DE LA QTALITÉ DES RIMES
Après avoir parlé du genre des rimes (masculines ou féminines), nous allons nous occuper de leur qualité; et, ici, c'est pour me conformer à une distinction traditionnelle que je les diviserai en rimes riches et rimes suHisantes, quitte à vous montrer, chemin faisant, qu'il vaudrait mieux, sans doulCj les ranger en deux classes qu'on appellerait les bonnes rimes et les mauvaises, attendu qu'une rime peut être excellente, sans répondre à la définition de la rime riche, tandis qu'une rime très riche peut, néanmoins, être détestable.
La rime suHisante est celle qui offre une ressemblance du son de la voyelle, et non de l'articulation tout entière : désir, soupir, enfan/, coupanf, usage, partar/e. C'est un minimum de rime, qu'on doit, presque toujours, considérer comme insuffisant, malgré son nom.
La rime riche est celle qui représente une identité, non seulement du son de la voyelle, mais de toute l'articulation de la dernière syllabe sonore; autrement dit, c'est la rime dont la voyelle identique est précédée d'une consonne identique, appelée consonne d'appui : déSfr, saiStr, enFant, éiouiFant, uSage, viSage. A peine ai-je besoin d'ajouter que, si les consonnes d'appui, sans être identiques, sont absolument équivalentes pour Toreille, la rime n'en sera pas moins riche, et que, par exemple, enfant rimera tout aussi bien avec triomPHant qu'avec étoulFant, et déSir tout aussi bien avec viZir qu'avec saiSir.
En principe, les bonnes rimes sont les rimes riches; toutefois, le degré d'excellence d'une rime ne peut être uniquement établi par la définition de la rime riche comparée à celle de la rime suffisante. Une bonne rime doit, en effet, réunir des qualités d'ordre acoustique' et des qualités d'ordre intellectuel, et ce sont ces vertus diverses qu'il nous faut, maintenant, étudier en détail.
§ 1. Qualités d'ordre acoustique.
N'oublions jamais que la rime est essentiellement laite pour l'oreille. C'est de ce principe que découlent toutes les remarques qui vont suivre.
Première remarque. — La rime exige des sons semblables, non les mêmes lettres. Nous venons de le voir quant aux consonnes d'appui : enlant, triomphant, — §azon, saison, — lasser, tracer...
Les voyelles aussi peuvent différer, et les
consonnes qui les suivent, pourvu que le son soit le même : charmant, tourment, — mystère, solitaire, — ■ déjà, partagea, — consumé, allumai, — prodige, dis-le, — courts, discours, — beautés, méritez.
Par contre, les rimes présentant les mêmes lettres seront fausses, ou, du moins, faibles, si la prononciation diffère. Ainsi, n'eet-il pas bon de faire rimer les mots en n gras et les mots en n dur :
Au bout de Tunivers, va, cours te confiner, Et fais place à des cœurs plus dignes de régner,
(Racine, Bérénice.)
Cl! les mots où 1'/ est naturel avec les mots où VI est mouillé :
Halte ! c'est le premier coup de canon. Allons ! Un long frémissement court dans les bataillons.
(Victor Hugo, L'Année Terrible.)
L'œil, seul, est pleinement satisfait par cette rime; mais l'oreille l'est beaucoup moins que si le poète avait fait rimer allons avec longs, bataillons avec voyons ou rayons, rimes parfaites, bien que. pour l'œil, l'orthographe soit différente.
Cette non-conformité de la prononciation, malgré la conformité de l'orthographe, doit faire éviter la rime des mots en as, is, os, us, ous, dont Vs est sonore, avec les mots où cet s est muet :
Loin de ces lieux cruels précipitez vos pas ; Mes gardes vous suivront, commandés par Arcas.
(Racine, Iphigénie.)
Non, remparts, non, clochers superbes, non, jamais, Je n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz.
(Victor Hugo, Toute la Lyre.)
L'insolent, s'emparant du fruit de vos travaux, A prononcé pour moi le Benedicat vos !
(BoiLEAU, Le Lutrin.)
C'est le grand chevalier d'Alsace, Eviradnus. Les hommes qui parlaient, il les a reconnus.
(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)
Je vais mordre ! Allez-vous-en tous !
La nuit tombe sur ma mémoire Et le sang monte à mes yeux fous !
(Maurice Rollinat, Les Névroses.)
Il en sera de même pour les mots terminés par un t, si le t est sonore dans l'un et muet dans l'autre. Il faut donc condamner des rimes telles que celles-ci :
Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept, Quelqu'un, que lord Broghill autrefois chérissait...
(Victor Hugo, Cromwell.)
Notre mot éternel est-il : C'était écrit ?
— Sur le livre de Dieu, dit l'Orient esclave ;
Et l'Occident répond : Sur le livre du Christ.
(Alfred de Vigny, Les Destinées.)
Mais si, dans le Christ, on fait sonner Vs et le t, ces lettres redeviennent muettes dans le mot composé Jésus-Christ, et la rime suivante est parfaite :
Qu'en rayons éternels ton nom y soit écrit !
Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu, Mahomet ! — Jésus-Christ !
(Henri de Bornier, Mahomet.)
L'ancienne prononciation de lils (fî) permettait autrefois les rimes telles que la suivanle :
Je tremble pour vous seul. Ah, mon prince! Ah, mon fils! Souffrez qu'un nom si doux me soit encore permis.
(Voltaire, Mérope.)
La prononciation définitivement adoptée ne les permet plus et cette rime de François Coppée est fautive :
Injure pour injure et délis pour défis ! Sur cet autel où Dieu sacrifia son fils...
(Severo Torelli.)
La plus condamnable de toutes les rimes où l'œil seul est consulté au détriment de l'oreille, consiste en l'accouplement d'un infinitif en er avec un mot ou l'r final se fait entendre : aimer avec amer, associer avec lier. Dès le dix-septième siècle, Ménage les blâmait comme « rimes normandes », venues d'une province où l'on prononçait encore amé pour amer et lié pour lier. Il se peut, d'ailleurs, qu'en ce temps-là, on fit, à Paris même, sonner l'r des infinitifs, ce qui expliquerait mieux encore une homo • plionie qui a disparu. Quoiqu'il en soit, si Corneille a l'excuse normande d'avoir accouplé r.ier et ramer, enler et triompher, cher et toi-Iur ; si Racine a pu trouver, dans la prononciali: n encore admise des infinitifs, ce droit d'écrire, sans trop choquer les oreilles :
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier A son trône, ù son lit daigna l'associer,
Victor Hugo, en un temps où personne — si ce
n'est quelques pêcheurs de Normandie, — ne prononce plus la mé pour la mei% a eu tout à fait tort d'écrire :
Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
Que j'ai pu blasphémer, Et vous jetez des cris comme un enfant qui jette
Une pierre à la mer !.,.
[Les Contemplations.)
Deuxième remarque. — Deux syllabes, dont l'une est longue et l'autre brève, forment une rime très médiocre. Telles sont âme et femme, grâce et place^ trône et couronne... On les évitera donc, autant que possible, sans pousser, pourtant, le scrupule aussi loin que Théodore de Banville qui, dans les dernières années de sa vie, pour l'édition définitive de ses œuvres, modifia tous les passages où âme rimait avec lemme. Ce fut un travail considérable, et beaucoup de strophes y perdirent, en naturel, ce qu'elles gagnèrent en sonorité..
C'est surtout dans les rimes où entre la voyelle o que le son bref diffère assez du son long pour choquer très désagréablement l'oreille:
Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle, Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole.
(Corneille, Tite et Bérénice.)
Mais, avec la voyelle a, la différence est moindre, et on peut la diminuer par une sorte de compensation, au moyen de la consonne d'appui :entre |cm/ne, diflame, rime parfaite, et lemme, âme, rime faible, lemme avec inlâme formera une rime passable. Et
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qui pourrait se plaindre de la différence entre l'a bref et la long, quand les mots n'ont pas seulement la consonne d'appui, mais l'identité de toute la syllabe qui précède la rime, ainsi dans pirates et soupirâtes! La grande affaire, en effet, c'est que la rime, qui est la caractéristique de l'unité de mesure, marque fortement pour l'oreille, et, par conséquent, pour l'esprit, la fm du vers.
Troisième remarque. — La rime riche étant celle qui marque le plus fortement cette expiration du vers et qui donne à l'oreille la plus grande iouissance musicale, doit: 1° être prélérée en général; 2° être exigée même dans les mots où il y a beaucoup de rimes; 3° ne céder la place, au besoin, à la rime suffisante, que dans les mots pour lesquels il y a peu de rimes et dont on peut dire, alors, que rareté vaut richesse.
Le premier de ces trois préceptes est l'évidence même. Voici quelques applications des deux autres:
Les finales en é, er, ée, doivent rimer de toute l'articulation, étant innombrables: charité ne rimera pas avec donné, mais avec vanté, bonté. Il en est de même pour les finales en i, ie, et en u, ue: banni rimera mal avec parti, et statue avec reconnue. Voyez quelle déception nous laisse dans l'oreille la rime indigente qui termine cette strophe d'Alfred de Musset:
Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami. Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici.
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Mais, en revanche, quand aucune articulation ne précède ces voyelles, quand cet e, cet i ou cet u est précédé d'une autre voyelle dont il se détache pour former à lui seul une syllabe, il pourra rimer avec une lettre pareille, isolée de la même manière, sans que l'identité de la voyelle précédente soit exigée:
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi ; Quand vous commanderez, vous serez obéi.
(Racine, Iphigénin.)
Depuis que, sur ces bords, les dieux ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaé.
(Racine, Phèdre.]
A ces finales en voyelles, il faut ajouter, comme exigeant toujours la rime riche, les finales en ant ou ent, dont le nombre aussi est tel, que le poète serait inexcusable de ne point y mettre la consonne d'appui: charmant rimera bien avec tourment, amant, gaiement; mais il serait déplorable de l'accoupler avec vivant, trident, instant. Si La Fontaine se permet quelquefois de ces négligences, au moins ne iaisse-t-il pas de les avouer pour telles:
Il entend la bergère adresser ces paroles
Au doux zéphyr, en le priant
De les porter à son amant.
« Je vous arrête à cette rirne,
Dira mon censeur à l'instant ;
Je ne la tiens pas légitime,
Ni d'une assez grande vertu...
Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte ! »
« Ces trois vers », aurait-il même pu dire, car
instant ne rime pas mieux quamant avec le mot priant. Mais La Fontaine, ici, se joue, et il convient, au fond, que le « maudit censeur » a raison, puisqu'il le range parmi les « délicats » qui sont (( malheureux » parce que « rien ne saurait les satisfaire. »
Il ne faudrait pourtant pas pousser la délicatesse jusqu'à s'en rendre trop malheureux ; et, dans ces sortes de finales, la faute ne sera plus que vénielle si l'on se contente, à la rime, de ce que je demande la permission d'appeler une demi-consonne d'appui. Je donnerai ce nom aux consonnes qui, sans être identiques, sont, du moins, de la même famille et d'une prononciation voisine. Ainsi, les ' dentales » t et d: vertu, par exemple, rimera mal avec velu, mais très passablement avec perdu, vendu, ardu. F.ntr les « labiales » p, h, |, v, la dis tance sera plus faible encore, et l'on pourra tenir pour riches, malgré la différence de la consonne d'appui, des rimes telles que assoupie avec Arabie, conjie ou philosophie avec suivie, enlant avec vivant:
Ciel, à qui voulez-vous, désormais, que je fie Les secrets de mon âme et les soins de ma vie ?
(Corneille, Cinna.)
Un lien de famille analogue fait que certaines rimes, signalées plus haut comme devant être évitées autant que possible, — conliner et régner, par exemple, — restent passables par l'arliiculation, « nasale » dans les deux cas, qui précède la voyelle. Même lien entre les « sifflantes », ce qui permet,
à la grande rigueur, d'accoupler saisi avec souci, rime très faible, mais moins faible, pourtant, que la rime de saisi avec ami, qui serait tout à fait inacceptable. J'ajoute, en passant, que malgré l'identité — pour les yeux, — de la consonne d'appui, la rime de saisi, ou Vs sonne comme un z, avec ainsi, où ïs sonne comme un c, ne sera qu'une rime passable, exactement comme celle de saisi avec souci, où la consonne diffère.
Quatrième remarque. — Les mots en ion sont en si grand nombre qu'ils doivent rimer entre eux, sans qu'on puisse aller leur chercher une rime dans les mots qui sont simplement en on. Passion rime bien avec mission, et mal avec bâton. Au reste, sur ces mots dont nous savons déjà qu'ils manquent trop souvent de grâce, rappelons-nous surtout, lorsqu'il s'agit de les employer à la rime, ces paroles de Ronsard, en son Abrégé de VArt Poétique :
« Tu te donneras de garde, si ce n'est par contrainte, de te servir des mots en ion qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abomination, tesiilicaiion, car de tels mots sont languissants et ont une traînante voix, et, qui plus est, occupent languidement la moitié d'un vers. »
Même lorsqu'ils n'en occupent pas toute la moitié, ils restent disgracieux:
Je donne par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination.
(Corneille, Polyeucte.)
La déplaisance est aggravée, ici, par ce fait que
le mot le plus long se trouve à la fin du second vers; ce qui la souligne encore, pour ainsi dire. Elle serait atténuée déjà, au contraire, si le mot en ion du second vers était le plus court, était très court:
Toi qui, d'un même joug souffrant loppression, M'aidais à soupirer les mallieurs de Sien.
(Racine, Esther.)
Et elle disparaîtrait tout à fait, si l'un des deux mots en ion comportait la synérèse, le tassement en une seule syllabe; si, par exemple, inélinati-ons rimait avec nous pensions.
11 est certain que l'oreille n'aime pas à rencontrer deux fois de suite la diérèse; et cela, soit dit en passant, non seulement dans les mots en ion, mais dans tous ceux où un i est suivi d'une autre voyelle que la prononciation en détache, dans les mots en ieux, ici, ien, iei\ etc.. Là aussi, on fera bien d'accoupler, le plus souvent possible, un mot où se produit la diérèse {li-en, luri-eux, meuriri-ère) avec un mot où la même terminaison forme diphtongue (bien, deux, entière):
Et périsse le jour et la main meurtri-ère
Qui jadis, sur mon front, l'attacha la première !
(Racine, Mithridate.)
L'univers apaisé, content, mélodi-eux, l''nisait une musique autour des vastes dieux.
(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)
Adieu, ne pleurez pas, car je vais vers le calme, Et je connais, enfin, quel est l'essenti-el.
— Oui, les grandes amours travaillent pour le ciel. (Edmond Rostand, La Princesse Lointaine.)
Ce n'est pas, bien enfendu, une obligation, mais c'est une utile faculté, et même une élégance.
Cinquième remarque. — Le caractère de richesse peut être donné à la rime, autrement que par la consonne d'appui, en deux cas principaux:
P Lorsque la syllabe tonique consiste en une diphtongue, car la présence de deux ou trois voj'elles consécutives donne à la prononciation une telle ampleur, que la fm du vers en est au moins aussi fortement marquée qu'elle le serait par une voyelle simple précédée d'une consonne d'appui. Voyez quelle plénitude de son dans des rimes telles ({ue travail, épouvanlail, — joie, assoie... La consonne d'appui s'y ajouterait (épouvaniail, portail, assoie, soie...) que notre plaisir musical n'en serait guère accru. Notre oreille n'éprouvera aucunement le besoin d'entendre rimer essuie avec suie, dans ces vers de Théophile Gautier, où la consonne d'appui manque à la rime:
Ici, jamais le vent n'essuie Une larme à l'œil sec des cieux, Et le temps, fatigué, s'appuie Sur les palais silencieux.
(Emaux et Camées.)
2° L'autre cas où la rime semble riche, sans que l'oreille y trouve la consonne d'appui, c'est celui où l'on perçoit très distinctement, après la voyelle tonique, le son d'une consonne ou de plusieurs.
On pourrait presque dire, alors, que la consonne d'appui est postérieure, au lieu d'être antérieure à la voyelle. Ainsi, dans les terminaisons en onge (plonge, songe), en ance ou ence (éloquence, prudence), en il (péril, exil), etc.. On le sentira dans ces strophes, que j'emprunte, comme la précédente, à la pièce de Gautier: Noslalgies d'Obélisques:
Pas un accident ne dérange
La face de réternité ;
L'Egj'pte, en ce monde où tout change,
Trône sur l'immobilité...
Je regarde un pilier qui penche, Un vieux colosse sans proKl Et les canges à voile blanche Montant ou descendant le Nil,
Dans les mots soulignés, vous entendez nettement les sons ng, ch, l, et ce renforcement de l'homophonie des voyelles vaut bien celui qui proviendrait d'une consonne d'appui proprement dite.
Sixième remarque. — Tout le monde admet que les consonnes muettes, dans l'intérieur de la syllabe qui forme la rime, sont considérées comme non avenues, et qu'ainsi longs, malgré le g, rimera ])arfaitement avec allons, et doigts, malgré le g et le t, avec /e dois. C'est se conformer au principe de la rime pour l'oreille, sans intervention du iémoignage de l'œil. Mais voici, selon la prosodie la plus traditionnelle, le principe aussitôt abandonné dès que la consonne muette se trouve à la fin Au mot: ainsi, ■— bien que tyrans et indiUérents, au
pluriel, soient une bonne rime, parce que le / cVindillérents est intérieur, étant suivi d'un s, — jI faudrait repousser comme mauvaise la rime formée par ces deux mots au singulier: tyran ne rimera plus 'bien avec indiUérent, non plus que, au singulier, fer avec souHert, — berger avec changé, changez ou changés, — ver avec ouvert ou revers, — chapelle avec tu appelles. Nous arrivons ainsi, semble-t-il, à l'exigence de la rime pour l'œil venant corroborer celle de la rime pour l'oreille. Et cela nous conduit à traiter une grave question, la plus controversée à l'heure qu'il est, celle qui fera l'objet de notre
Septième remarque. — L'oreille doit-elle être absolument le seul juge de la bonté d'une rime, ou l'œil peut-il, en certain cas, intervenir pour en constater le plus ou moins d'excellence? En d'autres termes: dans le plaisir que donne la rime, y at-il ou non, quelquefois, une certaine jouissance visuelle qui s'ajoute à la jouissance auditive?
J'ai mûrement réfléchi sur ce problème, sans aucun respect superstitieux pour d'anciens errements qui pouvaient n'être point tous fondés, mais aussi sans croire, a priori, qu'ils se trouvaient tous dénués de fondement, préjugé plus absurde encore, car il n'était guère probable que tant de grands poètes, en tant de chefs-d'œuvre et pendant tant de siècles, s'y fussent conformés par simple lâcheté, routine et sottise.
Et à la question, sans hésiter, je réponds oui.
Oui, quand l'oreille est satisfaite par l'homo-
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phonie des rimes, — ce qui reste l'essentiel, ce qui nous a fait repousser sans pitié les simples rimes pour l'œil, telles que Vénus et nus, mer et aimer, etc. — notre jouissance peut être augmentée encore par une certaine ressemblance ou équivalence orthographique de ces rimes. Et je me hâte d'ajouter que, si cette jouissance visuelle est légitime, c'est qu'elle aboutit, toujours, soit à une augmentation, soit à une corroboration de la jouissance auditive.
Ceux qui le nient, avec une apparence de logique et d'esprit scientifique aussi trompeuse que possible, oublient, tout simplement, à la fois un fait indéniable et considérable, et l'une des lois les plus certaines de la physiologie,
La loi, c'est que, pour un homme doué de l'usage de tous ses sens, l'éducation de chacun des sens s'étant faite avec le secours d'un ou de plusieurs autres, la jouissance particulière à un sens ne sera plus jamais complètement isolée de celle des sens auxiliaires. Essayez, par exemple, de manger en fermant les yeux et sans plus appeler à votre aide le sens du toucher que celui de la vue, et aussitôt, privé de l'idée de forme, de résistance, de couleur, d'aspect, qui ont contribué, par association, à l'éducation de votre sens du goût, vous serez très souvent incapable de discerner un aliment d'un autre, et, en tout cas, \otre jouissance en sera notablement diminuée; Il n'en serait sans doute pas de môme chez un aveugle-né, pour qui l'éducation du goût se serait faite toute seule; mais je vous ai parlé d'un homme doué de tous ses sens.
Le fait considérable qui, joint à celle loi physiologique, rend légitime, dans une certaine mesure que je me garderais bien d'exagérer, le rôle de l'œil, est celui-ci: depuis plus de quatre siècles, depuis l'invention et la diffusion de l'imprimerie, l'éducation de notre sens de la musique des vers, dont la rime est l'élément capital, ne s'est presque plus faite que par l'intermédiaire de nos yeux. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, c'est par la lecture silencieuse dans un livre, dionc par une audition purement intérieure, que nous jouissons des vers; et ainsi, à l'endroit où, tout ensemble, se termine le rythme sonore et s'arrête le regard, nous associons presque invinciblement, dans notre jouissance, les sonorités parallèles aux signes parallèles qui les représentent; et, lorsque ces signes ont une ressemblance plus grande, nous ne pouvons nous empêcher d'en tirer une légère satisfaction de plus. C'est une simple constatation que je fais et contre laquelle tous les raisonnements du monde ne sauraient prévaloir. Vous n'empêcherez jamais le poète de faire rimer pire avec il soupire, au singulier plus volontiers qu'avec le pluriel ils soupirent, ni le lecteur qui lit avec les yeux de préférer la première rencontre à la dernière.
Je ne vais pas plus loin et je ne recommande plus là qu'une préférence, l'interdiction absolue de rimer seulement pour l'oreille me paraissant non seulement trop rigoureuse, mais absurde et contraire au principe essentiel de la rime.
Toutefois, dans certaines interdictions de l'ancienne prosodie qui semblent, au premier abord,
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fondées sur l'exigence de la rime pour l'œil, il n'y a pas uniquement le souci, qui doit rester tout à fait secondaire, de corroborer la jouissance auditive par la jouissance visuelle, il y a, en y regardant de plus près, le désir d'augmenter sensiblement le plaisir de l'oreille lui-même. Cette distinction m'amène à examiner ce que vaut la vieille défense de faire rimer un mot au singulier avec i n mot au pluriel ou d'aspect pluriel, c'est-à-dire terminé par les lettres s, x, z, fût-il de nombre singulier, comme le bras, le houx, le nez, je peux, tu danses. (En prosodie, ces rimes sont dites plurielles.)
Huitième remarque. — La tradition interdit absolument cette rencontre du pluriel et du singulier, qu'il s'agisse de rimes masculines ou de rimes féminines: elle défend donc aussi bien de faire rimer le ou les bras avec il viendra, que tu danses, ou ils dansent, avec prudence.
A cette règle classique, les Romantiques euxmêmes se sont conformés, dans tous les cas. Mais voici venir, depuis quelques années, des poètes qui veulent, dans tous les cas aussi, la rejeter toute. Les uns et les autres se trompent, ayant également négligé de remonter jusqu'au grand principe, qu'ils admettent pourtant d'un commun accord : que la rime doit être faile, avant tout, pour l'oreille, si môme, comme je pense en avoir donné la preuve, l'œil peut aussi être, en second lieu et par surcroît, consulté.
Or, si nous consultons notre oreille seule, nous
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nous apercevons immédiatement que, dans les rimes léminines, il n'y a jamais la moindre différence phonique entre les rimes de forme plurielle et les rimes de forme singulière et que, par conséquent, la rime sera aussi exacte, pour l'ouïe, si je fais rimer Savoie avec les voies ou ils envoient qu'avec la voie ou il envoie. La différence n'est plus que graphique, et je concéderai aux novateurs qu'ils ont raison de ne pas s'astreindre toujours à en tenir compte, pourvu qu'ils conviennent qu'on rime encore mieux lorsqu'on s'y astreint.
Mais, si nous passons des rimes féminines aux rimes masculines, nous nous apercevons aussitôt qu'une distinction est nécessaire et que si, certaines fois, l'oreille est parfaitement satisfaite par la rime d'un mot pluriel avec un mot singulier, d'autres fois elle ne l'est plus que d'une manière fort incomplète.
Je ne verrais point d'inconvénient grave, par exemple, à faire rimer la mort avec les remords ou le remords, en conservant, à ce dernier Vs final que les poètes lui enlèvent souvent, au singulier, par une licence qu'autorise un long usage. C'est qu'ici, en effet, cet s final n'a aucune influence sur la prononciation de la syllabe.
Voltaire aurait pu maintenir Vs lorsqu'il disait :
... lui laisser à ma mort, Dans ce cœur qu'il aima, le poignard du remord.
(Tancrède.)
Et Lamartine l'aurait dû, lorsque, parlant de la passion, il écrivait :
Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remord, Si, du moins, ces débris nous attestaient sa mort !
(Premières Méditations.)
Il aurait dû, car rénumération du premier vers, dont les trois premiers substantifs sont au pluriel, exigeait impérieusement que le dernier, remords, fût au pluriel aussi. Lamartine l'a mis, pourtant, au singulier, voulant profiter de la licence qui lui permettait, en ce cas, de supprimer Vs. Ne le regrettons pas trop, car le poète nous fournil ainsi l'exemple le plus topique de l'absurdité qu'il peut y avoir à vouloir, toujours, quand le bon sens lui-même s'y opposerait, rimer pour l'œil.
Je ne maintiendrai donc pas la règle ancienne comme absolument obligatoire, — tout en recommandant de la suivre autant que possible, — lorsque l'oreille ne pourra pas distinguer le mot singulier du mot pluriel. (Autres exemples : cour, discours, — vers, hiver.. )
Mais je la maintiendrai dans les autres cas, ceux où Ibomophonie du singulier et du pluriel n'est point complète. Et ce sont les plus nombreux. La plupart du temps, en effet, Ys final (ou ïx, ou le z), tout en restant muet, modifie la sonorité de la voyelle qui le précède; il reporte, pour ainsi dire, sa force sur cette voyelle pour l'allonger. En vain prétendrait-on que il veut rime parfaitement avec les cheveux, et un écolier avec vous alliez. Dans il veul, un écolier, le son -final est arrêté, net, cassé, pour ainsi dire, tandis que, dans vous alliez ou dans les cheveux, il y a, tout à la fois, un appuiement du son et un prolongement.
Si, au lieu de rapprocher simplement deux mots, je cite deux vers, la légitimité de ma distinction sera plus frappante encore :
Et vous, bois paternels, et vous, ô jeunes eaux, Près de qui je cueillais la tige du roseau...
(Henri de Régnier, Les Médailles d'Argile.)
Relisez ces vers en disant <( les tiges des roseaux », et dites-moi si votre oreille n'a pas une satisfaction plus complète. Du reste, pour vérifier celte différence de sonorité, nous n'avons qu'à prononcer successivement le même mol au singulier et au pluriel : de l'eau, des eaux (ce qui se prononcera : de l'o, des ô), un roseau, des roseaux (ce qui se prononcera un roso, des rosd^. Les finales plurielles vous apparaîtront comme étant d'un demi-ton plus bas, comme frappées d'un « bémol », diraient les musiciens, el, de plus, diraient-ils encore, comme prolongées par un léger <( point d'orgue ».
En résumé, touchant la règle classique interdisant de fan^e rimer un singulier avec un pluriel, je conseille de s'y astreindre rigoureusement toutes les fois qu'il y a, entre le singulier et le pluriel, une différence de sonorité, c'est-à-dire dans un gran'd nombre de rimes masculines, et de ne pas s'en préoccuper outre mesure, lorsque l'oreille ne saurait distinguer l'un de l'autre, c'est-à-dire dans toutes les rimes féminines et dans quelques rimes masculines. Mais les poètes qui s'y conformeront toujours, corroborant ainsi le plaisir de l'oreille
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par celui de l'œil, feront mieux encoiie, pourvu que la grammaire, la logique et la pensée n'aient jamais à en souffrir.
Si j'avais réussi à concilier, de la sorte, les traditionnalistes et les révolutionnaires, en ne retenant, de chacune des doctrines, que ce qu'elle a de solidement fondé, en laissant, sur les autres points, une liberté suffisante, je croirais n'avoir point mal terminé cette étude des qualités d'ordre acoustique de la rime et je pourrais passer à l'étude de ses qualités d'ordre intellectuel.
§2. Qualités d'ordre intellectuel.
Depuis le commencement de nos études, nous savons que la grande vertu de la forme versifiée vient de ce que le vers seul peut donner, à qui le lit ou l'écoute, cette double jouissance : la sécurité dans la surprise. Nous avons, maintes fois, vérifié ce principe; nous le vérifierons maintes fois encore, notamment lorsque nous aborderons le chapitre de la césure; mais, au sujet de la rime, il se trouve appliqué d'une façon très particulière : en effet, si l'élément de sécurité y est fourni par l'homophonie, aussi complète que possible, de deux mots qui riment ensemble, c'est-à-dire par une qualité d'ordre acoustique, l'élément de surprise est d'un tout autre ordre, d'un ordre purement intellectuel. C'est ce que Théodore de Banville a exprimé en disant : « Vous ferez rimer ensemble, autant qu'il se pourra, d'es mots très semblables entre eux comme so/i, et très différents entre eux comme sens. »
Complétons cette formule, sur le second point, par une remarque de Fontenelle : <( La rime est d'autant plus parfaite que les. deux mots qui la forment sont plus étonnés de se trouver ensemble. J'ajoute seulement qu'ils doivent èire aussi aises qu'étonnés. » On ne saurait parler avec plus d'esprit et de justesse; et je remarque, en passant, que dans cette phrase consacrée aux seules vertus d'ordre intellectuel de la rime, nous voyons reparaître, à côté du plaisir de surprise (l'étonnement), le plaisir de sécurité (l'aise), qui s'unissent encore ici, comme partout, pour exalter notre jouissance. Oh! la merveille — la délicate et logique merveille, — que notre prosodie française !
Lorsque les rimes ne donnent point avec plénitude, et tout ensemble, cette aise et cet étonnement à l'esprit, si elles ne lui apparaissent pas, à la fois, comme rares et comme naturelles, — je dirais presque comme nécessaires — ce sont des rimes détestables ou médiocres, selon le degré d'éloignement où elles sont de la double qualité intellectuelle qui fait les bonnes rimes.
Tenez, avant d'entrer dans aucune explication, je voudrais vous faire sentir, par le rapprochement de deux textes, ce que je viens d'avancer.
Ecoutez d'abord du Voltaire, pris au hasard, .dans le premier chant de la Henriade :
A travers deux rochers où la mer mugissante Vient briser en courroux son onde blanchissante, Dieppe, aux yeux du héros, offre son heureux port : Des matelots ardents s'empressent sur le bord ;
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Les vaisseaux sous leurs mains, fiers souverains des Etaient prêts à voler sur les plaines profondes ; [ondes, L'impétueux Borée, enchaîné dans lefe airs. Au souffle du zéphyr abandonnait les mers. On lève lancre, on part, on fuit loin de la terre : On découvrait déjà les bords de l'Angleterre ; L'astre brillant du jour un instant s'obscurcit ; L'air siffle, le ciel gronde, et l'onde au loin mugit ; Les vents sont déchaînés sur les vagues émues ; La foudre étincelante éclate dans les nues ; Et le feu des éclairs, et labîme des flots, Montraient partout la mort aux pâles matelots.
11 n'y a pas de termes assez énergiques pour qualifier cette versification aveulie, ces métaphores avachies, ces épithètes éculées, cette langue décolorée et flasque. Et nous parlerons bientôt des rimes qui achèvent cette déliquescence.
Et dire que toute la Henriade et toutes les œuvres poétiques de Voltaire sont écrites comme cela, et toutes les tragédies, et toutes les épopées, et toutes les épitres, et toutes les odes de tous les poètes de tout le dix-huitième siècle, — André Chénier excepté, — et même des vingt premières années du dix-neuvième, et que cela passait pour de la poésie ! Enfin, Victor Hugo vint... Ecoutez, maintenant, le début du « Chœur des racoleurs », du Quai de la Ferraille, dans Toute la Lijre :
Nous sommes les sergents recruteurs. Pour la gloire, Pour l'empire, pour être illustres dans l'histoire, Il faut des meurtriers au roi ; nous en cherchons. Pour faire des drapeaux, nous prenons des torchons ; Pour faire des héros, nous prenons des canailles ! Nous rions en ouvrant dans l'ombre nos tenailles : Qui se fie au sourire est pincé par l'étau.
Le froid, la faim, la soif, sont des coups de marteau Qui donnent une forme obscure aux miséraiiles ; Mais, pourvu qu'il leur reste un œil fier, de bons râbles. Des vices, de la ragé et des instincts fougueux, Ils sont notre gibier. Nous épluchons des gueux. Nous trions des gredins ; nous passons à nos cribles Toutes sortes de gens sauvages et terribles ; Les méchants sont les bons ; les sanglants sont les Ils deviennent vautours, ayant été corbeaux. [beaux. A nous tout ce qui traîne ! A nous tout ce qui passe ! Sa Majesté nous dit : (( Sergents, faites main basse » ; Elle nous livre, en bloc, le tas des mendiants : Nous lui rendons des Cids et des Esplandians.
Miracle! la langue a recouvré sa musique, son dessin, sa couleur; le vers a reconquis, en même temps qu'une âme, un corps avec des ivertèbres, de la chair, du sang, une voix. Toute pensée devient image, toute image exalte et corrobore la pensée. Mais ce qui d'abord, ici, chante, peint, suggère, n'entendez-vous pas, ne voyez-vous pas, ne sentezvous pas que c'est la rime?
Oui la rime!
Reprenez, à présent, couple par couple, les vers de la Henriade. Dès que le premier des deux vers est fini, vous devinez déjà, neuf fois sur dix, quel mot terminera le second. Non seulement la jouissance de surprise n'existe pas, mais ici, la sécurité elle-même n'est plus une jouissance, tant elle est assurée d'une écœurante manière. On n'attend pas, avec un intérêt quelconque, la fin du second vers; on s'y résigne comme à une chose inévitable et sans joie:
A travers deux rochers, où la mer mugissante
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Vient briser en courroux son onde blanchissante...
Voltaire aurait aussi bien pu intervertir ces épithètes el dire:
A travers deux rochers, où la mer blanchissante Vient briser en courroux son onde mugissante,
ou gémissante, ou rugissante... Ce dont on était bien certain, c'est qu'il rimerait en adjectifs et, 1res probablement, en adjectifs de môme famille, comme ceux-là, qui sont, en quelque soi te, des participes présents féminisés. Un rimeur un peu moins déplorable aurait peut-être mis (( Où la mer impuissante », cet adjectif n'ayant point la même allure grammaticale et, de plus, formant déjà image, car ce serait parce qu'elle se sentirait impuissante, que la mer se briserait, en écumant de colère, sur les rochers inébranlés. Mais non; il fallait, selon la conception qu'on avait, en ce temps, de la poésie et de la rime, que les épithètes fussent assez molles, banales et inexpressives, pour être interchangeables au besoin. Misère! Et toutes les autres rimes du morceau sont de la même force: n'était-il pas à peu près fatal que port attirât bord, que les airs appelassent les mers, et les Ilots les jjfilesmRf(>lots?...
Passez, maintenant, à la page de Toute la Lyre! Si les rimes des deux premiers vers, elles seules (gloire, histoire) sont, prises en elles-mêmes, peu propres à causer une surprise, voyez comme Hugo, en les préparant, en les rendant expressives et nécessaires à cette place, nous fait oublier qu'elles
auraient pu être banales! Car c'est encore un secret du génie que de provoquer ainsi la surprise avec la rime la plus attendue, fût-ce avec la plus usée de toutes peut-être, celle d'amour avec iour. La surprise consiste alors dans le rajeunissement, par cet usage très particulier, d'une rime fatiguée par un usage trop général:
Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire. Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours, Pour qu'il s'en puisse faire une demeure et dire : « C'est ici ma maison, mon oJiamp et mes amours I »
(Victor Hugo, Les Contemplations.)
Qui pourrait se plaindre ici, de l'emploi d'une rime aussi commune, ainsi régénérée?
Mais, à présent que la rime d'histoire avec gloire nous a fourni l'occasion de cette remarque, passez aux rimes suivantes de la même citation. Toutes celles-là sont rares; toutes, avec la sonorité attendue par l'oreille, ont un sens inattendu pour l'esprit et, toutes, elles le satisfont jusqu'à la volupté. Pourquoi? Parce qu'elles ajoutent, à la surprise de la découverte, l'enchantement des horizons découverts. C'est l'aise et Yélonnemeni réunis dont FonteneUe nous parlait tout à l'heure; c'est 1 entière vertu intellectuelle de la rime.
Comment trouver ces rimes idéales ? C'est le secret de l'inspiration, qui n'est point réductible en préceptes. Mais nous pouvons, du moins, donner quelques conseils pour éviter les rimes intellectuellement mauvaises ou médiocres, c'est-à-dire celles qui abolissent tout à fait, ou qui diminuent,
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en grande partie, le pouvoir de surprise que nous attendons de la rime.
Première observation. — ■ Un mot ne saurait, cela va sans dire, rimer avec lui-môme: il n'y aurait pas de rimes du tout en cette répétition; ainsi dans ces vers :
Quelle offrande est-ce là ?
On m'offre, tous les jours, ces sacrifices-là.
(Voltaire, L'Indiscret.)
Toutefois, si le même mot offre deux sens très différents, on peut faire une exception à la règle, et c'en sera une, très plaisante, que cette rime de Racine dans les Plaideurs:
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. On en verra les pièces. Pour nous justifier, voulez-vous d'autres pièces?
Inutile d'ajouter que lorsque les deux mots ne sont pas seulement de sens différent, mais d'étymologie différente, que ce sont seulement des homonymes, la rime est parfaite.
Notre malheur est grand, il l'est au plus haut point ; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point.
(Corneille, Horace.)
Je suis veuf, je suis seul et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu, mon âme vers la tombe.
(Victor Hugo, La Légende des Siècles.)
Deuxième observation. — On ne doit point faire rimer — parce qu'ici encore il n'y aurait pas sur-
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prise, — un substantif avec son verbe, comme dans les vers suivants :
Par eux tout se ranime et par eux tout s'enflamme : L'oiseau de Jupiter, aux prunelles de flamme...
(RoucHER, Les Saisons.)
A moins qu'il n'y ait une intention évidente dans la reprise du mot; ainsi dans ces charmants vers de Lamartine:
Veux-tu, pour me calmer, me remettre à la chaîne? Tiens. Mais ce n'est pas elle, ô ma sœur, qui m'enchaîne. Va, je n'ai pas besoin de ces honteux liens ; Ma chaîne, ô Daïdha, c'est tes yeux sur les miens !
(La Chute d'un Ange.)
Un mot ne peut rimer non plus avec son composé, ni deux composés ensemble; ainsi tendre (verbe) et détendre, mortel et immortel, bonheur et malheur... à moins que le sens des deux mots ait fmi par assez différer pour qu'ils n'évoquent point, dans l'esprit, la même idée; ainsi courir et secourir, Iront et aflront. L'oubli de la commune étymologie n'est pas assez complet pour qu'on puisse faire rimer lours et toujours. Dieu et adieu, sans quelque négligence. Encore que cette rime ait été fort employée par de bons poètes, mieux vaut se l'interdire.
On aurait tort de faire rimer ensemble deux de ces mots tirés du grec, dont l'élément final est exactement le même ; ainsi prologue avec épilogue, hypothèque avec bibliothèque. Les deux premières de ces rimes ont, de plus, l'inconvénient de s'ap-
peler mutuellement par opposition de sens, rentrant ainsi dans une catégorie dont je vais parler plus bas. Les deux autres — hypothèque et bibliothèque — seraient moins inadmissibles, et, après Boileau, Banville et Coppée les ont admises :
Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ; Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque ; Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.
(Boileau, Le Lutrin.)
Mais Victor Hugo, ayant à mettre la même pensée dans la bouche de i3on César de Bazan, a laien i-aison de lui faire dire, en ouvrant l'armoire de Don Saluste:
Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque, Justement... Un pûté, du vin, une pastèque. C'est un en-cas complet...
(IXuy Blas.)
La surprise de cette rime est plus grande et plus délicate.
Troisième observation. — Rien n'est moins contraire à la surprise que la rencontre, à la rime, de deux mots dont le sens est en complète opposition, l'un faisant presque nécessairement penser à l'autre; ainsi bonheur ei douleur, chrétien et païen, amis et ennemis:
Et dans ce temple immense, où le Dieu du chrétien Règne sur les débris du Jupiter païen...
(Lamartine, I-Iarmonies Poétiques.) Ali ! que dit-on de vous, Seigneur? Nos ennemis
Vous comptent hnnlement au rang de leurs amis.
(Racine, Mithridate.)
A moins que le rapprochement ne soit absolument volontaire et nécessaire, comme dans la fable de VOurs et V Amateur des Jardins :
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.
(La Fontaine.)
Ce sont encore de ces rimes qui s'appellent par opposition, et que, par conséquent, il faut proscrira, que celles, dont Racine a tant abusé, de père avec mère ou avec Irère.
Quatrième observation. — Evitons autant que possible, parce que la surprise en est diminuée, de faire perpétuellement rimer un substantif avec un substantif, un adjectif avec un adjectif, un verbe, surtout, avec un autre verbe au même temps: ces dernières rimes sont, à la fois, trop attendues et trop faciles, étant trop nombreuses. Le plus souvent, croisez les espèces de mots, comme fait Victor Hugo dans le passage ci-dessus, où il fait rimer cherchons avec torchons, gueux avec lougueux, cribles avec terribles, ce qui passe avec main basse, enfin ce substantif commun, mendiants, avec ce triomphal nom propre, Esplandians, résumant ainsi, en ces deux mots, — surpris, entre tous, de se rencontrer à la rime, — les vingt vers qui précèdent, et faisant apparaître ainsi, dans un double trait de lumière, ces truands faméliques transformés en capitans splendides, comme sous le crayon
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d'un Callot qui serait, en même temps, un coloriste à la façon de Caravage ou de Salvator Rosa.
Tel est, entre autres, un des pouvoirs intellectuels de la rime.