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ORONTE

Mais, mon petit monsieur, prenez-l(e) un peu moins iiaut.

Cette élision est devenue, à présent, si choquante, elle est si contraire à nos habitudes, que, plutôt que de la faire, au théâtre, les comédiens ne manquent jamais d'articuler ici un vers de treize syllabes, avec un déplaisant hiatus. Ils ont tort; mieux vaudrait cncoj'e se conformer à la pronon-

ciation du temps de Molière, c'est-à-dire manger l'e muet. Mais ceux dont le tort est plus grand, ce sont les poètes qui, au dix-neuvième siècle, par un injustifiable archaïsme, alors que, depuis deux cents ans, l'oreille se refusait à cette élision, l'ont encore employée. On la trouve dans Victor Hugo;

Chassons-le? Arrière tous, il faut que j'entretienne Cet homme.

11 est vrai que c'est un vers de son Cromicell, œuvre de jeunesse, et qu'on ne retrouverait plus rien de pareil dans ses œuvres postérieures.

Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe,

dit encore Alfred de Musset, dans les Marrons du Feu. Et je relève jusque chez Emile Augier la même élision archaïque. Elle est tout à fait aban^ donnée maintenant, à juste titre.

Autre remarque. Si l'e muet devant un mot commençant par une h ne s'élide que quand c etto h n'est point aspirée, il paraîtra naïf d'ajouter que, dans le cas où l'/i est aspirée, l'e muet ne s'élidera point. Pourtant, je vais proposer une exception, ou, plutôt, je crois avoir découvert qu'il est un cas, au moins, où, quoique les grammairiens ne nous en aient rien dit, une h ordinairement aspirée peut être considérée comme ne l'étant point: il s'agit de l'adjectif féminin haute. Qu'en principe, Vh de ce mot soit aspirée, cela ne fait aucun doute:

Tout annonce, à mes yeux, votre haute naissance.

(Voltaire, Tancrède.)

52 l'akt des vers

Nous ne prononcerions pas: voir haute naissance, pas plus que nous ne lirions: Varm haute, pour l'arme haute. Mais supposons qu'au lieu d'arme il y ait épée, qui compte trois syllabes: é-pé-e. Le vers suivant serait-il faux?

Alors, trois cavaliers s'avancent, l'épée haute.

Oui, si l'on s'en rapporte à la règle. i>iille fois non, si l'on s'en rapporte à l'oreille, qui se refuserait absolument à une aspiration après l'e muet d'épée, et qui se révolterait avec raison contre le vers, conforme à la règle de la non-élision devant Vh aspirée, que je rédigerais ainsi:

Alors, trois cavaliers partent, l'é-pé-e-haute.

C'est pourquoi François Coppée, ne tenant pas compte de l'aspiration de Vh, a fort bien fait de ne pas hésiter à écrire, dans l'Epave:

Nul ne reconnaîtrait cet Océan cruel

Qui, l'an dernier, pendant la grande marée liauio,

En un jour, a broyé vingt barques sur la côte.

Avec ces mots tels que épée et marée, dont les deux dernières syllabes sont formées par la même voyelle e, l'une accentuée, l'autre muette, on eût obtenu, si on avait fait sentir l'aspiration de Vh, cette succession cacophonique de sonorités: é-e-ô. L'oreille a donc invinciblement décidé que Vh de haute serait, par exception, muette, afin que l'élision se pût faire, et sa décision est bonne.

Il est bien entendu que, précédée de tous autres

mois, Vh de haule reprendra son aspiration. Songez, dit un personnage de Corneille,

Que Rome vous permet cette haute alliance.

(Nicomède.)

Notons, en passant, cette autre singularité: 17i est aspirée dans héros, et l'élision, par conséquent, ne se produit point devant elle:

Byron se dressera, le poèt^ héros,

[Victor Hugo.)

tandis qu'elle est muette dans fiéroïne, héroïque, héroïsme, ce qui oblige à l'élision:

Elevé dans le sein d'une chaste héroïne.

(Racine, Phèdre.)

L' h de Henri est-elle muette ou aspirée? et, par conséquent, faut-il ou non élider l'e muet devant ce mot? Les poètes ne sont point d'accord là-dessus.

Si nous nous en rapportions à la vieille chanson populaire, nous éliderions Ve:

Viv(e) Henri quatre!

Vive ce roi galant !...

Et La Fontaine aussi l'élide: Du magnanim(e) Henri qu'il contemple la vie.

Mais nos plus vieux poètes ne l'élident pas cl préfèrent aspirer Vh:

Onze vingt coups lui en ordonne Par les mains de maître Henri.

(François Villon.)

54 L''AilT DES VERS

Afin que le repos n'énerve le courage

De Henri notre prince, en jeux voluptueux.

(Ronsard.)

Chantant l'heur de Henri, que son siècle décore.

(JoACHiM DU Bellay.)

Voltaire n'élide pas non plus l'/i, dans sa Henriade; du moins, dans tous les passages qui me sont tombés sous les yeux, il l'aspire, comme en re vers :

Au seul nom de Henri les Français se rallient...

Les dix chants de ce déplorable poème ne suffiraient pas, il esl vrai, à faire autorité aux yeux des poètes, s'il n'y avait, pour les incliner du côté de la non-élision de l'e muet, l'exemple de Victor Hugo, lequel, dans son ode sur le Rétablissement de la statue de Henri 7F, s'est écrié:

Assis près de la Seine, en mes douleurs amères, Je me disais : « La Seine arrose encore Ivry, Et les flots sont passés où, du temps de nos pères, Se peignaient les traits de Henri. »

Permettez-moi, entre parenthèses, de vous faire remarquer que, si l'autorité de Victor Hugo est immense en matière de métrique, elle l'est beaucoup moins en matière de géographie: la Seine n'a jamais arrosé Ivry, même au temps de Henri IV; et quand notre poète, assis sur le parapet du pont Neuf, voyait passer des flots qui avaient traversé le pays où le Béarnais mirait dans l'eau son visage, c'étaient les flots de la rivière d'Eure, modeste af-

flu'ent de la Seine. Mais le grand poète, aussi bien à quatre-vingts ans qu'à dix-sept, âge auquel il écrivait son ode, attachait peu d'importance à ces détails.

Je ferme la parenthèse et j'arrive à une remarque dernière.

Il est une très curieuse exception à la règle qui veut que l'e muet s'élide toujours devant une voyelle. Elle concerne deux mots: l'affirmation oui et l'exclamation comique ouais! A les 'utendre prononcer, il semble, quelquefois, qu'une h aspirée y précède la voyelle initiale, et cette aspiration fa cultative permet que les poètes, devant cette voyelle, élident ou n'élident point l'e muet.

Devant le mot oui, on a fait élision dans les vers suivants :

Connais-tu bien don Diègii(e)? — Oui. — Parlons bas,

[écoule.

(Corneille, Le Cid.)

Toi, Sosi(e) ? — Oui, Sùsi(e) ; et si quelqu'un s'y joue...

(Molière, Amphitryon.) Tu viens d'incendier la Blibliothèqu(e) ? — Oui.

(Victor Hugo, L'Année Terrible.) Allons, Sandro, rends-moi ce servic(e)! — Oui. — Merri. (François Coppée, Le Luthier de Crémone.)

Mais on n'a point élidé l'e dans les vers ci-après: Quoi, de ma fille ? — Oui, Clitandre en est charmé. (Molière, Les Femmes Savnnlr's.)

Ciel qu'as-tu répondu ? — J'ai dit que oui, mon maître (Victor Hugo, Ruy Blas.)

Il y a des cas où le poète ne saurait hésiter. Connaissez-vous ces jolis vers d'une petite comédie, trop peu connue, du poète des Fables: Clymène, où La Fontaine fait dialoguer Apollon et les neuf Muses? Le dieu pose à Erato cette question: <( Savoir si vous aimez? » Et la Muse de lui répondre:

Autrefois, j'étais fière Quand on disait que non : qu'on me vienne, aujourd'hui, Demander : « Aimez-vous ? » Je répondrai que oui.

La non-élision est charmante, et vous n'imaginez pas Erato laissant échapper, en allongeant le vers d'une syllabe, — pour permettre à l'e de s'élider, — ce son bizarre: « Et je répondrai coui! »

Devant l'exclamation comique ouais ! nous pouvons également élider l'e ou ne pas l'édider, à notre guise. Molière fait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il s'élide dans ce vers de Sganarelle :

Madame, êtes-vous mort(e) ? Ouais ! elle ne dit mot.

Il ne s'élide point dans celui-ci, des Femmes Savantes :

Eh! non, mon père. — Ouais! qu'est-ce donc que ceci ?

Mais quand ces rencontres de voyelles : (( Je répondrai que oui » ou « Eh ! non, mon père. — Ouais ! » ne forment point une élision, elles forment un hiatus.

Dt: l'hiatus

L'hiatus, d'un mot latin qui signifie bàillerncnl, est le contraire de l'élision : si ce n'est plus la rencontre de deux voyelles qui fusionnent, mais de deux voyelles qui se heurtent.

Il y a un hiatus quand un mot finissant par une voyelle autre que l'e muet se trouve placé devant un mot commençant lui-même par une voyelle, ou dont la première voyelle est précédée d'une h muette. Exemples : Le roi est mort, beau et bon, je serai heureux.

Permis en prose, mais évité autant que possible par les bons prosateurs toutes les fois qu'il est rude à l'oreille, l'hiatus est interdit en poésie, au moins suivant la métrique la plus usitée, celle qui s'est fixée au dix-septième siècle et que presque tous les poètes ont respectée depuis. Je la discuterai, car, sur quelques points, tout le monde reconnaît qu'elle est fort discutable; mais je vous l'exposerai d'abord dans sa rigueur entière.

Vous connaissez les deux vers de VArt Poétique où Boileau formule cette interdiction de l'hiatus :

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

J'ai tenu à les transcrire, parce qu'on ne leur a pas assez rendu justice. Cette image de la course n'est pas seulement ingénieuse, elle est pré-

cisc, clic illiislic, pour ainsi dire, avec la plus grande exactitude, la définition de ce phénomène vocal : l'hiatus. Pourquoi, en effet, la dernière voyelle non muette d'un mot doit-elle éviter de se trouver devant la voyelle initiale d'un autre mot ? C'est que la dernière voyelle non muette d'un mot est celle, comme vous le savez, que frappe l'accent tonique, lequel accent tonique consiste en un port de voix qui tend à lancer plus fortement cette voyelle, donc, à la faire courir au-devant du mot suivant. Si c'est une consonne qu'elle rencontre, elle ira sans aucun choc jusqu'au bout de son élan, comme une vague qui se déroule et s'étale sur une plage de sable; si c'est une voyelle, au contraire, son élan se heurtera en chemin, conmie la vague qui va s'abattre contre un rocher à pic. Prononcez : Phylidé s'étonne, ou Phylidé s'avance; et vous sentez qu'il suffit de cette consonne s, interposée, pour amortir tout choc entre la voyelle finale du nom et la première voyelle du mot suivant. Dites, maintenant : Phylidt Avance ou PhylidÈ Étonnée, et vous sentirez l'émission de la première voyelle comme arrêtée dans son élan, comme heurtée par l'émission trop immédiate de la seconde.

Le vers étant chargé de donner la plus grande jouissance musicale possible à l'oreille avec le moindre e^ort, il était donc tout naturel qu'en principe, l'hiatus fût interdit aux poètes, chaque fois, du moins, qu'il diminue réellement, par une exagération de l'effort, cette jouissance musicale. Mais cela a-t-il lieu toutes les fois qu'il y a deux voyelles en présence, l'une à la fin d'un mot, l'au-

tre au commencement du mot suivant ? C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il en soit, la prosodie classique semble le croire, puisqu'elle interdit toute rencontre de ce genre, sous les seules réserves suivantes.

Elle admet l'hiatus :

1° Dans le corps des mots ainsi dans : iVo-é, Dana-é, Simo-ls^ vi-olence, pi-eux, ou-îr„cré-aii-on.

Est-ce tout simplement parce qu'elle ne pouvait priver la poésie d'une foule innombrable de mots? Non, c'est aussi parce qu'elle sentait que, dans ces mots, la rencontre des voyelles n'était pas seulement sans rudesse, mais pleine d'harmonie. A vrai dire, c'est qu'il n'y a point là d'hiatus, puisqu'il n'y a point, entre les voyelles, ce choc désagréable en quoi il consiste, mais, au contraire, un glissement très musical de l'une vers l'autre.

Par malheur, la prosodie usuelle n'a pas cherché pourquoi cette succession de voyelles était harmonieuse; elle ne s'est pas aperçue que, à la différence des rencontres de voyelles entre deux mots, il ne pouvait jamais se trouver ici de voyelle accentuée allant buter contre une voyelle suivante, vu que, dans le corps d'un mot, la première des deux est toujours atone et, par conséquent, non frappée de ce port de voix dont l'interruption produit le choc. Et vous savez bien qu'elle ne peut être qu'atone, puisque la dernière syllabe non muette di'un mot est seule capable de recevoir l'accent tonique. Ainsi, dans No-é, l'o est atone; et, dans un mot plus long, L'i-OLENC€, ce sont mcnic les

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deux voyelles i et o qui seront atones, l'accent tonique étant reporté plus loin, sur la syllabe len.

J'ai dit que c'était « par malheur » qu'on n'était point remonté au principe. En effet, si on l'eût découvert, on l'eût appliqué à tous les cas analogues, à tous ceux où, au lieu de rencontrer une voyelle tonique, suivie d'une autre voyelle (hiatus véritable, hiatus pour l'oreille), on n'eût rencontré que deux voyelles atonies, ou une atone suivie d'une tonique (faux hiatus, hiatus pour l'œil seulement). Et ainsi, de même qu'on admet, en vers, Ili-Ade (i atone, a tonique), ou /e tu-Ais (u atone, ais tonique), on eût admis ily a ei tu es, où l'accent porte seulement sur la dernière voyelle, la première étant rendue atone par la prononciation.

2° La métrique traditionneUe permet l'hiatus entre deux vers, même quand le sens est continu :

Ni serment ni devoir ne l'avait engagé

A courir dans l'abîme où Porus s'est plongé.

(Racine, Alexandre.)

J'irai voir ces grands cieux dont l'Mver est banni, Et dont plus d'un essaim me parie à son passage. (Victor Hugo, Les Contemplations.)

La cicatrice qu'elle porte, C'est le coup de grâce donné A la génération morte Par chaque siècle nouveau-né.

(THÉopmLE Gautier, Emaux et Camées.)

Pourquoi cette exception ? Ici encore, les poètes dont l'exemple a fait loi ont suivi leur juste instinct, mais sans chercher la raison de ce qu'ils fai-

saient, raison si simple et si évidente que, pour l'exprimer, il faut employer des termes que ne désavouerait point le célèbre M. de La Palice. Pour qu'il y ait un heurt entre deux voyelles, il faut qu'elles se touchent, et, pour qu'elles se touchent, il faut qu'elles ne soient point séparées ! Or, d'un vers à l'autre, il y a toujours une séparation, une pause, si faible qu'on la veuille supposer, par laquelle, en même temps que par la rime, l'unité rythmique essentielle, le vers, est révélée, est affirmée à l'ouïe.

Mais, si l'on était remonté jusqu'à ce principe, il aurait fallu, en cette matière encore, l'appliquer à tous les cas analogues, à tous les cas où, même dans l'intérieur du vers, l'arrêt de la voix entre deux voyelles consécutives est indiqué par le sens de la phrase ou la nécessité du rythme. Alors, l'hiatus — si tant est qu'on puisse lui garder ce nom, en pareil cas, — ne serait pas seulement acceptable, comme entre deux vers, mais recommandable. Et ainsi nous continuerions d'approuver sans réserve tel vers de Pionsard, celui-ci, par exemple, qui devait révolter Malherbe, que Victor Hugo n'aurait pas osé écrire, et qui doit pourtant toute sa force expressive aux hiatus qu'il renferme :

D'où es-tu, où vas-tu, d'où viens-tu à cette heure ?

Il y en a trois. Le premier n'est qu'une application du principe que j'ai posé à propos des rencontres de voyelles à l'intérieur d'un mot : il n'y a point ici d'hiatus véritable, où étant une voyelle

alonc^ comme elle le serait dans le verbe louer. Mais les deux autres hiatus, voyez leur excellence : ce sont ceux qui, avec les virgules, concourent à opérer nettement cette coupure du vers, en quatre tronçons égaux de trois syllabes, coupure par laquelle l'interrogation est rendue si pressante, je dirais presque si dramatique :

D'où es-tu,— où vu.s-iu, —d'où viens-tu — à cette heure ?

Car si, entre d'où viens-tu et à cette heure, il n'y a pas de virgule écrite, instinctivement, après avoir lu les trois premiers membres de phrase sur une inflexion pareille, vous baisserez la voix d'un ^on pour prononcer les derniers mots, vous les détacherez, et l'hiatus, qui vous aura aidé à ce détachement, aura ainsi servi, à la fois, le mouvement de la pensée et la musique du rythme.

3° On admet l'hiatus dans les mots composés :

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras même chose.

(Corneille, Le Menteur.)

et dans un certain nombre de locutions toutes faites qui, sans être des mots composés, s'en rapprochent sensiblement :

Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne... Je suais sang et eau pour voir, si du Japon, Il viendrait à bon port au fait de son chapon.

(Racine, Les Plaideurs.)

Le juge prétendait qu'à tort et à travers On ne saurait manquer,, condamnant un pcr^^ers. (La Fontaine, Fahles : II, 3.)

Tout cela est très louable : c'est l'application

inconsciente de ce que j'ai dit au sujet des hiatus à l'intérieur des mots.

4° L'hiatus est permis dans les interjections, répétées ou non, telles que, Ah! Euh! Ho...

Ah ! ah ! comme à ce mot s'augmente ma douleur !

(Molière, L'Etourdi.)

Ho ! Ho ! monsieur. — Tais-toi sur les yeux de ta tête î

(Racine, Les Plaideurs.)

(( Au prince Dom Garcie. » Ajh ! — Achevez de lire. (Molière, Dom Garcie de Navarre.)

Pourquoi ? Parce que, par cela seul que ces mois sont des interjections, elles sont fatalement détachées, — bien plus, saccadées — et nous rentrons ainsi dans l'application du principe d'après lequel il ne peut y avoir hiatus quand il y a discontinuité dans la prononciation des voyelles consécutives.

5° Il est permis de placer, devant un mot commençant par une voyelle, un mot terminé par un e muet précédé lui-même d'une voyelle accentuée, bien qu€ l'e muet s'élidant, il reste deux voyelles fortes en présence. Ainsi, dans ce vers de Boileau :

La plaintive Elégi(e) en longs habits de deuil,

ou dans ce vers de Racine :

Hector tomba sous lui, Troi(e) expira sous vous.

C'est que, loin que les deux voyelles fortes se heurtent, le passage de l'une à l'autre est ici très musicalement ménagé par l'e muet, lequel a prolongé diminuendo la voyelle accentuée qui le pré-

cède, et l'a comme fondue ainsi avec la voyelle initiale du mot qui suit. En effet, prononcez « Elégie en longs habits de deuil », puis cette autre phrase où je rapproche à dessein les mêmes voj- elles, mais sans l'e muet intermédiaire : « J'ai rougi en la voyant... » et vous jugerez, tout de suite, que c'est seulement dans la seconde phrase qu'il y a, entre la syllabe gi et la syllabe en, cette cassure du son, ce heurt de voyelle qui constitue l'hiatus véritable.

6° On permet l'hiatus, formé par la rencontre d'une voyelle avec un mot commençant par une Il aspirée.

]1 n"a pas voulu vivre et mériter sa haine.

(Corneille, Le Cid.)

On ne pouvait faire autrement, à moins que d'effacer de notre langue la notion même de Vh aspirée opposée à 17i muette. Et c'est par extension qu'on permet, comme nous le savons déjà, Ihiatus devant le mot oui et le mot ouais. Il y faut joindre le mot anale et le mot onze, où la voyelle initiale offre une réelle aspiration, facultative pour ouate, obligatoire pour onze:

Depuis sept heures jusqu'à onze Faire la cour au roi de bronze.

(Saint-Amand.)

Telles sont les six atténuations apportées par la métrique traditionnelle à son interdiction de l'hiatus. En somme, en cette matière purement musi-

cale, elle semble, jusqu'ici, n'avoir consulté, avec grande raison, que le témoignage de l'oreille, tant pour défendre l'hiatus en règle générale, que pour l'autoriser par exception, avec trop de timidité toutefois.

C'est encore l'oreille qu'elle consulte en décrétant que la conjonction et, suivie d'une voyelle ou d'une h muette précédant une voyelle, formera hiatus, parce que le t, ne se prononçant point, est comme s'il n'existait pas. On ne pourra donc pas dire : et il vient, sage et heureux; mais on pourra, bien entendu, tout comme si la conjonction et se composait d'une simple voyelle, l'employer devant un mot commençant par une h aspirée :

Où courez-vous ainsi tout pAle et hors d'haleine ?

(Racine.)

Mais voici où commencent les grandes contradictions de la prosodie classique.

Si l'oreille seule doit être consultée, pourquoi, dans tous les cas où la consonne intermédiaire ne se prononcera point, — et non pas seulement lorsqu'il s'agit du t de la conjonction et — la règle classique n'interdit-elle pas l'hiatus? Eh bien! non, elle le permet, et c'est en faisant intervenir très irrationnellement, dans tous les autres cas, le témoignage de l'œil, qui n'a ppurtant rien à y voir, puisqu'il ne s'agit ici que d'euphonie. Et il va suffire d'un z, d'un p, d'un r, d'un |, d'un d ou d'un t interposés — qui ne se prononcent point, qui n'allongent point la voyelle précédente, qui ne se lient point à la suivante, qui n'ont aucune

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espèce d'action sonore, que l'œil perçoil seul — pour rendre légitimes les vers qui suivent, où, pourtant, l'hiatus est évident à l'oreille :

Le manteau sur ]e nez, ou la main dans la podic.

(Racine.)

J'ai fa il, parler le loup et répondre l'agneau.

(La Fontaine.)

Je reprends sui-le-fliarnp le papier et la piurne.

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