BOILEAU
On voit combien la prosodie traditionnelle est, touchant l'hiatus, pleine d'illogismes.
La prosodie traditionnelle, ai-je dit? Certes, elle justifie, à présent, cette épithète, mais elle ne la méritait pas encore lorsque, tout d'un coup, vers le premier tiers du dix-septième siècle, les poètes se mirent à la suivre, comme d'un commun accord. Elle datait de la veille. Nos poêles médiévaux, qui, d'ailleursi, n'étaient guère artistes, ne l'avaient point connue. Lorsque l'art des vers commença vraiment de se fonder, à la veille de la Renaissance, l'oreille déjà affinée des poètes sentit qu'il ne fallait pas abuser des hiatus; mais, sans les prodiguer, elle ne les proscrivit point :
Dictes-moy où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruit on maine
Dessus rivière ou sus estan.
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan !
(François Villon.)
Un peu plus tard, Marot s'en abstient plus que ne s'en est abstenu Villon, quoiqu'il ne s'en refuse point de délicieux :
Un doux nenny avec un doux sourire.
Et il y en a beaucoup moins encore chez les poètes de la Pléiade. C'est dans un manifeste en prose de leur chef de chœur, de Ronsard, que nous voyons apparaître la première interdiction théorique de l'hiatus. Dans son Abrégé de l'Art Poétique Français, il écrit : « Tu éviteras, autant que la contrainte de ton vers le permettra, les rencontres de voyelles et diphtongues qui ne se mangent point; car telles occurrences de voyelles, sans être élidées, font les vers merveilleusement rudes à notre langue. Exemple : « Votre beauté a envoyé amour. » Ce vers icy te servira de patron pour te garder de tomber en telle aspérité, qui écrase plustôt l'aureille que ne luy donne plaisir. » Vous voyez que ce n'est pas la proscription absolue, et que, dans sa théorie tout comme dans sa pratique, le grand poète s'en remet au seul jugement de l'oreille.
Les poètes de l'âge suivant font de même; et je soumettrai, au jugement de votre oreille à vous, huit vers des Tragiques, d'Agrippa d'Aubigné (1616), dont les quatre premiers sont pleins d'hiatus, dont les quatre derniers n'en renferment aucun, et entre lesquels vous ne trouverez pourtant point, ce me semble, de disparate. C'est Dieu qui parle aux élus :
Vous qui m'avez vêtu au temps de la froidure, Vous qui avez pour moi souffert peine et injure, Qui, à ma sèclie soif et à mon âpre faim, Donnâtes de bon cœur votre eau et votre pain; Venez, race du Ciel, venez, élus du Père ; Vos péchés sont éteints, le juge est votre frôre ;
70 l'aet des vers
Venez donc, bienheureux, triompher pour jamais Au royaume éternel de réternelle paix.
L'interdiction de l'hiatus ne date que de Malherbe, lequel, après se l'être encore permis dans une œuvre de sa jeunesse : les Larmes de Saint Pierre :
Je demeure en danger que l'ùme qui est née Pour ne mourir jamais, meure éternellement,
se refusera ensuite, là-dessus, toute licence, et, (( tyran des mots et des syllabes », imposera sur ce point comme sur plusieurs autres, sa discipline pédantesque à ses contemporains et à ses successeurs. Boileau achèvera de décréter la réforme et personne ne protestera, personne ne cherchera, de tout le siècle, à savoir s'il n'y a pas quelques exagérations et quelques contradictions dans le nouveau code.
Au siècle suivant, en plusieurs passages de sa Correspondance, Voltaire réclame contre la loi trop rigoureuse de l'hiatus, et Marmontel, dans sa Poétique Française, écrit, à ce sujet, des choses excellentes, qui touchent quelquefois au fond de la question. Mais, dans leurs vers, ils ne réagissent ni l'un ni l'autre contre la routine.
André Chénier, métricien si audacieux pourtant sous certains rapports, ici ne s'insurge pas non plus. Alfred de Musset, dans les gamineries les plus osées de sa jeunesse irrévérencieuse, n'a jamais hasardé qu'un hiatus, très célèbre parce qu'il est le seul, et déclaré charmant, d'ailleurs, par toutes
les prosodies, où l'on ne manque point de le citer, mais qui, pendant trois quarts de siècle, n'en a pas moins passé pour un trait d'audace extraordinaire.
... O folle que tu es, Comme je t'aimerais demain, si tu vivais !
(Premières Poésies.)
Enfin, le grand révolutionnaire, celui qui a renversé presque toutes les règles arbitraires de notre versification pour les remplacer par des règles vraiment fondées, Victor Hugo lui-même, s'est incliné superstitieusement devant la règle de Malherbe et de Boileau touchant l'hiatus. Ne le lui reprochons pas, il ne pouvait tout faire.
J'avais cru, cependant, le prendre en flagrant délit d'hiatus, dans ce vers de VAne, tel que l'impriment plusieurs éditions :
Rapportant, lui aussi, ce qu'à l'ombre il a pris.
Je me disais : « Victor Hugo n'a pas écrit volontairement ce lui aussi; mais lui aurait-il échappé si son oreille en avait été offensée ? Non, certes, car il n'y a pas, ici, rencontre d'une voyelle accentuée avec une autre voyelle; ces deux mots ne forment à la prononciation qu'un seul mot qui aurait trois syllabes, et les 'deux premières,, par conséquent; sont atones, — exactement comme dans le folle que tu es de Musset, où la dernière syllabe seule, — vers laquelle l'avant-fdernière glisse doucement, loin de la heurter, — est frappée de l'accent tonique... » Hélas ! en me reportant à l'édi-
72 l'ae,t des vers
tion originale, la seule revue par le poète, j'ai lu le vrai texte :
Rapportant aussi lui, ce qu'à l'ombre il a pris.
ce qui n'est plus ni naturel, ni harmonieux! Mais le tort de la règle classique n'en est que mieux démontré, deux fois : par la déplorable version à laquelle s'était résigné le maître, et par l'involontaire et si heureuse rectification adoptée par les éditeurs subséquents.
Voilà donc cette règle battue en brèche de tous les cotés et bien convaincue d'absurdité en plusieurs de ses dispositions, puisque, fondée sur un juste désir de musique, elle va, dans maintes circonstances, contre son objet, tantôt en permettant des rencontres inharmonieuses de voyelles, tantôt en proscrivant d'autres rencontres qui seraient pleines d'harmonie.
Qu'est-ce qu'une règle ? La mise en formule et la promulgation d'une loi naturelle. Lorsque la formule traduit exactement la loi, la règle est bonne; elle est mauvaise, comme ici, lorsqu'elle veut tirer de la loi des conséquences qu'elle ne comporte point, ou qu'elle néglige, au contraire, de lui faire sortir tous ses effets. Ainsi est-il arrivé pour l'hiatus.
Tout le long de cette étude, nous avons confronté la loi avec la règle et relevé leurs contradictions. Conformons la règle à la loi, et nous l'aurons rendue inattaquable.
Voici la formule vraie, que reconnaîtront telle
tous les métriciens, et aussi, je pense, tous les poètes, même ceux qui, par habitude, respectent encore la règle de Malherbe.
Vhialus est la rencontre, — quelque consonne que l'œil puisse apercevoir entre elles, — de deux voyelles dont l'une est à la lin d'un mol et l'autre au commencement du mot suivant. — Cette rencontre peut être agréable ou désagréable à l'oreille. Si elle lui est désagréable, elle est interdite; si elle lui est agréable ou indiUérerite, elle est permise.
Voilà tout. Et vous savez déjà que la rencontre est agréable ou indifférente, donc permise, toutes les fois qu'elle ne produit point un choc, et que ce choc ne se produit point en certains cas, notamment:
1° Quand la première des deux voyelles n'est pas une tonique. Ainsi rentrent aussitôt dans la langue des vers, par analogie avec ce qui se passe lorsque deux voyelles se rencontrent à l'intérieur d'un mot, toutes les expressions formées avec ces monosyllabes que les grammairiens appellent des enclitiques, c'est-à-dire avec ces mots qui, perdant leur accent propre, se lient au mot précédent ou suivant, et en font, pour la prononciation, réellement partie: Tu as, tu es, lui aussi, lui et elle, il y a, etc.. Il est extraordinaire, presque incroyable, que ces expressions et une foule d'autres qui sont, comme elles, parmi les plus courantes et les plus nécessaires du langage, aient pu, pendant trois siècles, se trouver exclues de la poésie, sans aucune espèce de raison valable.
2° Quand les deux voyelles sont, à la lecture, séparées par une pause quelconque, pause que nécessite le sens de la phrase ou le rythme du vers: ainsi, non plus seulement entre deux vers, mais aux césures, qu'elles soient ou non marquées aux yeux par un signe de ponctuation.
J'ajoute que, même dans les deux cas précédents, il faudra encore consulter Toreille, car elle ne tolérerait point la rencontre de deux voyelles identiques, nasales ou ordinaires, quand même la première ne serait pas accentuée et quand mêm.e une pause la séparerait de la suivante. Par exemple, bien que la première voyelle soit atone, il faudrait condamner: « Il vit à Alençon », ou « tu uses », tout comme la « faim indomptable » que Boileau se croyait permise.
Dans la douzième satire du même Boileau, il y a ce vers :
Chez les mortels restants, encor tout éperdus,
et son ami Brossette rapporte que l'auteur, en ie lisant, marquait un long pos à la césure. Eh bien! malgré la place de l'hiatus à l'hémistiche, malgré la virgule, malgré le repos, même exagéré, du lecteur entre les deux nasales, cet alexandrin reste cacophonique, avec cet hémistiche qui fmit dans le nez et cet autre qui commence, à son tour, dans le nez, par un grognement tout pareil.
Ecoutez l'oreille, l'oreille seule! Voilà, en matière d'hiatus, toute la loi et les prophètes.
En réduisant la règle à ces trois mots, ébranlons-
nous une des assises de notre versification? Non pas, nous l'affermissons, en fondant la règle, tout entière et non plus seulement en partie, sur le roc de la loi naturelle.
Donnons-nous plus de facilités aux rimeurs? Dieu nous en garde! Nous leur en retirons, au contraire, en leur ôtant la permission paradoxale de se servir de leur œil pour savoir s'il y a ou non un hiatus. Mais, aux vrais poètes, ce sont des ressources nouvelles que nous rendons, en faisant appel à toutes les délicatesses de leur oreille, u elles seules.
Enfin, sous l'empire de la règle vraie, les vers contiendront-ils plus d'hiatus qu'autrefois? Je ne le crois point, car, si elle en autorise qui étaient interdits depuis Malherbe, elle en interdit au moins autant, qui étaient autorisés. De plus, les poètes se garderont bien d'abuser des hiatus, même de ceux qui, en eux-mêmes, sont de nouveau tenus pour légitimes. Pourquoi? Par la raison qu'il y a déjà, dans l'intérieur des mots, beaucoup de voyelles consécutives, et que si l'on venait encore à rapprocher trop souvent des voyelles entre un mot et un autre, on enlèverait aux vers cette variété des sons qui est leur grande vertu musicale, variété qui est produite surtout par l'intervention des consonnes, les combinaisons sonores des cinq voyelles entre elles étant en très petit nombre, tandis que les combinaisons de ces voyelles avec les vingt consonnes de l'alphabet sont en nombre immense, en nombre infini.
Et ainsi, 1 oreille, dont la seule jouissance aura déterminé les hiatus permis, sera la première à en limiter lemploi, dans l'intérêt supérieur de cette même jouissance.
L'oreille, toujours l'oreille, et rien qu'elle.
IJISTINCTION DES SYLLABES
Diérèse et Synérèse.
Vous savez que la syllabe formée par l'e muet final d'un mot peut, en deux cas, n'entrer point dans la mesure du vers: lorsqu'elle se trouve à la fin du vers ou que, dans l'intérieur de ce vers, elle s'élide. Comme à cette seule exception près, toute syllabe doit être comptée, il nous reste à savoir distinguer très exactement les syllabes de chaque mot, à ne point nous tromper sur leur nombre véritable.
Qu'est-ce qu'une syllabe? — Le son produit par une seule émission de voix.
Il ne saurait y avoir plus d'une émission de voix, donc, plus d'une syllabe, chaque fois qu'une voyelle se présente seule ou accompagnée uniquement de consonnes: plus a une syllabe, iar-din en a deux, o-pé-ra en a trois. Point de doute possible. Mais il y a, dans notre langue, un assez grand nombre de mots où se rencontrent deux, trois ou
même quatre voyelles de suite. Or, dans ces motslà, tantôt les voyelles se détachent pour former des syllabes distinctes; exemples: octi-on, j'oubli-ais, mots qui ont trois syllabes, et non deux; tantôt elles se prononcent en une seule émission de voix et forment, par conséquent, une seule syllabe, appelée diphtongue; exemples: en,-nui, biEN, Av-mône.
Dans le premier cas, — dissociation des voyelles, — les grammairiens disent qu'il y a diérèse; et, dans le second, — réunion des voyelles en une diphtongue, — qu'il y a synérèse.
Quand y a-t-il diérèse? Quand y a-t-il synérèse? La plupart du temps, on ne saurait hésiter, et il ne viendrait à personne l'idée de compter Dieu pour deux syllabes, ou ennui pour trois, quoique, dans l'émission de voix unique, l'oreille perçoive successivement, mais dans une succession très rapide, les voyelles formant la diphtongue de ces mots. Pas d'hésitation non plus pour ce que j'appellerai les fausses diphtongues, celles où les voyelles consécutives donnent un son évidemment unique, comme l'a et Vu qui forment la première syllabe de Avmône et dont le son équivaut à celui d'un ô long.
Mais il y a des groupes de voyelles dont la quantité syllabique peut donner lieu à quelque incertitude, et je ne m'occuperai que de ceux-là, en étudiant successivement les groupes de voyelles terminés par un e muet, et ceux où il n'entre point d'e muet.
78 l'aut des vers
^ 4. Groupef^ rie voyelles terminés par un E muet.
Quand ces réunions de voyelles se trouvent à l'intérieur d'un mot, l'e muet n'y forme point sylliabe, mais il se confond avec la voyelle ou le groupe de voyelles qui le précèdent pour former diphtongue. Du reste, comment le compterait-on, quand, ainsi placé, il ne donne aucun son distinct qui soit perceptible à l'oreille?
Rends-moi mon fils, ingrat ! — Il m'en désavouerait.
(Corneille, Heraclius.)
C'est le même son simple, que si l'on orthographiait désavoûrait, orthographe que, d'ailleurs, l'Académie autorise, comme elle permet, par exemple, d'écrire, dévoûment^uVieu de dévouement, la présence de Ve muet n'ayant jamais eu d'autre effet que d'allonger Vu qui précède. Même quand l'orthographe de ces sortes de mots n'a pas été facultativement modifiée, il faut faire abstraction de cet e muet intérieur; ainsi, dans soierie, féerie, tuerie, le prierai, tu envieras, il saluerait.
Une seule exception, lorsque, dans ces réunions de voyelles à l'intérieur d'un mot, l'e muet est précédé d'un y. Alors, il y a dédoublement, diérèse. C'est ce qui arrive dans l'orthographe, à peu près tombée en désuétude, des mots tels que payement, ils payeront, je payerais, qu'il faudra compter de trois syllabes:
Ha ! que de sang se perd pour piteux pay-e-ment De ce que vous péchez !
(Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques.)
Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, Qu'après vous pay-e-rez, si cela l'accommode.
(Molière, L'Etourdi.)
Tandis que l'on comptera pour deux syllabes ces mêmes mots orthographiés avec un i au lieu d'un y:
Voilà donc le paie-ment de l'hospitalité !
(Victor Hugo, Hemani.)
Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie, Que tout autre que lui me paie-rait de sa vie.
(Racine, Britannicus.)
Voyons, maintenant, ce qui se passe lorsque le groupe de voyelles terminé par un e muet se trouve à la lin d'un mot, autrement dit lorsque l'e muet vient après une syllabe frappée de l'accent tonique. Alors, l'e muet ne peut plus former diphtongue avec la voyelle ou les voyelles qui précèdent: il forme, à lui seul, une syllabe. Mais cette syllabe a ceci de particulier qu'elle ne peut pas non plus compter dans le nombre des syllabes d'un vers, parce que la prononciation qui appuierait sur elle, qui la ferait sonner, serait contraire à toutes les habitudes de l'oreille française.
Supposez que, changeant deux mots à un vers de La Fontaine, j'écrive;
Sitôt qu'à porté-e je vis les contestants.
Je devrais prononcer, pour que le vers eût ses douze syllabes:
Sitôt qu'à porté-eu je Ads lés contestants,
et vous ne pourriez le souffrir.
Que va donc devenir cet e, qui ne peut ni compter dans la mesure, ni se confondre avec la voyelle précédente? Il doit: ou bien se trouver devant un moi commençant par une voyelle, et alors sélider. Et La Fontaine écrira:
Aussitôt qu'à porté(e) il vit les contestants.
Ou bien se trouver à la lin d'un vers:
Jamais auprès des fous ne te mets à portée,
dit le même poète. Car vous savez que la dernière syllabe qui compte dans un vers est la dernière syllabe accentuée, donc, l'avant-dernière d'un mot qui finit par une syllabe muette. Et l'e muet, ici, ne nous embarrassera plus, car il ne jouera plus que son rôle délicat et voilé, qui consiste à prolonger discrètement et diminuendo le son de la voyelle accentuée qui le précède.
Ne devant point se trouver dans l'intérieur du vers, devant un mot commençant par une consonne, mais pouvant se trouver à la fin du vers, l'e myet ne sera donc jamais exposé à être trop ou trop peu prononcé, et ainsi nous devrons reconnaître que la règle qui a prévalu sur cette matière est une des plus exquisement musicales de notre prosodie.
Nous n'y sommes point arrivés du premier coup. Faute d'avoir trouvé cette solution, nos premiers poètes-artistes, au quinzième et au seizième siècles, ont tâtonné quelque temps. Charles d'Orléans, Villon, Marot, dont l'oreille était trop subtile déjà pour supprimer l'e muet de ces sortes de mots dans le compte des syllabes, préféraient le compter et le faire, par conséquent, sonner comme une syllabe à son plein:
Rivière, fontaine et ruisseau, Portent, en livré-e jolie, Gouttes d'argent, d'orfavrerie...
(CriARi.ES d'Orléans, Rondel.)
Je porterai toujours livré-e blanche.
(Marot, Epîtres.)
Ronsard hésite entre deux systèmes: ou bien il fait comme eux, et il écrit:
En mai de rosé-e tout plein...
Ou alors, sentant bien que c'est beaucoup plus appuyer qu'on ne le peut légitimement sur une voyelle muette, et ne voulant pas non plus qu'une syllabe ne soit point prononcée, du moment qu'elle est écrite, il s'avise de supprimer l'e muet et de le remplacer par une apostrophe:
Je te suppli', maîtresse, désormais...
Mais ce complet arrêt du son n'étant pas non plus conforme aux exigences de l'oreille, Ronsard, la plupart du temps, évite d'instinct la fâcheuse al-
82 l'ab,t des vees
lernative d'avoir à faire sonner trop ou trop peu ces e muets et il se soumet à la règle moderne, non formulée encore, soit en les élidant dans le corps des vers, soit en les plaçant à la fin:
Les autres boutons venneillets, La giroflé(e) et les œillets, Et le bel émail qui varie L'honneur gemmé d'une prairie...
(Les Odes, liv. V.)
Désormais, celte pratique aura force de loi. Molière lui-même, le plus libre des versificateurs, parmi les poètes du dix-septième siècle, n'y déroge que trois ou quatre fois, et seulement dans ses toutes premières pièces: par celte synérèse, unique dans son œuvre:
A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar ;
(Les Fâcheux.) et par ces diérèses:
Anselme, mon mignon,, cri'-e t'elle à toute heure.
(L'Etourdi.)
La parti-e brutale alors veut prendre empire Dessus la sensitive.
(Le Dépit Amoureux.)
simples négligences, dans lesquelles il ne retombe point. Ce serait pure barbarie que d'y retomber comme le font, depuis quelques années, un certain nombre de poètes, presque tous d'origine étrangère et, par conséquent, fort excusables, sinon de vouloir en remontrer à tous les grands artistes en
vers de notre race, du moins de ne posséder point toutes les délicatesses de l'oreille française.
Certaines synérèses sont exceptionnellement permises: celles des mots composés tels que prie-Dieu, à tue-tête. Sont-ce bien même des exceptions? Non, car si prie et tue ne comptent ici que pour une syllabe, c'est, que ces groupes de voyelles sont, en réalité, à l'intérieur et non à la fin d'un mot et que, par conséquent, les voyelles qui précèdent l'e muet ne sont pas frappées de l'accent tonique, lequel porte seulement sur Dieu et sur tête. Voyez comme nous revenons toujours, et comme sans le savoir, à cette question de l'accent tonique, qui domine et gouverne toute notre prosodie!
C'est en y revenant encore que je voudrais voir permettre, par assimilation au cas précédent, la synérèse dans le mot rue, non pas devant un mot quelconque commençant par une consonne, mais devant le nom de la rue, si c'est par une consonne qu'il commence. Alors, en effet, quoique le trait d'union typographique manque, il y a, entre les deux mots, une telle union psychique et sonore qu'ils n'en font qu'un. Aussi bien que prie dans prie-Dieu, rue, dans rue Vivienne, par exemple, perd son accent tonique. Prononcez ces deux mots et vous entendrez l'unique accent se porter sur la syllabe vien{ïie}, tandis que vous n'aurez nullement accentué le mot rue. Cette assimilation aux noms composés me semblerait donc très légitime. Si elle était admise, un Alfred de Musset ne serait plus forcé d'écrire :
Un dimanche (observez qu'un dimanche la rue
S4 l'art des vers
Vivienne est tout à fuit vide, et que la cohue Est aux Panoramas, ou bien au boulevardj...
(Premières Poésies.) Et, au lieu de:
7out barbouillé du sang du ruisseau Tiquetonne,
(Les Châtiments.)
Victor Hugo écrirait, tout simplement, (( de la rue Tiquetonne », évitant ainsi de faire la peu élégante répétition du mot du, et de donner ce mot de Tiquetonne à un ruisseau inconnu des géographes.
En accordant la possibilité de cette synérèse et de quelques autres peut-être, qui ne me viennent point à l'esprit, mais qui seraient fondées sur le même principe, on n'aurait pas ébranlé la règle, mais on l'aurait conformée encore davantage à la loi naturelle du langage dont elle est issue, et ce sont les seules réformes de ce genre qu'on puisse, à mon sens, apporter à la prosodie traditionnelle, qu'elles affermissent, loin qu'elles l'ébranlent.
Jusqu'à présent, nous n'avons rencontré que les groupes de voyelles placés à la fin d'un mot dont Ve muet formait, à lui tout seul, la dernière syllabe. Mais cet e peut être suivi d'une ou de deux consonnes, dans les pluriels tels que: aimé-es, théori-es, ils envoi-eni, ils irai-ent.
Que se passera-t-il, alors?
En principe, l'élision de Ve muet étant rendue impossible jiar l'interposition des consonnes, ces mots ne peuvent être employés dans l'intérieur d'un vers; ils ne peuvent trouver place qu'à la rime. Ce
principe ne souffre pas d'exceptions pour les pluriels des substantifs, des adjectifs et des participes ;
Si, parfois, de mon sein s'envolent mes pensées, Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées...
(Victor Hugo, Les Feuilles d'Automne.)
Vous comprenez, en effet, qu'on ne pourrait pas non plus, devant une consonne, introduire ces mots par une synérèse, en comptant le mot pensées pour deux syllabes, ou par une diérèse, en le comptant pour trois; car si j'écrivais, par exemple:
Si, parfois, de mon sein mes pen-sées se déroulent,
la syllabe muette ne serait plus prononcée du tout. Et si je disais;
Si, parfois, de mon sein mes pensé-es s'envolent,
alors elle le serait beaucoup trop. Les raisons subsistent donc ici tout entières, qui avaient fait interdire l'emploi de ces mômes mots au singulier, lorsque ïe muet ne pouvait s'élider.
Quant aux temps et personnes des verbes, où l'e muet précédé de voyelles se trouve suivi d'une ou de deux consonnes, il .semblerait bien que l'on n'en dût également permettre l'emploi qu'à la fin du vers, et ainsi fit-on, à de rares exceptions près, chez les poètes du dix-septième siècle et jusque chez les romantiques:
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient. Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient.
(Corneille, Le Cid.)
86 l'aet des vers
11 doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient. (Victor Hugo, Les Contemplations.)
Mais cette relégation forcée, à la fin des vers, de quelques-unes des formes les plus indispensables et les plus courantes du verbe, c'est-à-dire de ce qui est comme le nerf et l'armature de la langue, avait quelque chose de si incommode que nos classiques même laissèrent quelquefois fléchir la règle; et l'on en devait arriver, de concession en concession, à considérer Ve muet comme intérieur à un mot et formant, par conséquent, diphtongue avec les voyelles de son groupe:
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui !
(Racine, Esther.)
Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux, Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte.
(Molière, Psyché.)
Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, Et l'écoutaient en foule et n'osaient respirer.
(André Chénier, Idylles.)
Avant que tu n'aies mis la main à la massue.
(Victor Hugo, Les Feuilles d'Automne.)
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes A l'épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d'un pa~s lent. Sous les vases d'airain, qu'enriplit l'eau des citernes. Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc. (Leconte de Lisle, Poèmes Barbares.)
Les mondes fuient pareils à de=! graines vannées. (Sully Prudhomme, Les Epreuves.)
La conquête est donc définitive, et, somme toute, heureuse. Ne nous amènera-t-elle point à permettre aussi la synérèse, et, par conséquent, l'emploi, à l'intérieur des vers, des substantifs et adjectifs où l'e muet du groupe final de voyelles est suivi d'un s, marque du pluriel ? — Qu'elle nous y amène dans tous les cas, je ne le crois point; ce serait, je le répète, une barbarie, car elle nous conduirait fatalement à permettre la synérèse dans ces mêmes mots au singulier, et bientôt, peut-être, à supprimer de la musique de notre vers une foule de ces demi-tons, pleins d'exquises ressources, que donne la prononciation, légère mais sensible à l'oreille, des syllabes muettes, pour qui sait lire, non avec la vulgarité de la conversation courante, mais en laissant aux mots toute leur noblesse et leur ampleur originelles, vertus que la poésie a charge d.e défendre comme éléments de rythme et de beauté.
Est-ce à dire qu'il ne faudra point user d'une certaine tolérance ? Je ne vais pas jusque-là. Par exemple, si la synérèse de tu joues, parce qu'il s'agit d'un verbe, me permet d'écrire le vers suivant :
Tu joues, sur les galets, devant le flot qui chante,
je ne pourrai guère blâmer Alfred de Musset d'avoir écrit, employant un substantif de même orthographe et de prononciation identique :
Rafaël ! Rafaël ! le jour que de mon front
Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont,
Que mes joues et mes mains bleuiront comme celles D'un noj^é...
(Poésies Nouvelles.)
Encore n"aurajt-il cerlainement pas écrit, mettant le mot à l'hémistiche :
Que mes mains et mes joues bleuiront comme celles...
parce que si, à la grande rigueur, on peut excuser le tassement des voyelles de joues à l'intérieur d'un hémistiche, on ne saurait plus l'autoriser à une place où la césure donnerait à la syllabe muette le temps de se faire entendre et, par suite, d'allonger indûment le vers.
Maintenons donc le principe, avec quelque libéralisme dans l'application, pour les substantifs et les adjectifs, dont l'emploi conforme à la règle ne saurait presque jamais être une gêne véritable; et ne le laissons fléchir que pour les verbes, où, trop souvent, la règle eût été un sérieux obstacle à l'expression de la pensée. Ainsi, nous aurons, dans l'un et l'autre cas, fait prévaloir la solution qui offrait le moins d'inconvénients, le plus d'avantages.
§ 2. Groupes de voyelles où n'entre pas l'E muet.
Dans quels cas ces groupes de voyelles formentils une seule syllabe, une diphtongue, par synérèse? Et dans quels cas forment-ils deux syllabes, par diérèse ? C'est ce qu'aucune règle générale ne peut déterminer. Nous n^ pouvons, là-dessus, que
nous en rapporter à l'usage. Mais, une dernière fois, enlendons-nous bien : il ne s'agit pas de l'usage courant qui tend de plus en plus à déformer la prononciation des mots en les abrégeant, par une sorte de veulerie, de paresse de l'organe, — ou, si vous aimez mieux, par le besoin tout utilitaire de s'exprimer vite; il s'agit de l'usage tel qu'il est relevé dans les œuvres des grands poètes, lesquels, par la délicatesse de leur oreille et par leur unique souci de l'expression idéale, sont et continueront d'être les juges suprêmes et les conservateurs naturels de la beauté sonore du langage.
Passer ici la revue, par ordre alphabétique, de toutes les réunions de voyelles, afin d'examiner leur quantité syllabique véritable, ce serait vous traîner, pendant vingt ou trente pages, 'dans une énumération dont l'ennui passerait de si loin l'utilité, que vous ne me suivriez probablement pas jusqu'au bout. La plupart du temps, votre instinct, surtout s'il est affiné par la lecture habituelle des poètes, vous avertira du nombre exact des syllabes d'un mot. Hésitez-vous ? Consultez, sur le mot douteux, un bon dictionnaire, où les mots sont décomposés en syllabes au moyen de tirets, et, particulièrement, le grand dictionnaire de Littré, où vous aurez soin de rechercher les exemples en vers, qui s'y mêlent presque toujours aux exemples en prose.
De celte façon, il ne me restera plus à vous parler ici que des mots dont la quantité syllabique pourrait donner lieu à une sérieuse incertitude, soit parce qu'elle a récemment varié; soit parce que
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l'usage permet, à volonté, de réunir le groupe de voyelles en une diphtongue ou de le séparer en deux syllabes; soit parce que, dans certaines réunions de voyelles déterminées, la diérèse ou la synérèse forme une rare exception à un usage presque général; soit, enfin, parce que j'aurai, à propos de certains mots, à vous montrer quelles raisons euphoniques ou même psychologiques peuvent faire pencher la balance d'un côté plutôt que de l'autre. Et même en restreignant ainsi mon sujet, je n'aurai pas la prétention de tout dire.
Suivons l'ordre de l'alphabet.
Sur les mots où entrent des groupes de voyelles commençant par un A ou par un E, je ne vois pas beaucoup de remarques à faire. Il n'est pas nécessaire que je vous dise, par exemple, que AEN est diphtongue dans Caen, ville de France, et dissyllabe dans Ja-ën, ville d'Espagne; que AO est diphtongue dans Saône et dissyllabe dans caca-o; que EAU est dissyllabe dans llé-au et diphtongue dans ber-ceau. C'est à quoi, pourtant, les auteurs de prosodies perdent beaucoup de temps et de papier. Je vous mettrai seulement en garde contre une mauvaise épellation, à laquelle vous expose une prononciation défectueuse, mais assez répandue, celle du mot août, lequel est d'une seule syllabe, encore que beaucoup de personnes le prononcent à tort a-oût. Croyons-en Tunanimité des poètes, et d'abord la Cigale de La Fontaine, parlant à la Fourmi :
Je vous paîrai, lui dit-elle,
Avant l'août, foi d'animal, Intérêt et principal.
Mais le verbe a-oûter compterait pour trois syllabes, comme il se prononce, de même que le substantif pa-onneau (jeune paon), bien que, dans le mot paon, la réunion des voyelles forme diphtongue.
L-es groupes de voyelles commençant par un ï donnent lieu à beaucoup plus de remaraues intéressantes.
lA forme généralement deux sjilabes : pri-a, irrcmédi-able, di-amant; mais il y a des exceptions, et la synérèse a lieu dans diable :
Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable 1
(Molière, L'Etourdi.)
Dans liacre :
Ptiilis, qu'est devenu ce temps Où, dans un fiacre promenée...
(Voltaire, Epitros.)
Dans pléiade :
Nuages, firmaments, plé-iade protectrice
(Victor Hugo, Les Quatre Vents de l'Esprit.)
Dans diacre :
Etant aux ctiamps avec le diacre Pollion...
(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)
Dans na-ïade :
Je sais, quand le midi leur fait désirer l'cmbrf .,
Entrer à pas muets sous le roc frais et sombre, D'où, parmi le cresson et l'humide gravier, La na-ïade se fraie un oblique sentier.
(André Chénier, Idylles.)
Dans pial-ler :
Se rengorger, piaf-fer ; caracoler.
(J.-B. Rousseau.)
Bien que La Fontaine ait dit, dans un de ses contes :
Or l)ien je sais celui de qui procède Cette pi-affe : apportez-y remède.
Le mot enthousiasme était d,e quatre syllabes au temps de Ronsard :
D'un nouvel enthou-siasme afin de mieux chanter...
Il est, aujourd'hui, de cinq, et la diérèse qui l'allonge lui donne une plus parfaite convenance avec la beauté du sentiment qu'il exprime :
Le pur enthousi-asme est craint des faibles âmes... (Alfred de Vigny, Les Destinées.)
C'est à tort que Lamartine, lui seui, compte liancé pour deux syllabes, notamment dans la délicieuse chanson trop peu connue, qui se retrouvera au milieu de l'essai en prose intitulé Des Destinées de la Poésie^ en tête des Premières Méditations :
Quand, plus tard, mon fian-cé venait de me quitter Après des soins d'amour au pied du sycomore...
Ce mot, comme tous ceux de même étymologie (/i-er, conli-ance^ etc.) exige la diérèse :
Je suis bien pâle, dis, pour une fi-ancée ?
(Victor Hugo, Hernani.)
Si Alfred de Musset fait dire à l'abbé Desiderio, dans les Marrons du Feu :
Piano, signor basson, amoroso ! La Dame Est une oreille fine !
en comptant pia pour une syllabe seulement, c'est que son personnage donne ici une indication musicale en italien, et que telle est, en cette langue, la quantité syllabique; mais dans le mot français piano, instrument, la diérèse est obligatoire :
Et d'autres pi-anos l'emplissent de quadrilles.
(François Coppée, Le Reliquaire.)
C'est à tort, cette fois, que le même Alfred de Musset, un grand poète chez qui les négligences prosodiques étaient une affectation, une gaminerie, compte immémorial pour quatre syllabes seulement et impérial pour trois :
Et sous le dais sanglant de Fimpé-rial pavois...
Immémorial en a cinq, et impérial en a quatre, chez tous les autres poètes, et l'ampleur du mot en égale ainsi le sens :
Ne me rappelle pas, futur César romain, Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main, Et que, si je serrais cette main trop loyale, J écraserais dans lœuf ion aigle impéri-ale !
(Victor Hugo, Heniani.)
94 l'aet des vers
Enfin, il y a un mot douteux, ou, plutôt, (( commun », c'est-à-dire où la quantité syllabique est au gré du poète; le mot liard. Les poètes de la Renaissance le comptaient pour deux syllabes:
N"ait à piller la valeur d"un li-ard...
(Marot.)
Plus tard, et à présent encore, il est, en général, compté pour une seule:
Paniii les tas de blé vivre de seigle et d'orge ;
De peur de perdre un liard soulfiir qu'on vous égorge.
(BoiLEAU, Satires.)
Qu'un ramoneur y vende Mon buste pour six liards.
(Béranger, Chansons.)
Mais il y a, en revanche, l'exemple contraire dans Victor Hugo, qui revient à l'ancienne séparation des voyelles dans ces vers bien connus d'Aymerillot:
Deux li-ards couvriraient fort bien toutes mes terres, Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur !
(La Légende des Siècles.)
Et il me semble que Victor Hugo a raison, dans cette circonstance, d'opter pour la diérèse, car le petit Aymerillot doit étaler, un peu par ironie, sa maigre fortune, tandis que Théodore de Banville a bien raison de vouloir réduire le liard à sa plus simple expression, à une syllabe unique, dans l'exemple que je veux, à présent, vous soumettre.
C'est en ses Occidentales, où il chante en vers funambulesques la Pauvreté de Rothschild, et l'oppose à sa richesse à lui, poète qui n'a pourtant ni sou ni maille:
Je puis faire des vers pour nos derniers neveux,
Et, sans qu'il y paraisse, Baiser, pendant trois jours de suite, si je veux,
Le front de la paresse !...
Mais lui, Rothschild, hélas ; n'entendant aucun son,
Ne faisant pas de cendre.
Il travaille toujours et ne voit rien que son
Bureau de palissandre...
Tandis que, pour chanter les Chloris, je choisis
Ma cithare ou mon fifre, Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis.
Il met chiffre sur chiffre.
Il fait le compte, ô ciel ! de ses deux milli-ards,
Cette somme en démence, Et, si le malheureux se trompe de deux iiards.
Il faut qu'il recommence !
Voyez comme, à l'étalage emphatique de deux milli-ards, prolongé par la diérèse, s'opposent comiquement les deux pauvres Iiards, tout ratatinés par la synérèse, au bout du vers! Supposez que Banville ait écrit, coupant le mot en deux:
Et quand, à son total, il manque deux li-ards,
voilà l'opposition fâcheusement atténuée, voilà le parfait accord du mouvement et du mot avec la pensée partiellement détruit, voilà, enfin, tout l'esprit lyrique évaporé!
Si j'ai beaucoup insisté sur ce mot, cest pour
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vous bien montrer qu'ici comme dans tous les cas où l'on est libre de réunir ou non les voyelles consécutives en une seule syllabe, le parti à prendre peut n'être pas indifférent.
Si nous passons aux groupes de voyelles lE, nous voyons que le mot hier est dans le même cas: monosyllabique ou dissyllabique à volonté. Et cette liberté de scansion est plus précieuse encore que dans le mot liard. Ecoutez Victor Hugo chanter, comme avec un lent archet sur un violoncelle:
Hi-er, le vent du soir dont le souffle caresse, Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard, La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse; Le printemps embaumait moins que votre jeunesse ; Les astres rayonnaient moins que votre regard.
(Les Contemplations.)
Ne sentez-vous pas que cet hi-er, scandé en deux syllabes glissantes et placé au début de l'adorable strophe, commande tout le mouvement de ce qui suit, et que tout le charme du premier vers s'évanouirait si Victor Hugo avait mis, nous obligeant d'abord à une brève et dure poussée de la voix:
Hier, la brise du soir dont le souffle caresse ?
Mais, en revanche, veut-il nous brusquer, nous communiquer un mouvement dramatique, il dira en une seule syllabe, dans Buy Blas :
La nuit on m'assassine et chacun crie : « A l'aide ! » — Hier on m'a volé, moi, sur le pont .de Tolède !
(Juand il lui aurait été aussi facile de dire:
Hi-er, on m'a volé, sur le pont de Tolède !...
COMPTE DES SYLLABE^ Ut
Mais alors, où serait la saccade, nécessaire ici, du sentiment et de la parole?
Certains mots de celte famille, au dix-septième siècle encore, admettaient la synérèse, qui ne l'admettent plus depuis.
Ainsi ouvrier, meurtrier, sanglier:
Cependant, le san-glier s'était fait un passage.
(La Fontaine, Adonis.)
La difficulté de prononciation était grande: Corneille demanda et obtint la disjonction des voyelles dans ces sortes de mots, et quand Rotrou disait encore :
De quel œil puis-je voir le meur-trier de mon père ?
(Hercule mourant.)
Corneille n'hésitait pas à écrire:
Mais chercher ton asile en la maison du mort ! Jamais un meurtri-er en fit- il son refuge ?
(Le Cid.)
L'Académie l'en blâma, mais l'usage en prévalut justement. Et je ne me serais pas arrêté sur ces mots si, dans le Midi, la prononciation usuelle ne tendait encore à la synérèse... Je sais au moins un des sociétaires de la Comédie-Française qui ne s'est point débarrassé de ce défaut.
La quantité syllabique de lierre a aussi varié. Au seizième siècle, on disjoignait les voyelles:
Le chef environné de verdoyant li-erre.
(Du Bellay.)
Depuis, elles forment diphtongue:
On a le lierre au front et la coupe à la main.
(Victor Hugo, Les Châtiments.)
lEN, généralement monosyllabe, constitue deux syllabes dans les adjectifs qui désignent une profession, une philosophie, un pays, et dans les noms propres, ainsi que dans les deux mots aéri-en et li-en:
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes li-ens.
.(Corneille, Cinna.)
Ce livre des oiseaux et des bohémi-ens.
(Victor Hugo, Les Voix Intérieures.)
Et tout le ciel devine, en tressaillant soudain. Qu'une magici-enne aux yeux puissants Tenchante
(Sully Prudhomme, Stances et Poèmes.)
Toutefois, la quantité est commune dans comédien ou comédienne:
Bref, je rime et polis des poèmes tragiques Pour les gens que voici, qui sont comédi-ens.
(Théodore de Banville, Florise.)
Et Alfred de Musset, au contraire, dans les Slaii' ce: à la Malibian, scande ainsi:
Tu ne savais donc pas, eomé-dienne imprudente...
(Poésies Nouvelles.)
La quantité syllabique est douteuse aussi dans
le mot ancien et ses dérivés, ou plutôt, si, autrefois, on faisait la diérèse:
Nous devons l'apologue à l'anci-enne Grèce.
(La Fontaine, Fables.)
... Ah ! sollicitude à mon oreille est rude : Il pue étrangement son anci-enneté.
(Molière, Les Femmes Savantes.)
A présent, ces voyelles forment généralement diphtongue et je ne retrouve guère l'ancienne diérèse que chez Paul Bourget:
Et le Regret me dit tout bas : (( Les félicités anci-ennes, O cœur malade, sont des peines Dont jamais tu ne guériras. »
CLes Aveux.)
Encore, le même poète se range-t-il, le plus souvent, à la scansion moderne:
Comme aux matins enfuis de l'an-cienne saison.
Je conseille donc de s'en tenir là.
lEUX, monosyllabe dans le pluriel des noms en ieu (deux, dieux, adieux) ainsi que dans mieux et vieux, est dissyllabe dans les adjectifs tels que glori-eux, graci-eux... Vous savez par cœur la strophe du Lac, de Lamartine:
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur Fonde et sur les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Les flots harmoni-eux.
10, monosyllabe dans pioche:
Leur pioche déterrait un peu d'or ou des armes.
(François Coppée.)
est dissyllabe dans les autres cas:
Lui seul à mon devoir fait cette vi-olence.
(Corneille, Nicomède.)
Je prends mon vi-olon, joyeux, et j'improvise !
(François Coppée, Le Lutliier de Crémone.)
La strophe suivante vous montrera la scansion des mots de cette famille et de quelques autres où se groupent des voyelles:
Ni sanglants autels, ni rites barbares.
Les cheveux nou-és d'mi li-en de fleurs, Une I-oni--enne aux belles couleurs Danse sur la mousse, au son des kithares,
(Leconte de Lisle, Poèmes Antiques.)
J'arrive aux mots les plus embarrassants de la langue poétique, aux mots en ION. Laissons de côté les désinences de verbes en ions, qui sont monosyllabiques:
Nous écoutions clinnter les astres et la mer.
(Jean Lahor, L'Illusion.)
à l'exception de rions, de souri-ons, de devri-ons et de la première personne du pluriel des verbes en ler, où l'on fait la diérèse:
Ri-ons, chantons, dit cette troupe impie !
(Racine, Esther.)
Ne nous associ-ons qu'avecques nos égaux.
(La Fontaine, Fables.)
Mais quel embarras que d'employer avec grâce, on vers, la plupart des autres mots de cette désinence, dans lesquels l'usage poétique exige la diérèse! Rien de gênant lorsque ces mots sont courts, comme li-on et passion:
Le li-on du Midi voit venir l'ours polaire.
(Victor Hugo, L'Année Terrible.)
Toutes les passi-ons s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histri-ons en voyage Dont le gi^oupe décroît derrière le coteau.
(Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres.)
(Et vous vous rappelez que le verbe nous passions se scanderait, au contraire, avec synérèse: passions.)
Mais le malheur est que la plupart des substantifs en ion sont parmi les mots les plus longs de la langue, que la diérèse les allonge encore, et que, de la sorte, ils deviennent interminables. Joignez à cela que, dans ces mots très longs, la prononciation courante (jugez-en par ce mot lui-même) supprime toujours la diérèse, tandis que la versification s'obstine à la maintenir, et elle n'a pas tort, en principe. Ecoutez Malherbe:
Donc, un nouveau labeur à tes armes s'apprête. Prends ta foudre, Louis, et va, comme un li-on, Donner le dernier coup à la dernière tête De la rébelli-on !
C'est tout simplement, grâce au dernier mot étalé par la diérèse, un des plus pompeux commencements d'ode que je connaisse.
Ecoutez Victor Hugo, dans le poème intitulé Abîme, de la seconde Légende des Siècles, où il fait parler ainsi la Voie lactée :
Milli-^ons, milli-ons et milli-ons d'étoiles !
Je suis, dans l'ombre affreuse et sous les sacrés voiles,
La splendide forêt des constellati-ons...
C'est avec ces mots en ion, que la diérèse prolonge, qu'il nous donne cett^ impression d'infini. Le premier vers, en particulier, — fait uniquement d'un de ces mots répété trois fois, — : se développe avec une lenteur et une majesté superbes. Essayez maintenant, d'employer ce même mot en faisant la synérèse :
Mil-lions, nnil-lions, mil-lions, mil-lions encor d'étoiles !
et le verbe sautera, galopera, gambadera, gai, rapide — et grotesque.
Grotesque est aussi l'emploi des interminables mots en ion à diérèse obligatoire, dans tel vers de l'école dite du bon sens, où des écrivains de beaucoup d'esprit et même des auteurs dramatiques illustres, mais dénués parfois du sens poétique à un degré inimaginable, écrivaient, dans leurs comédies, des choses comme celles-ci :
Il fonde une pi-euse as-so-ci-a-ti-on, Pour rétablissement de l'In-qui-si-ti-on !...
(François Ponsard, L'Honneur et l'Argent.)
COMPTE DES SYLLABES lO'j
Mes petits procédés, qui n'ont rien de romain, Ont aidé ton pauvre oiicle à faire son chemin : Serait-il devenu, d'humble surnuméraire, Chef de di-vi-si-on au bout de sa carrière. S'il n'eût toujours mené, grâce à ma ges-ti-on. Un train d'homme au-dessous de sa po-si-ti-on ?
(Emile Augier, La Jeunesse.)
D'après ce que j'ai dit tout à l'heure, vous apercevez déjà l'une, au moins, des raisons qui font ces vers détestables ; c'est que les auteurs ont mis ces mots en ion, non dans un poème lyrique, où la diction large est de rigueur, et où la personne du récitant n'apparaît point aux yeux, mais en des pièces de théâtre où parlent et agissent des personnages faits comme vous et moi, vêtus comme vous et moi, et à qui s'impose, par conséquent, la diction courante et familière, sous peine de paraître aussi ridicules que s'ils prononçaienî de tels mots à la façon lyrique dans le commerce ordinaire de la vie.
Je ne voudrais pas étendre indéfiniment celle étude en passant en revue tous les groupes de voyelles : je vous ai dit, au commencement de cette causerie, par quels moyens vous compléteriez les indications que je vous donne. Je ne ferai donc plus que quelques remarques, sur des mots qui me paraissent intéressants.
Poète était, jusqu'au dix-septième siècle, indifféremment de deux ou de trois syllabes :
Même précaution nuisit au poète Eschyle.
(La Fontaine, Fables.)
Je donne, au po-ète crotté, Deux cents livres de vanité.
(SCARRON, Testament.)
Depuis, 1 usage s'est fixé sur la diérèse :
Po-ète, prends ton luth et me donne un baiser ! (Alfred de Musset, Poésies Nouvelles.)
Saul dans l'exclamation Ouais; qui est monosyllabe, les mots en OUA, OUER, OUÏR sont dissyllabes : dénou-a, avou-er, éblou-ir. Mais louet n'a qu'une syllabe :
Les captifs sous le fouet travaillent dès l'aurore.
(Victor Hugo, Les Burgraves.)
Tandis que les autres mots en ouet et ouette exigent la diérèse:
Connue un jou-et vivant ta droite m'a saisi.
(Lamartine, Premières Méditations.)
Il est dans lalrium, le beau rou-et d'ivoire.
(Victor Hugo, Les Contemplations.)
Jamais légère girou-ette Au vent sitôt ne se gira.
(Desportes.)
Molière a bien dit, dans le Dépit Amoureux : La tête d'une femme est comme une gi-rouette ;
mais celte scansion n'a pas prévalu, et à présent, dans ces sortes de mots, la diérèse est obligatoire,
La quantité syllabique d'énielle est commune.
Tantôt la synérèse :
Au fond d'un antre sauvage, Un satyre et ses enfants Allaient manger leur potage Et prendre l'é-cuelle aux dents.
(La Fontaine, Fables.)
Tantôt la diérèse:
Les cruches, les hanaps, les brocs, les écu-elles.
(Leconte de Lisle, Poèmes Barbares.)
Pour le mot duel, on a aussi le choix. Victor Hugo en fait tantôt un monosyllabe :
Nous, des duels avec vous ! Arrière ! Assassinez ;
(Hernani.) tantôt un dissyllabe :
... Donc, un treize, une Andalouse De Pantin, telles sont les rencontres qu'on a, Amable, d'un regard charmant, m'assassina. Du-el, du-o. Sous l'œil paternel des édiles Il naît, sur le Pont-Neuf, beaucoup de ces idylles.
(Toute la Lyre, dernière série.)
J'ai cité ce passage, parce qu'il rapproche curieusement du-el de du-o, comme pour montrer qu'il y a quelque illogisme à ne point toujours compter duel pour deux syllabes, quand on compte toujours duo pour deux. Et le sens même du mot n'y invite-t-il pas impérieusement ?
Bru-it, verbe, est de deux syllabes; bruit, substantif, d'une seule :
L'herbe tremble et bru-it comme une multitude.
(Victor ITugo, Les Contemplations.)
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi...
(Racine, Iphigénie.)
Je m'arrête, ne pouvant épuiser la matière.