuler à la ronde la coupe remplie d'une eau limpide, délices pour ceux qui la boiront. Elle n'offusquera point leur raison et ne les enivrera pas. Ils auront des houris courtes de regard, aux grands yeux noirs, semblables par leur teint aux œufs d'autruches cachés avec soin,... à l'hyacinthe et au corail ' ». Tel est l'idéal de volupté, que les fidèles d'Islam s'imaginaient pour l'autre vie, et pour la conquête duquel ils affrontaient sans crainte, même avec une secrète joie, les plus meurtriers combats ; et ce sont ces jardins de délices, que les califes, successeurs du prophète, s'efforcèrent de se procurer, par avance, sur cette terre.
Le premier fondateur de l'Alhambra de Grenade, ou Maison rouge, est Ibn-al-Hamar, Vhomme rouge, qui détrôna les Almoravides en 1232; son œuvre fut continuée par Aboul-Hadjaj, au milieu du xiv" siècle, et par Mohammed V, Al-ghâni-billah {qui se plaît en Dieu). Le palais est bâti sur le plateau de la Sierra del Sol, et sa construction entière demanda plus d'un demi-siècle, de 1270 à 1333. Sur un sommet parallèle est perché le Généralife (Al-dgénéah-al-reff), ou jardin agréable, « autre palais, dit Louis Viardot, avec
Chapitres lv, lvi, etc. —
d'autres tours et d'autres lardins, espèce de maison de plaisance des rois mores, qui n'était séparée de leur alhambra que par un vaste et profond ravin, plein de verdure, d'ombre et de fraîcheur. » Les Arabes étaient orgueilleux à juste titre de ces palais merveilleux ; Grenade leur apparaissait comme la Damas de l'Andalousie, et c'était, d'après un vieux proverbe, un bienfait de Dieu que de pouvoir la contempler dans toute sa splendeur, comme la ville sainte de la Mecque.
Le jardin arabe est un jardin intérieur, occupant le sol d'une cour ou patio : tout autour, sur des colonnettes grêles, se recourbent des arcades légères, où des versets du Coran inscrivent l'élégance décorative de leurs lettres ; des haies d'arbustes bien taillés cernent la cour de leurs lignes noires, encadrant une pièce d'eau^carrée ou rectangulaire, ou bien un dallage de marbre, traversé de rigoles qu'alimentent une fontaine centrale, et des jets d'eau ménagés aux extrémités, et dont les gerbes retombent en des bassins ronds. Ici et là, des lauriers-roses, des grenadiers étalent les couleurs vives de leurs fleurs épanouies. Le plan est simple, comme on voit, et cette description sommaire ne donnerait qu'une idée terne et imparfaite de son objet. Un écrivain, mieux qualifié que tout autre par son tempérament de peintre, nous fournira l'impression, la sensation même de ces beautés.
Théophile Gautier, encore dans toute la ferveur romantique, l'esprit plein des Orientales de Victor Hugo, orientales qui, à vrai dire, et selon l'ingénieuse remarque de M. Lanson, sont plutôt des Espagnoles, Théophile Gautier fit en 1839, Tra los Montes, sa première excursion, qui fut pour lui une suite d'éblouissements. Ses préférences,
comme il va de soi, allèrent à cette Grenade, que lemaitre avait chantée en strophes enthousiastes :
Soit lointaine, soit voisine, Espagnole ou sarrasine, Il n'est pas une cité Qui dispute, sans folie, A Grenade la jolie La pomme de la beauté, Et qui, gracieuse, étale Plus de pompe orientale Sous un ciel plus enchanté.
L'Alhambra ! UAlhambra ! palais que les Génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies, Forteresse aux créneaux festonnés et croulants, Où l'on entend la nuit de magiques syllabes. Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfles blancs !
Ce qui a le plus frappé Théophile Gautier, au milieu de cette Espagne desséchée par un soleil brûlant, c'est l'abondance extraordinaire des eaux, dévalant de la Sierra Nevada neigeuse, plus considérables sous plus de chaleur, et qui sourdent à chaque pas dans l'AIhambra : « Des ruisseaux roulent avec des cailloutis et répandent la fraîcheur au pied des arbres, qui appartiennent presque tous aux espèces du nord, et dont la verdure a une vivacité bien délicieuse à deux pas de l'Afrique L'eau jaillit
de toutes parts sous le tronc des arbres, à travers les fentes des vieux murs. Plus il fait chaud, plus les sources sont abondantes, car c'est la neige qui les alimente. »
Quand il eut passé sous ce bosque,où des ormes immenses, entre-croisant leurs branches, arrondissent leurs voûtes
d'émeraude, comme les appelle un poète arabe, et dans ce jardin de haute futaie, qui conduit à la porte principale de l'enceinte, accompagné de charmilles gigantesques d'orangers et de lauriers-roses, il arriva au Patio de los
LA COUR DLS MYKTLS.
arrayanes (cour des myrtes», appelé aussi Alberca ou réservoir, et Mer;oiiar ibain des femmes : < Au milieu de la cour est creusé un grand réservoir de trois ou quatre pieds de profondeur, en forme de parallélogramme, bordé de deux plates-bandes de myrtes et d'arbustes, terminé à chaque bout par une espèce de galerie à colonnes fluettes, supportant des arcs moresques d'une grande délicatesse. Des bassins à jet d'eau, dont le trop-plein se dégorge dans le réservoir par une rigole de marbre, sont placés sous
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chaque galerie, et complètent la symétrie de la décoration " (fig. 2l).
Le jardin de Lindaraja. ainsi appelé de la jeune fille Abencerage, dame de pensées du more Gazul, et qui dut épouser, malgré elle, Nasr, frère de Youssouf, roi de Grenade, ce jardin a la même disposition, sauf qu'il y a au centre une fontaine, au lieu d'un estanqiie. Dans la ta^^a de los leones, est une fontaine n qui, non contente de verser de l'eau par les gueules de ses douze monstres, lance encore vers le ciel un torrent par le champignon qui la surmonte. Toutes ces eaux viennent se rendre, par des rigoles creusées dans le dallage des salles et le pavé de la cour, au pied de la fontaine des lions, où elles s'engloutissent dans un conduit souterrain ».
Plus encore le Généralife a enthousiasmé notre voyageur. 11 aimait à le contempler du tocador de TAlhambra, ce pavillon perché au haut d'une tour, «■ suspendu sur un abîme azuré », qui était le cabinet de toilette de la reine, et qu'il appelle l'oratoire des sultanes (fig. 23). De ce nid d'aigle, la maison champêtre, ta^a de tampo, des rois maures, lui apparaissait comme c une énorme touffe de lauriers-roses épanouie au front de la colline prochaine ».
L'entrée en est exquise : « L'on y va par une espèce de chemin creux qui croise le ravin de los molinos, et qui est tout bordé de figuiers aux énormes feuilles luisantes, de chênes verts, de pistachiers, de lauriers, de cistes d'une incroyable puissance de végétation. Le sol sur lequel on marche se compose d'un sable jaune tout pénétré d'eau, et d'une fécondité extraordinaire. Rien n'est plus ravissant à suivre que ce chemin qui a l'air d'être tracé à travers une forêt vierge d'Amérique, tant il est obs-
trué de feuillages et de fleurs, tant on y respire un vertigineux parfum de plantes aromatiques. La vigne jaillit par les fentes des murs lézardés et suspend à toutes les branches ses vrilles fantasques et ses pampres découpés comme un ornement arabe ; l'aloès ouvre son éventail de lames azurées, l'oranger contourne son bois noueux et s'accroche de ses doigts de racines aux déchirures des escarpements. Tout fleurit, tout s'épanouit dans un désordre touffu et plein de charmants hasards. Une branche de jasmin qui s'égare mêle une étoile blanche aux fleurs écarlates du grenadier. Un laurier, d'un bout de chemin à l'autre, va embrasser un cactus, malgré ses épines. La nature, abandonnée à elle-même, semble se piquer de coquetterie, et vouloir montrer combien l'art, même le plus exquis et le plus savant, reste toujours loin d'elle. » Ce qu'il vit ensuite ne fut pas inférieur à ces prémisses : « Le véritable charme du Généralife, ce sont ses jardins et ses eaux. Un canal revêtu de marbre occupe toute la longueur de l'enclos, et roule ses flots abondants et rapides sous une suite d'arcades de feuillage formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès, sont plantés sur chaque bord ; au pied de l'un de ces cyprès, qui est d'une monstrueuse grosseur, et qui remonte au temps des Mores, la favorite de Boabdil, s'il faut en croire la légende, prouva souvent que les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des sultanes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est très gros et fort vieux. La perspective est terminée par une galerie portique à jets d'eau, à colonnes de marbre, comme le patio des myrtes de l'Alhambra. Le canal fait un coude, et vous entrez dans d'autres enceintes ornées de pièces
d'eau, et dont les murs conservent des traces de fresques du xvi" siècle, représentant des architectures rustiques et des points de vue. »
Dans une de ces salles, il aperçut un arbre, dont il conserva toujours un souvenir émerveillé : « Au milieu,... s'épanouit, comme une immense corbeille, un gigantesque laurier-rose d'un éclat et d'une beauté incomparables. Au moment où je le vis, c'était comme une explosion de fleurs, comme le bouquet d'un feu d'artifice végétal ; une fraîcheur splendide et vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s'appliquer à des couleurs, à faire paraître blafard le teint de la rose la plus vermeille ! Les belles fleurs jaillissaient avec toute l'ardeur du désir vers la pure lumière du ciel; ses nobles feuilles, taillées tout exprès par la nature, pour couronner la gloire, lavées par la bruine des jets d'eau, étincelaient comme des émeraudes au soleil. Jamais rien ne m'a fait éprouver un sentiment plus vif de la beauté que ce laurier-rose du généralife. »
Enfin, comme si, à propos de l'Alhambra, il n'avait pas assez témoigné son admiration pour le jeu des eaux, ciù les Arabes ont déployé une telle maîtrise, il y revient encore une fois : •■ Les eaux arrivent aux jardins par une espèce de rampe fort rapide, côtoyée de petits murs en manière de garde-fous, supportant des canaux de grandes tuiles creuses, par où les ruisseaux se précipitent à ciel ouvert avec un gazouillement le plus gai et le plus vivant du monde. A chaque palier, des jets abondants partent du milieu de petits bassins et poussent leur aigrette de cristal jusque dans l'épais feuillage du bois de lauriers, dont les branches se croisent au-dessus d'eux. La montagne ruisselle de toutes paris; à chaque pas jaillit une
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source et toujours l'on entend murmurer à côté de soi quelque onde détournée de son cours, qui va alimenter une fontaine ou porter la fraîcheur au pied d'un arbre. Les Arabes ont poussé au plus haut degré l'art de l'irrigation ; leurs travaux hydrauliques attestent une civilisation des plus avancées ; ils subsistent encore aujourd'hui, et c'est à eux que Grenade doit d'être le paradis de l'Espagne, et de jouir d'un printemps éternel sous une température africaine. Un bras du Darro a été détourné par les Arabes et amené de plus de cinq lieues sur la colline de l'Alhambra '. »
Notre conteur eut aussi l'occasion de voir de beaux jardins au couvent de San-Domingo à Grenade où se trouve « une allée de lauriers énormes faisant berceau, pavée de marbre blanc, et garnie de chaque côté d'un long banc de même matière à dossier renversé. Des jets d'eau espacés entretiennent la fraîcheur sous cette épaisse voûte verte, au bout de laquelle on jouit d'un point de vue admirable sur la Sierra Nevada, à travers un charmant mirador moresque, faisant partie d'un reste d'ancien palais arabe enclavé dans le couvent. »
Les jardins de l'Alhambra, du Généralife, du couvent San-Domingo à Grenade', ne sont pas les seuls qu'on doive aux Arabes. Il convient de citer encore ceux de l'Alcazar de Séville, du palais de la Galiana, près de Tolède, dans la Véga, édifiés par le roi Galafre pour sa fille, qui devint femme de Charlemagne ; ces jardins, au témoignage de Louis Viardot, comprenaient : « des kiosques, des bains, des fontaines et des eaux qui s'élevaient
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et s'abaissaient selon le décours de la lune, soit par magie, soit par un de ces artifices hydrauliques si familiers aux Arabes. » Si l'on ajoute à ces merveilleuses créations la huerta de Valence, splendide jardin potager, d'une étendue considérable, qui approvisionne toute l'Espagne, on conviendra que les Maures ont fait en ce pays œuvre utile et féconde, et qu'il a été de mauvaise politique, au xvi*' siècle, de répudier l'aide d'agriculteurs à ce point expérimentés, et d'horticulteurs aussi artistes.