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CHAPITRE PREMIER

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

« Les jardins anglais, dit Taine dans son Voyage en Italie, indiquent l'avènement d'une autre race, la domination d'un autre goût, le règne d'une autre littérature, l'ascendant d'un autre esprit plus compréhensif, plus solitaire, plus aisément fatigué, plus tourné vers les choses du dedans. »

Rien ne ressemble moins en effet à un courtisan de Louis XIV qu'un homme du xvni^ siècle finissant. Jusqu'ici, la France avait dicté ses lois à l'Europe, qui lui empruntait ses goûts, ses habitudes, ses modes, son art et sa littérature ; la langue française dominait partout. Désormais, il faudra déchanter. A la faveur du déclin où sombre la monarchie, l'étranger prend conscience de ses forces et de sa personnalité ; les races anglo-saxonne et germanique s'apprêtent à entrer en scène. L'esprit latin, ce magnifique esprit fait de clarté, d'élégance, de lumière, d'ordonnance nette et de précision, doit se résigner à ne plus régenter le monde; les leçons séculaires du génie grec, que les écrivains puisaient aux chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide môme, et les artistes aux monuments antiques d'Italie comme vivifiés par une ins-

piration de Phidias et de Praxitèle, ces leçons vont être dédaignées pour un temps. L"œil. accoutumé aux spectacles dont les lignes sont arrêtées et tranchent en vigueur sur Fazur d"un ciel sans nuages, se complaît à des visions plus voilées.

Au lieu de n"aimer comme autrefois que la vérité générale, de fouiller les passions pour en tirer une psychologie d'ensemble, d'écouter en tout la raison, souveraine et despotique maîtresse, et de priser plus haut les conquêtes de la littérature que celles de la science, de ne s'intéresser qu'aux êtres qui gravitent derrière les mêmes frontières dans une même patrie de race, de traditions, d'échecs et de triomphes, de religion et d'histoire, au lieu de se récréer de la fatigue et du mal par le repos et la considération de l'universelle beauté, l'âme se plait aux contingences, incline aux délices de l'imagination sans sérieux contre-poids, s'amuse à vouloir percer les secrets de la nature, impénétrés à dessein, demande à l'étranger un enseignement cosmopolite, et, se repliant sur elle-même en une contemplation solitaire, farouche parfois, recherche une souffrance à peser en soi le néant de toutes choses.

Elle prend aussi conscience du pittoresque de la nature. Foin des paysages de Claude Lorrain et de Poussin, où les belles harmonies concouraient à une impression de calme et de majesté, où, dans l'air bleu, les personnes, les animaux, les choses vivaient d'une vie large et solennelle, en ces campagnes lumineuses, qui rappellent les plaines de Béotie et du lac Copaïs, les prairies que traversait le cortège des Eleusinies, les coteaux de Tivoli, de Porto et de Frascati, ou même la Lombardie, la Provence et la

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Touraine. Désormais elle préfère le bruit, le désordre, et la brume de mystérieuses Thulé. L'imagination des rêveurs habite plus volontiers les régions romantiques d'Irlande, d'Ecosse, de Suisse et d'Allemagne ; la vue y est courte, s'y heurte à des parois de rochers (lîg. 112). Le matin et le soir, glissent dans la vallée des buées souvent épaisses, qui estompent les contours, à travers lesquelles, souvent, la bonne lumière du soleil pénètre à grand'peine; et. dans cette nature grise, où des barrières, partout présentes, semblent empêcher les grands essors et déploiements de pensée, les regards s'arrêtent avec complaisance sur des ruines (fig. 115), des tombeaux (fig. 114), admirent le feuillage d'un bouquet de sapins, se recourbent selon l'arcade d'un pont rustique, suivent la course d'un torrent, qui bute et rejaillit sur des cailloux, tandis que Fàme, prise de mélancolie, tressaille au son d'une cloche lointaine, au tic-tac d'un moulin, à la chanson d'un paysan qui passe (fig. 113J.

De ces conditions nouvelles est né le jardin anglais. Jean-Jacques Rousseau dans la Nouvelle Héloïse explique ce changement radical de goiîts et d'habitudes. Saint-Preux est venu s'installer à Clarens, sur les bords enchantés du lac de Genève ; et son amante, Julie, qui est devenue la femme de AL de Wolmar, l'engage à visiter l'enclos de sa villa : « Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé ; et, si je ne trouvai point de plantes exotiques et de productions des Indes, je trouvai celles du pays disposées et réunies de manière à produire un effet plus riant et plus agréable. Le gazon verdoyant, mais court et serré, était mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d'autres herbes odorantes. On y voyait briller mille

fleurs des champs, parmi lesquelles on démêlait avec surprise quelques-unes de jardin, qui semblaient croître naturellement avec les autres... Je suivais des allées tortueuses et irrégulières bordées de ces bocages fleuris, et couvertes de mille guirlandes de vignes de Judée, de vignevierge, de liseron, de houblon, de couleuvrée, de clématite et d'autres plantes de cette espèce, parmi lesquelles le chèvrefeuille et le jasmin daignaient se confondre... Toutes ces petites routes étaient bordées et traversées d'une eau limpide, tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté, qui rendait l'eau plus brillante. On voyait des sources bouillonner et sortir de la terre, et quelquefois des canaux plus profonds dans lesquels l'eau calme et paisible réfléchissait à l'œil les objets. »

Toute cette eau provenait d'un ancien bassin du jardin français, dont on ne faisait plus fonctionner la gerbe que pour les étrangers, encore friands de ce genre démodé : » Nous descendîmes par mille détours au bas du verger, où je trouvai toute l'eau réunie en un joli ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules, qu'on avait souvent ébranchés. Leurs têtes creuses et demi-chauves formaient des espèces de vases d"où sortaient... des touffes de chèvrefeuille, dont une partie s'entrelaçait autour des branches, et l'autre tombait avec grâce le long du ruisseau- Presque à l'extrémité de l'enceinte était un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux... Au delà de ce bassin, était un terre-plein terminé, dans l'angle de l'enclos, par un monticule garni d'une multitude d'arbrisseaux de toute espèce, les plus petits vers le haut et

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toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s'abaissait; ce qui rendait le plan des têtes presque horizontal ou montrait qu'au moins un jour il le devait être. Sur le devant étaient une douzaine d'arbres jeunes encore mais faits pour devenir fort grands , tels que le hêtre, l'orme, le frêne, l'acacia. »

On a masqué les murs, non par des espaliers, « mais par d'épais arbrisseaux qui font prendre les bornes du lieu pour le commencement d'un bois. Des deux autres côtés régnent de fortes haies vives, bien garnies d'érables, d'aubépines, de houx, de troènes et d'autres arbrisseaux mélangés, qui leur ôtent l'apparence de haies et leur donnent celles d'un taillis. Vous ne voyez rien d'aligné, rien de nivelé; jamais le cordeau n'entra dans ce lieu; la nature ne plante rien au cordeau ; les sinuosités dans leur feinte irrégularité sont ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de l'ile, et en agrandir l'étendue apparente sans faire des détours incommodes et trop fréquents. »

Suit une critique très vive du jardin français : " Je me figure un homme riche de Paris ou de Londres, maitre de cette maison, et amenant avec lui un architecte chèrement payé pour gâter la nature. Avec quel dédain il entrerait dans ce lieu simple et mesquin ! Avec quel mépris il ferait arracher toutes ces guenilles ! Les beaux alignements qu'il prendrait ! Les belles allées qu'il ferait percer ! Les belles pattes d'oie, les beaux arbres en parasol, en éventail! Les beaux treillages bien sculptés ! Les belles charmilles bien dessinées, bien équarries.. bien entourées ! Les beaux boulingrins de fin gazon d'Angleterre, ronds, carrés, échancrés, ovales ! Les beaux ifs taillés en dra-

CONSIDERATIONS GENERALES

gons, en pagodes, en marmousets, en toute sorte de monstres ! Les beaux vases de bronze, les beaux fruits de pierre, dont il ornera son jardin ! Je ne vois, dans ces terrains si vastes et si richement ornés, que la vanité du

riG. 115. — MAUPERTUIS. — I.r MOULIN DANS LES JARDINS.

(La borde.)

propriétaire et de l'artiste, qui, toujours empressés d'étaler l'un sa richesse, et l'autre son talent, préparent, à grands frais, de l'ennui à quiconque voudra jouir de leur ouvrage. » L'homme de goût agira tout autrement, « qui vit pour vivre, qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison. 11 la fera si commode et si agréable qu'il s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. Il rassemblera l'eau, la verdure, l'ombre et la fraîcheur; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il

ne donnera à rien de la symétrie; elle est ennemie de la nature et de la variété ; et toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu'on croit être toujours dans la même ; il élaguera le terrain pour s'y promener commodément ; mais les deux côtés de ces allées ne seront point toujours exactement parallèles; la direction n'en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d'un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s'inquiétera point de se percer au loin de belles perspectives ; le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu'ont la plupart des hommes à ne se plaire qu'où ils ne sont pas; ils sont toujours avides de ce qui est loin d'eux; et l'artiste, qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui les entoure, se donne cette ressource pour les amuser ; mais l'homme dont je parle n'a pas cette inquiétude; et, quand il est bien où il est, il ne se soucie pas d'être ailleurs;... on s'y peut plaire soi-même sans le montrer à personne. » Quelle est la théorie de ce jardin en faveur duquel Jean- Jacques présente un aussi chaud et si exclusif plaidoyer ? En tête de son bel ouvrage : Description des nouveaux jardins de la France et de ses anciens châteaux, paru en 1808, et qui présente un tel intérêt pour l'horticulture, Alexandre de Laborde, le créateur de Méréville, a placé des Observations sur la théorie des jardins, qui offrent cet avantage, ayant été écrites au commencement de ce siècle, de signaler à la fois, en toute impartialité, les nouveautés du système et les excès où l'on tomba. Dabord pour ce qui a rapport au terrain, il remarque, à juste raison, que la multitude des « aspects, qui sont beaux dans la nature, parce qu'ils se prolongent sur une étendue

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immense, et qu'on ne voit en général qu'une partie de leurs effets, seraient ridicules dans un petit espace, si Ton voulait avoir un ensemble complet de leur mouvement... Chaque lieu a reçu une disposition particulière

lia. 114. Li; PI.HSSIS-CHAM.WT. TOMHi;,\U D.\NS LE PARC.

(Lahorde.)

qu'on doit encourager et qu'on ne peut en vain détruire. Le bon goût consiste à en tirer tout le parti possible... Autrefois on n'avait pas de ces embarras, on bâtissait un jardin comme un château ; on le traçait comme un dessin, après avoir aplani la surface et nivelé toute la propriété... Deux choses importantes sont à considérer : c'est Tunion des parties avec le tout, et l'harmonie de"s parties entre elles. »

Voici les conditions requises pour la construction des jardins irréguliers : il faudra " avoir d'abord le goût qui ne

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se donne pas, savoir pratiquer le nivellement, pour les opérations préliminaires, connaître la partie de Thydraulique qui traite de la conduite des eaux, étudier le mouvement des terres pour parvenir à Texécution avec le plus d'économie possible, et enfin être instruit de la partie de l'agriculture qui traite de la culture des arbres, pour donner aux différentes espèces d'arbres le terrain qui leur est propre, prévoir leur élévation, afin de les placer selon leur degré de croissance, et sur le plan qu'ils doivent occuper dans l'ensemble. »

L'Eau, dans le jardin français, était encaissée dans les grandes lignes régulières des canaux ; maintenant « il faut que son cours soit naturel, qu'elle ne soit pas répandue uniformément partout sans motif et avec invraisemblance, qu'elle n'occupe que l'espace qu'elle peut naturellement parcourir, et que les points de vue soient distribués pour elle, sans qu'elle aille les chercher ». Les eaux peuvent affecter différentes formes, et « sont l'âme de la nature, soit qu'elles coulent doucement au milieu du gazon, sous de beaux ombrages, soit qu'elles se précipitent en torrent du milieu des rochers, soit enfin qu'elles forment un lac tranquille, marmoreum aequor, où les arbres environnans et l'azur du ciel se réfléchissent. On les admire au milieu des sites les plus arides ; on les regrette dans les plus beaux pays où elles ne se trouvent point. Mais plus cette parure des jardins offre d'attraits, plus on doit mettre de prudence et de goût dans son emploi. Si elle domme dans les différents aspects, elle donnera au parc un caractère d'humidité, et un aspect monotone; si elle ne s'y trouve, qu'en petite quantité, elle y paraîtra étrangère ; dans ce dernier cas, il faut se la refuser entière-

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ment, et tout entreprendre pour la surmonter dans l'autre ».

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