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CHAPITRE VI

Le premier élément constitutif du vers était le nombre fixe des syllabes dans chaque espèce de vers, et vous avez appris à compter exactement le nombre de ces syllabes.

Le second, c'est le retour régulier d'un même son à la fm de vers différents, c'est la rime, dont la fonction est de marquer avec force, pour l'oreille, l'achèvement de la période rythmique constituée par. le vers; et nous allons Tétudier à son lour.

Notre vers aurait-il pu se passer de ce second élément? Vous répondrez vous-même à la question quand vous aurez lu quelques vers sans rimes, quelques-uns de ces « vers blancs » qui sont usités en d'autres langues où, je le dis tout de suite, on possède, pour établir l'unité rythmique, des ressources qui manquent à la langue française.

Voici comment Voltaire traduit, en « vei's

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blancs » français, des vers blancs anglais du Jules César, de Shakespeare :

Pourquoi vous réjouir ? Quelles sont vos conquêtes ? Quels rois par lui vaincus, enchaînés à son char, Apportent des tributs aux souverains du monde ? Cœurs durs, sans souvenir et sans amour de Rome, Oubliez-vous Pompée et toutes ses vertus ? Que de fois dans ces heux, dans les places pubhques, Sur les tours, sur les toits et sur les cheminées. Tenant des jours entiers vos enfants dans vos bras, Attendiez-vous le temps où le char de Pompée Traînait cent rois vaincus au pied du Capitole !...

Vous ne liriez pas, sans souffrance, vingt vers de cette espèce et, au théâtre, vous n'en écouteriez pas une scène sans être tentés de quitter la place. Quelle monotonie ! quel ennui ! Nous avons bien ici, par le nombre fixe des syllabes, l'élément d'unité, de sécurité, mais non celui de variété et de surprise, qui doit s'y joindre pour nous donner l'ivresse poétique. Je sais bien que ces alexandrins sans rimes sont d'autant plus monotones que Voltaire les a tous coupés, par une forte césure, à la sixième syllabe; mais il ne pouvait faire autrement, et aucun autre poète ne le pourrait, si les vers blancs étaient admis chez nous, car, sans ce point de repère intérieur, l'existence même du vers — ici très désagréablement marquée, mais marquée, du moins, — échapperait complètement à notre oreille. Cela est si vrai que, lorsque les romantiques ont lait enti'er, dans la prosodie courante, lusage des alcxandrms coupés autrement que de six en six syllabes et pratiqué l'enjambement d'un vers sur l'autre, ils ont, d'instinct, rimé

avec une plénitude de son inconnue des poètes classiques, afin de rétablir, d'affirmer autrement pour l'oreille, l'unité rythmique, laquelle aurait été, sans cela, rendue difficilement perceptible par la mobilité des césures.

Donc, chez nous, le vers blanc était impossible. Aussi, dès les premiers balbutiements de notre poésie, voyons-nous apparaître, à la fin des vers, la répétition d'un élément sonore. Ce n'est que théoriquement qu'on peut imaginer un vers primitif dont la fin n'aurait été marquée que par une syllabe frappée d'un accent tonique obligatoire : les plus anciens textes nous montrent cette tonique finale déjà assonancée, sinon rimée.

Vous vous rappelez ce qu'est l'assonance : un rappel de son qui se réduit à la similitude de la dernière voyelle accentuée du vers, et non de la dernière syllabe tout entière. Cette homophonie nous semble, à présent, bien insuffisante, et c'est à peine si nous la saisirons entre des mots tels que perle, êtes, terre, belle, etc. Mais quand elle était employée, non pas à la fin de deux vers, comme nous employons nos rimes, mais à la fin des trente ou quarante vers d'un couplet, d'une « laisse », — ainsi, dans la Chanson de Roland^ — on comprenr^ que l'oreille, obsédée à la longue par cette voyelle dominante, se soit faite à y sentir la finale du veret à en tirer cette jouissance musicale que donufla rime, mais à un degré moindre toutefois, d'où la préférence bientôt accordée à la rime véritable, c'est-à-dire à l'homophonie de toute la syllabe.

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Aussi, pour retrouver la simple assonance dans la poésie moderne, faut-il la chercher, ou bien chez les poètes qui l'ont pratiquée à titre exceptionnel et par simple dilettantisme, tel M. Henri de Régnier :

Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze, Comnie si se heurtaient entre eux des fruits d'airain, Et, mûres maintenant pour la nuit et pour Fombre, Elles sonnent au fond d'un ciel d'où filtre et tombe La cendre qui succède au crépuscule éteint.

(La Cité des Eaux.)

Ou bien chez ceux qui l'ont rencontrée par pure négligence et pensant écrire des rimes, ainsi Lamartine qui, dans la Chute d'un Ange, croit faire rimer algues avec vagues, et hymnes avec sublimes:

Comme au bleu d'une mer sans écume et sans algue Le vert des bois se fond en trempant dans la vague...

Qu'ils prennent à l'envi, pour composer leurs hynmes, Tout ce que la nature a de notes sublimes !

Quant à quelques récents poètes, revenus volontairement et par principe à l'assonance, ils ont à peu près la même grâce qu'une vieille coquette, qui, pour se rajeunir, minauderait avec la'voix et les manières d'une petite fdle; et ils sont aussi ridicules, pour une cause inverse, — venant un peu lard au lieu de venir un peu tôt, — que ce fameux héros d'un roman dont l'action se passait au treizième siècle et qui s'écriait avec tant de chaleur : u Nous autres, hommes du moyen âge ! »

Il est vrai que, la plupart du temps, lesdits

poètes n'y ont pas mis tant de malice et que, s'ils se sont contentés d'assonancer leurs vers, c'est par simple infirmité de leur oreille et pure ignorance des merveilleuses ressources que donne la plénitude de la rime, non seulement à la beauté musicale du vers, mais à l'expression de la pensée ellemême, comme j'espère bien vous le prouver avant que nous quittions cette matière. Croyez-en déjà Sainte-Beuve, et répétez-vous ces strophes de l'odelette exquise où il a invoqué la rime sur un r} thme cher à Ronsard et à Joachim Du Bellay :

Rime, qui donnes leurs sons

Aux chansons, Rime, l'unique harmonie Du vers, qui, sans tes accents

Frémissants, Serait muet au génie ;

Rime, écho qui prends la voix

Du hautbois Cm l'éclat de la trompette.

Dernier adieu d'un ami

Qu'à demi L'autre ami de loin répèiie ;

Rime, tranchant aviron,

Eperon, Qui fends la vague écumanle ; Frein d'or, aiguillon d'acier

Du coursier A la crinière fumante ;

Col étroit par où saillit

Et jaillit La source au ciel élancée, Qui, brisant l'éclat vermeil

Du soleil, Tombe en gerbe nuancée ;

aé qui, loin de l'œil mortel,

Sur l'autel Ouvres l'arche du miracle -, Ou tiens le vase embaumé

Renfermé Dans le cèdre au tabernacle ;

Ou, plutôt, fée au léger

Voltiger, Habile, agile courrière, Qui mènes le char des vers

Dans les airs, Sur deux sillons de lumière...

(Les Poésies de Joseph Delorme.)

Pas une de ces images qui ne soit — vous vous en rendrez compte au fur et à mesure que nous avancerons dans notre étude, — une définition précise, une analyse subtile et profonde de quelque vertu musicale ou morale de la rime. Et le poète a voulu, par une sorte de gageure, que tant de choses fussent dites en un vers si court qu'il est presque réduit aux seuls mots qui forment la rime elle-même, dont le pouvoir est ainsi justifié de la façon la plus ingénieuse et la plus forte. La rime, à la fois élément d'unité et de variété, de sécurité et de surprise; la rime, principe de liberté et de contrainte tout ensemble, l'une servant l'autre; la rime, enfin, cause miraculeuse de cette sorte' do révélation subite, d'illumination intérieure qui est le dernier terme, le plus haut sommet de l'émotion poétique, — tout cela est dans ces strophes, et déjà vous pouvez l'y trouver en les relisant. Je voudrais vous les commenter une à une, afin de vous avancer, par des chemins fleuris, dans la connaissance

de cette matière; mais, il me faut, pour plus de méthode, reprendre la route commune, car je dois vous enseigner d'abord ce que sont les rimes masculines et les rimes léminines, les rimes suHisantés et les rimes riches, puis quelles règles président au mélange des rimes; et, cela connu, nous pourrons nous élever à des considérations plus générales où nous retrouverons la rime comme auxiliatrice du génie et génératrice des chefsd'œuvre de la poésie française.

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