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CHAPITRE V

Le premier des trois éléments qui constituent notre vers, c'est, vous le savez, le nombre fixe de syllabes dans chaque espèce de vers. Nous avons, en français, douze espèces de vers, qui mesurent de une a douze syllabes. Notre premier devoir est donc d'apprendre à scander les vers, c'est-à-dire à compter exactement les syllabes des mots qui y figurent, ou qu'on y veut faire entrer.

Qu'y a-t-il là, pensez-vous peut-être, qui se doive apprendre, et quelle erreur pourrions-nous commettre dans ce compte ? — Vous allez voir.

Prenons, par exemple", des vers de douze syllabes, — cette strophe de Victor Hugo dans les Quatre Vents de VEsprit :

Le monde passe, ingrat, vain, stupide et moqueur. Le blâme intérieur, Dieu juste, est le seul blâme. Les caresses que fait la conscience au cœur Font saigner notre chair et rayonner notre âme.

Je vous ai donné ces vers pour des vers de douze syllabes. Or, épelez-les, — je ne dis pas

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scandez-les, voulant justement vous montrer que ce n'est pas la même opération, — et vous n'en trouverez pas un seul qui se contente des douze syllabes : le troisième en a treize, le premier et le quatrième en ont quatorze, le second en a même quinze :

Le-blâ-me-in-té-ri-eur,-DieTi-jus-te,-est-le-seul-blâme.

A moins que vous n'épeliez mal et que vous ne comptiez in-té-rieur pour trois syllabes seulement, par une erreur à laquelle vous êtes fort exposé si vous vous en rapportez à la prononciation inexacte du mot dans la conversation courante. Et alors, il resterait encore à ce vers quatorze syllabes écrites, au lieu de douze.

Comment ramènerons-nous donc chacun de ces quatre vers aux douze syllabes annoncées ? En les scandant, c'est-à-dire en comptant toutes les syllabes qui entrent dans la mesure des vers, mais en ne comptant que celles-là. Et, pour ce faire, il suffit de s'en rapporter à la règle, on ne peut plus simple, que voici : Toute syllabe, muette ou sonore, compte dans la mesure du vers. Il ny a d'exception que : 1° pour la syllabe muette à la lin d'un vers, et, 2° dans le corps du vers pour I'e muet devant un mot commençant par une voyelle ou une H muette, car I'e muet, en ce cas, est élidé.

Reprenons donc notre vers, en laissant à intérieur sOi valeur vraie de quatre syllabes, en ne comptant plus la syllabe muette de la fin ni les E muets élidés dans le corps du vers, et la scan-

sion (action de scander) nous donnera exactement les douze syllabes de la mesure :

Le-blâ(me)-in-té-ri-eur,-Dieu-jus(te),-est-le-seul-bk\(me).

Vous savez déjà, depuis notre dernier entretien, pourquoi la syllabe muette, placée à la fin du vers, ne compt-e pas dans la mesure : c'est que la fin du vers est naturellement marquée, pour l'oreille, par la dernière syllabe frappée de l'accent tonique, c'est-à-dire par l' avant-dernière syllabe des mots dont la dernière est formée avec un c muet. Et nous reviendrons là-dessus au chapitre de la rime, lorsque nous parlerons des rimes dites féminines.

Je n'ai donc plus, pour aider à l'application de la règle ci-dessus, qu'à vous présenter quelques remarques sur Vélision, remarques auxquelles je rattacherai celle que je vous dois faire au sujet de Vhialus, puis à vous guider relalivement à l'exacte distinction des syllabes, dans les mots où leur compte, comme dans le mot (( intérieur » du vers cité plus haut, pourrait l'-iire l'objet d'un doute.

DE L'ÉMSIOX

Si donc, dans le corps du vers, un mot se termine par un e muet, et que le mot suivant commence par une voyelle ou une h non aspirée, le muet s'élide, c'est-à-dire se confond dans la prononciation avec la première syllabe du mot qui

suit, et, par conséquent, ne saurait compter dans la mesure :

La foll(e) inquictud (e), en ses plaisirs légci-e, Des lieux où l'on la port(e), hôtesse passagère...

[La Font.vine.)

Mais le muet est celui qui ne peut jamais être frappé de l'accent tonique, et tel n'est point le cas de l'e final dans le pronom le. Cette remarque est nécessaire, car, autrefois, par analogie sans doute avec l'e du mot le, on élidait l'e de ce pronom:

Du iilrc de clément rendez-l(e) ambitieux.

[La Fontaine.)

Ce qui, sans doute, se prononçait alors:

Du titre de clément rendez l'ambitieux.

Et vous vous rappelez, dans la scène du sonnet du Misanthrope, de Molière, les aménités qu'échangent Alceste et Orônte :

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