ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DU VERS
la-morl-ne-se-peu-vent-re-gar-der-fi-xe-ment. » C'est abominable: aucune cadence, plus trace de rythme! Mais, au contraire, conformez-vous aux deux règles ci-dessus et lisez: (( Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement ». Et toute la beauté musicale de la phrase, comme par enchantement, reparaîtra.
S'il en est ainsi dans la prose, jugez du rôle que l'accent tonique doit jouer da'ns les vers!
Il a joué d'abord, dans le vers français, au pointde vue historique, le rôle de créateur, ni plus ni moins. Dans une langue balbutiante et où n'existait plus la quantité des syllabes, il fut le seul fondement du vers primitif, tel qu'il nous apparaît dans deux des plus vieux monuments de notre poésie: la Vie de Saint-Léger et la Passion, qui datent du dixième siècle. Qu'est-ce, en effet, que ce vers primitif ? Un assemblage de huit syllabes, dont la dernière est obligatoirement frappée d'un accent, qui en détermine l'étendue pour l'oreille. Mais aussitôt, on cherche à frapper l'oreille davantage, à lui marquer, mieux encore, la mesure du vers, et l'on est tout naturellement conduit, de cette accentuation obligatoire de la dernière syllabe, à une ressemblance de son entre cette finale et celle du vers ou des vers qui suivent. Ce sera d'abord l'assonance, espèce d'ébauche de la rime, où le son n'est encore rappelé que par la similitude de la voyelle:
Amies, zo dis Jhosus lo bons, Per quem trades in to baisol ?
Melz ti fura non fusses naz Que me tradas par cobetad.
(La Passion.)
« Ami, lui dit Jésus le bon — pourquoi me trahir dans ton baiser? ■ — Mieux vaudrait que tu ne fusses pas né — que de me trahir par convoitise. '»
Mais déjà, au milieu des simples assonances, on rencontrera de vraies rimes, plus ou moins parfaites, ainsi, dans la Vie de Saint-Léger:
Enviz lo fist, non volun tiers :
Laisso rintrar in ii inonstier, Cio fud Lusos ut il intrat.
Clei-j" Kwrïu illo trovat.
Ce qui peut se traduire très exactement par;
Malgré lui fit, non volontiers :
Le laisse entrer dans un moutier, Ce fut à Lisieux qu'il entra.
Clerc Ebroïn il y trouva.
Et, comme l'oreille était plus flattée par ces sons, encore plus proches, donnés aux syllabes finales frappées de l'accent, la rime véritable devait, un jour, détrôner définitivement la simple assonance.
Et voilà comment l'accent tonique fut le générateur du vers français, quant à deux de ses éléments constitutifs: la numération des syllabes et la rime.
Mais je vous ai dit, tout à l'heure, que dans la constitution des vers les plus longs il y avait un troisième élément, la césure. Or, d'où est-elle née? De l'accent tonique, encore.
ÉLiSMENTS CONSTITUTIFS DU VERS 41
A la fin du onzième siècle, en effet, lorsque apparurent les vers de dix et de douze syllabes, les poètes sentirent que, pour diminuer l'effort de la mémoire auditive, pour rendre le rythme plus perceptible, il était bon d'établir un port de voix, formant comme une sorte de repos, de halte, à la quatrième syllabe du vers do dix syllabes, à la sixième du vers de douze. Sera-ce en décidant qu'un mot finirait à cette place?
Non: ce que, guidés par leur instinct musical, nos vieux poètes ont voulu, c'est que la quatrième syllabe du vers de dix syllabes ou la sixième du vers de douze fût une syllabe accentuée. Ils l'ont si bien voulu que, lorsque cette tonique tombait sur l'avant-dernière syllabe d'un mot, — donc, d'un mot terminé par une syllabe formée avec un e muet, — cette muette n'entrait même pas dans le compte de syllabes du vers. Voici des exemples, où je mets entre parenthèses les syllabes muettes non comptées. Le premier, en vers de dix syllabes (4+6) est pris dans la plus fameuse de nos épopées, dans la Chanson de Roland:
Li Em.perer(e) — de sun cheval descent. Sur l'herbe ver(te) — si s'est ciilchiez adenz, Turnet sun vis — vers le soleill levant, Recleimet Deu — mult escordusement.
Que je traduis, en respectant les particularités du rythme, et, pour cela, en remplaçant « Empereur » par « Charlemagne » :
Lors Gharlema(gne) — de son cheval descend Dans l'herbe ver(te) — s'est couché sur les dents,
Tourne ses yeux — vers le soleil levant, S'adresse à Dieu — du cœur, profondément.
Autre exemple, en vers de douze syllabes (6+6), emprunté au Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem:
Et dist li Empere(re) — « Gabez, bel nies Rollanz! » u — Voluntiers, dist-il, Si(re), — tut à votre cumant. »
Traduction:
Et lui dit Charlema(gne): — « Raillez, neveu Roland! » — (( Volontiers, dit-il, Si(re), — tout à votre agrément. »
Celle césure, où la syllabe muette qui suit la syllabe accentuée n'entre pas en Compte, est ce qu'on appelait la césure léminine. L'oreille, en s'affinant, a senti que toutes les syllabes, dans l'intérieur du vers, devaient se prononcer et, par conséquent, compter dans le vers; et la césure féminine a été abandonnée. Mais, du rôle prépondérant que l'accent tonique a joué dans la création de notre prosodie,, il reste encore un témoignage dans tous nos vers dits féminins, ceux dont la rime est formée par un mot dont la dernière syllabe est muette.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
(Corneille.)
Pour compter ce vers de douze syllabes, ce n'est pas à la dernière syllabe (ble) qu'on s'arrête, mais à l'avanl-dernière (ci), celle (|iii porte le dernier accent tonique.
Donc, en résumé, vous voyez que l'accent toni-
ÉLÉMENTS COlSrSTITTJTIFS DU VERS 43
que a constitué toute l'armature du vers français, tout ce que j'ai appelé son élément de sécurité, d'unité, de discipline.
Est-ce tout? Non, et je vous ai insinué déjà, dans la précédente causerie, qu'avec la diversité de son des rimes, l'accent tonique constituait, par l'intensité diverse qu'il donne aux syllabes, cet élément de surprise, de variété, de fantaisie, dont l'union avec l'autre élément est la raison d'être même de la forme versifiée et la cause de son merveilleux pouvoir sur les âmes.
Aujourd'hui, vous comprenez mieux pourquoi, et qu'à côté des toniques obligatoires et fixes, — ■ celle de la rime dans tous les vers et celle de la césure dans les vers les plus longs — il y en a d'autres, qui s'opposent aux syllabes atones et qui donnent ainsi au vers, contenu dans sa mesure invariable, toutes les souplesses pourtant, toutes les libres modulations de la mélodie.
Dans les grands vers, le domaine de ce jeu libre des toniques sera l'intérieur de chaque fraction du vers — coupé par la césure obligatoire:
Ariane, ma sœur, j de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords \ où vous fûtes laissée !
(Racine.)
Dans l'intérieur des vers plus courts, où la seule tonique fixe est celle de la rime, ce domaine sera le vers tout entier, où il pourra créer, pour le ravissement de l'oreille, des césures facultatives et mobiles.
Voyez plutôt. Je vous citais, tout à l'heure, les deux premières strophes du Dies irœ. Ne serait-il pas piquant de voir ce que cette forme lyrique — vers de huit syllabes, rimant trois par trois, in ventée par le grand poète franciscain Thomas de Célano, lequel mourut en 1255, — est devenue, juste six cents ans plus tard, entre les mains du délicieux maître Théodore de Banville, en cette u Odelette » datée de 1855? Ce n'est pas la même pensée, oh! non: celle-ci vous paraîtra aussi pleine d'indulgence que l'autre était pleine de menace; c'est pourtant le même air, mais joué ici grazioso, sur la lyre anacréontique, au lieu de l'être maëstoso sur la formidable trompette du Jugement Dernier. Je n'y soulignerai plus toutes les toniques, j'y marquerai seulement les plus fortement accentuées, celles qui, déterminant un léger repos de la voix, formeront cette césure facultative et de place variable dont je vous parlais à l'instant. Lisez à haute voix ce menu chef-d'œuvre, digne d'Horace :
Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.
C'est la sagesse ! Aimer le vin, La beauté, le printemps divin, Cela suffit. Le reste est vain.
Souris, môme au destin sévère :
Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre.
Au corps sous la tombe enfermé Que reste-tril ? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.
ÉLÉMENTS CONSTITUTirS DU VERS 45
<( Cherchez les effets et les causes ".
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots ! des mots !... cueillons les roses !
N'avez-vous pas joui délicieusement de la mobilité de cette césure qui, rien que dans les quatre premiers vers, est successivement placée après la seconde, la première, la troisième, la quatrième syllabe? Elle se trouve après la cinquième, dans le neuvième vers. Au douzième, il n'y a pour ainsi dire pas de césure du tout, si l'on peut mettre un appui léger, un demi-accent sur la dernière syllabe de (( pendant »; il faut dire le reste du vers en donnant une intensité égale à chacun des mots, car ce sont tous des monosyllabes, également accentués, ou, si vous aimez mieux, également inaccentués, ce qui revient au même. Ce vers: Pendant deux ou trois mois de mai, qui glisse ainsi presque sans aucun port de voix, où le rythme n'est marqué que par le nombre exact des syllabes et par la rime, apporte un élément nouveau de surprise, de variété, à l'ensemble du petit poème. Et qu'il est heureux aussi, le vers final, où il y a, au contraire, non plus une seule césure, comme dans tous les autres, mais deux, fortement marquées par une même tonique, répétée deux fois: « Des mots! des mots! » et plus fortement encore par la seconde, après laquelle se détachera, s'envolera dans toute sa légèreté, dans toute sa grâce, l'autre moitié du vers et la conclusion du poème: (( Cueillons les roses! »
Ah! ici, nous constatons bien que la perfection
du morceau est réalisée en partie par la mobilité des césures, mais aucune loi codifiable n'a décidé de leurs places diverses, et nous touchons à ce mystère que je vous ai signalé, le jour où nous avons commencé de nous entretenir ensemble. N'importe! Ce n'en est pas moins au moyen de ces accents, répartis d'instinct, que le poète nous a communiqué toutes les ondulations de sa sensibilité. Je n'avais donc pas tout dit, en disant que les accents toniques formaient comme le corps immobile et tangible du vers français, et je peux ajouter qu'ils en traduisent aussi la vie frémissante et mystérieuse.
N'ai-je donc pas eu raison de m'y arrêter longuement? Au lieu d'entamer aujourd'hui l'étude des règles particulières, j'ai, je crois, fait mieux, pour vous en rendre l'abord agréable et facile; je vous les ai toutes montrées d'en haut, d'où vous les aurez aperçues, sortant d'une même origine, liées entre elles par le développement logique d'un seul .principe.
i^a prochaine fois, nous étudierons le premier des trois éléments qui constituent l'organisme du vers : le nombre ûxe de syllabes, que nous apprendrons à compter avec exactitude.