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DU BON ET DU MAUVAIS USAGE DE LA RIME

Il nous a fallu entrer dans quelques détails, parfois un peu arides, pour déterminer les qualités phoniques et les qualités psychiques de la rime. Oublions un instant ces détails, pour ne plus nous souvenir que de ceci : que, dans le vers français, la rime est, par excellence, l'élément de sécurité pour l'oreille, et, pour l'esprit, l'élément de surprise. Et nous pourrons, maintenant, chercher quel est le point précis où ces deux éléments s'accordent pour réaliser la rime parfaite: ce sera chercher, du même coup, dans quels cas, par atténuation ou exagération d'un de ces deux éléments, l'équilibre rompu enlèvera à la rime quelque chose de sa perfection idéale.

Disons vile, pour n'y plus revenir, que la rime pauvre — celle qui n'a pas la consonne d'appui lorsque, par le grand nombre des mots rimant ensemble, le poète eût pu la lui donner aisément • — est toujours condamnable; qu'Alfred de Musset a eu tort d'accoupler ici avec ami^ et de louer un de ses héros de faire rimer idée avec lâchée. On

n'a jamais raison de tromper l'attente de l'oreille, pas plus qu'on n'a d'excuse de frustrer celle de l'esprit par une rime intellectuellement trop attendue et banale.

Mais ajoutons, aussitôt, que l'oreille ni l'esprit n'ont pas toujours les mêmes exigences, et qu'elles varient avec le genre, avec le ton, avec l'âme du poème. Ces distinctions seront le sujet même de cet entretien; et, si nous les avons élucidées, nous connaîtrons l'un des plus délicats, l'un des plus subtils secrets de l'art des vers.

Ce peut être, en effet, une nécessité d'art que l'emploi, pour l'oreille, de rimes simplement riches ou suffisantes, et, pour l'esprit, de rimes médiocrement imprévues. En revanche, la richesse extrême ou l'exceptionnelle rareté des rimes peut être, selon les cas, une vertu ou un vice.

Prenons, par exemple, la poésie dramatique : dans une œuvre sérieuse, ce serait une faute grave que d'employer des rimes surabondantes ou trop rares, qui, au lieu de nous enchaîner, comme par d'insensibles liens, à la pensée ou au sentiment du poète, viendraient, au bout du vers, rompre le charme enveloppant pour ne nous faire plus songer qu'à la virtuosité du rimeur et à ses prouesses verbales. La rime à employer ici — et aucun de nos grands poètes de théâtre ne s'y est trompé, — est celle qui assure, pleinement, mais sans homophonie trop prolongée, la sécurité de l'oreille et qui procure à l'esprit une jouissance où il entrera plus d'aise que de surprise.

Corneille a pu écrire, en fois en passant, ces vers qui riment, avec surabondance :

J'aime ta passion, et suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir.

CLe ad.)

li se serait bien gardé de rimer ainsi toute la tirade, car on eût vite senti la recherche et pensé plus à Corneille qu'à Don Gomas et à Rodrigue.

Voyez comme Racine, dans ces quelques vers de Phèdre, marque fortement le rythme par la rime, mais sans nous détourner jamais de l'émotion purement dramatique :

... Ah ! cruel, tu m'as trop entendue. Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur. Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur. J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même ; Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison. Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes... Toi-même en ton esprit rappelle le passé. C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé ; J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine, Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes inutiles soins ? Tu me haïssais plus,, je ne t'aimais pas moins.

Mais le même Racine sort-il du drame de passion et d'analyse psychologique pour écrire les Plaideurs, une comédie bouffonne, aussitôt, il sentira tout ce que le piquant de la forme peut ajouter à la gaieté du fond; et, de môme qu'il brisera la

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cadence de son vers avec une hardiesse que les romantiques dépasseront à peine, il se livrera, deux siècles avant Théodore de Banville, à l'amusement du jeu des rimes :

Vous plaidez? — Plût à Dieu! — J'y brûlerai mes livres. Je... — Deux bottes de foin, cinq à six mille livres!...

Ou encore :

Et quand il serait vrai que Citron, ma partie, Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien partie Dudit chapon...

Il ira, pour trouver des rimes drolatiques, jusqu'à finir le vers sur un mot coupé en deux; ainsi, quand l'Intimé, dans sa plaidoirie, tient, malgré la résistance de Dandin, à citer tous ses auteurs, y compris celui du Promptuarium iuris civilis:

— Au fait. — Pausanias en ses Corinthiaques...

— Au fait. — Rebuffe... — Au fait, vous dis-je. — Le

[grand Jacques...

— Au fait, au fait, au fait. — HarménopuI, in Prompt...

— Ho ! je te vais juger. — Ho ! vous êtes si prompt !

D'instinct, Molière a écrit ses comédies d'intrigue et ses farces VEtourdi ou Sganarelie, avec des rimes beaucoup plus (( amusantes » que celles de ses grandes comédies de caractère, le Misanthrope ou Tartu'le. Si vous relisez, à ce point de vue, le Ruy Blas, de Victor Hugo, vous trouverez beaucoup plus de rimes riches et rares, dans le rôle picaresque de Don César de Bazan, que dans le rôle mélancolique de la reine d'Espagne ; mais nulle part, du reste, la rime n'y étalera sa richesse ou sa rareté d'une manière excessive et obsédante.

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car le drame veut être pris au sérieux et côtoie seulement la fantaisie.

On y vogue à pleines voiles avec les comédies de Théodore de Banville, telles que le Beau Léandre ou le Baiser; et, aussitôt, la rime, non plus seulement riche, mais « millionnaire », voire <( milliardaire », y sonne avec la plus divertissante adresse. Mais, pour extraordinaire qu'elle soit, l'adresse qui se fait à ce point remarquer ne saurait divertir que pendant quelques minutes : au bout de deux ou trois scènes, ce genre d'intérêt va en diminuant, et, avant la fin de la pièce, la surprise même est abolie par l'accoutumance à une surprise toujours égale.

Aussi jouit-on mieux de cet exercice en lisant quelque court poème des Odes Funambulesques ou d'un autre ouvrage analogue du même auteur : ici, on ne nous convie point à voir se développer une action avec des sentiments et des pensées, mais à regarder, pendant quelques instants, les prodiges d'équililDre d'un acrobate facétieux sur la corde raide. Et, pourvu que nous n'attachions point plus d'importance qu'il ne faut à ce spectacle, que nous n'en attendions pas d'autre plaisir que celui de voir le danseur incliner alternativement les deux bouts de son balancier, — ses deux rimes — de façon à éviter les chutes, nous pouvons honnêtement nous y plaire :

Ah ! j'ai rêvé souvent, en ce siècle fantoche, De me trouver un jour libre, ayant dans ma poche De l'aj-gent pour pouvoir engager des paris, O poète, et de faire... un voyage à Paris !

Semblant venir de loin par un vain simulacre,

Je monterais, avec des colis, dans un fiacre,

Et, de mes Dieux jaloux abandonnant l'autel.

Je me ferais alors conduire au Grand-Hôtel.

J'ai fait ce rêve. Ainsi qu'un Triton dans ma conque,

Je feignais d'arriver d'une gare quelconque,

Je fumais un londrès, j'avais l'air d'être Anglais,

Serré dans un faux-col de marbre où j'étranglais,

Et, comme on voit le chêne environné de lierre,

J'avais, sur ma poitrine, un sac en bandoulière !

Oui, dans ce songe heureux mon esprit se complaît.

Coiffé d'une casquette et vêtu d'un complet,

Je souris, je m'assieds dans la chambre où l'on dîne,

A côté d'une miss blonde comme l'Ondine...

(Théodore de Banville, Dans la Fournaise.)

Et cseiera... Vingt vers de plus, et la gageure serait trop bien gagnée peut-être; mais, après tout, le procédé,, en ce genre de poème, est légitime. Le malheur est que, pour avoir cru que la rime est (( tout le vers », le délicieux maître a composé, sur des sujets plus graves, mille pages où il n'a mis, où nous ne pouvons retrouver, hélas! que l'unique ivresse de la rime surabondante, exclusive de toute émotion profonde et de toute pensée. N'est-ce pas en y songeant que Paul Verlaine s'est écrié, dans les strophes en vers de neuf syllabes (4 + 5) de son Art Poétique :

Oh ! qui dira les torts de la rime ! Quel enfant sourd ou quel nègi^e fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?

Et il a raison, si c'est bien à ces torts-là qu'il songe.

Vous le voyez, l'emploi dominant de la rime ultra-riche — et ultra-rare — se restreint, dans la poésie dramatique, à la farce, dans la poésie lyrique à la parodie et à tout ce qui s'y rattache, — • en un mot, aux simples ainusettes de l'esprit.

Restent les rimes ni trop ni trop peu rares, dans l'ordre intellectuel, et qui, dans l'ordre acoustique, sont ou les rimes simplement riches, c'est-à-dire se contentant de la consonne d'appui, ou les rimes suffisantes, s'en passant même. Nous avons vu la part plus] ou moins grande qu'on pouvait faire aux unes et aux autres dans les œm^es de théâtre; la proportion de leur mélange doit aussi varier, selon le caractère de l'inspiration, dans les autres genres de poésie.

Ainsi, demanderons-nousi à un chant d'adoration amoureuse, qui doit nous bercer dans une caresse, qui veut faire appel moins à nos sens qu'à notre cœur, d'amener, à la fm de chaque vers, des mots qui solliciteraient trop particulièrement notre esprit et notre oreille ? Non certes, car il en résulterait une diversion au lieu d'une concentration, et notne jouissance totale en serait diminuée. Voyez si rien manque à la mélodie sublime de ces vers, un portrait de femme, où il n'y a, pourtant, aucune rime d'une rareté ou d'une richesse exceptionnelles :

C'est une vierge enfant et qui grandit encore ; Il pleut, sur ce matin, des beautés et des jours ; De pensée en pensée, on voit son âme éclore, Comme son corps charmant de contours en contours.

iJn éblouissement de jeunesse et de grâce Fascine le regard où son charme est resté.

Quand elle fait un pas, on dirait que l'espace S'éclaire et s'agrandit pour tant de majesté...

Sérieuse en naissant jusque dans son sourire, Elle aborde la vie avec recueillement ; Son cœur, profond et lourd chaque fois qu'il respire, Soulève, avec son sein, un poids de sentiment.

Soutenant sur sa main sa tête renversée, Et fronçant les sourcils qui couvrent son œil noir, Elle semble lancer l'éclair de la pensée Jusqu'à des horizons qu'aucun œil ne peut voir.

Comme au sein de ces nuits sans brumes et sans voiles Où, dans leur profondeur, l'œil croit voir les cieux nus, Dans ses beaux yeux d'enfant, firmament plein d'étoiles. Je vois poindre et nager des astres inconnus.

(Lamartine, Recueillements Poétiques.)

Portrait de femme, ai-je dit, oui, mais portrait comme spiritiialisé, comme estompé, par ces rimes où il y a plus de dessin que de couleur, où chaque détail matériel semble, à la fois, s'achever et se dissoudre en une sorte d'immatérielle atmosphère. C'est une merveille d'art, qui laisse oublier l'artiste, et une vision presque surnaturelle qui s'évanouirait à la moindre rime trop appuyée, trop voyante .

Regardez, à présent, dans les Emaux et Camées, ■ de Théophile Gautier, cette autre image de femme, que le poète a voulue, au contraire, toute réaliste et toute plastique, où, loin de s'effacer, il se plaît à se montrer" plume en main, luttant de relief et de couleur avec la brosse du peintre. Ici, ce ne sont plus des rimes discrètes et voilées, mais audacieuses, mais tapageuses, véritables transposi-

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lions, pour l'oreille, de ce que seraient, pour l'œil, la lumière crue et les ombres dures d'un soleil d'Espagne :

Carmen est maigre, — un trait de bistre Cerne son œil de gitana.

Les cheveux sont d'un noir sinistre, Sa peau, le diable la tanna.

Les femmes disent qu'elle est laide, Mais tous les hommes en sont fous !

Et l'ai^chevêque de Tolède Chante la messe à ses genoux ;

Car sur sa nuque d'ambre fauve, Se tord un énorme chignon, Qui, dénoué, fait dans l'alcôve Une mante à son corps mignon.

Et, parmi sa pâleur, éclate

Une bouche aux rires vainqueurs ;

Piment rouge, fleur écarlate,

Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.

Partout où un élément pittoresque se devra montrer, nous retrouverons cette plénitude et cette rareté des rimes : dans la Légende des Siècles, de Victor Hugo, et dans les Poèmes Barbares, de Leconle de Liste; dans les somptueux trophées, de J.-M. de Heredia, dont tous les vers pourraient être étudiés, à ce point de vue, finale à finale, aussi bien que dans les Humbles, de François uoppée. où le choix caractéristique des rimesi est aussi évocaleur d'intimités contemporaines que le furent, au dix-septième siècle, les minuties de pinceau des peintres de Hollande : un Gérard Dov, un Jan Steen, un Terburg.

Partout, au contraire, où dominera le sentiment, les poètes atténueront, dans une certaine mesure, l'éclat sonore de leurs rimes, et leur intensité de surprise, sans jamais, pourtant, effacer l'un ni l'autre : Victor Hugo ne rimera pas les Feuilles d'Automne comme les Orientales, ni les Contemplations comme la Légende.

Enfin, dans les poèmes philosophiques, tels que la Justice et le Bonheur, de Sully Prudhomme, en même temps que la sécurité de l'oreille sera assurée par des sonorités pleines, mais sans excès d'homophonie, la surprise et l'aise de l'esprit seront fondées sur l'exactitude psychologique des mots essentiels — ■ plus souvent abstraits que pittoresques — mis à la rime.

Comment s'élabore, dans le cerveau du poète, cette merveilleuse adaptation de la rime à l'image, au sentiment, à la pensée? C'est ce que nous allons, si vous le voulez bien, chercher ensemble.

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