ANDROMAQUE
Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés ? Aurait-elle oubUé vos services passés?...
On ne saurait entendre de plus pauvre musique. Et c'est une conséquence fatale de cette conception classique de la rime esclave. Dispensée de tout autre devoir que celui d'obéissance, privée de tout pouvoir propre, — de toute initiative pourrait-on dire, — la rime « obéit )>, en effet, mais, le plus souvent, avec la molle résignation de la servitude.
Et le poète lui-même, du moins aux heures de fatigue, ne la commande plus que mollement et sans joie, car la joie de commander ne vient que de la possibilité d'une résistance à vaincre. Et c'est alors que, dans son terrible et magnifique chef-
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d'œuvre de Phèdre, Racine décrira, en vers qu'un collégien de quinze ans ne se permettrait plus, le monstre du récit de Théramène, collant ainsi, au coin d'un bas-relief taillé en plein marbre de Paros, une de ces ridicules tarasques de carton-pâte, telles qu'on en voit se tortiller, peintes en vert-pomme, sous la lance de l'archange saint Michel, chez « les marchands de bons dieux autour de Saint-Sulpice », comme il est dit dans un spirituel dizain de François Coppée. Rappelez-vous ces alexandrins du fameux récit. Vous les savez tous par cœur, le crétinisme traditionnel des compilateurs de morceaux choisis les ayant maintenus, pendant plus de deux siècles, dans les recueils à l'usage des classes, pour donner aux écoliers une idée du génie de Racine, bien que ce soient précisément ceux au'on voudrait — fût-ce au prix de dix ans de la vie desdits compilateurs, — pouvoir retrancher de l'œuvre racinienne:
Cependant, sur le dos de la plaine liquide, S'élève, à gros bouillons, une montagne humide...
Vous le voyez, voilà déjà les molles rimes en épithètes qui commencent, sans même avoir l'ei.cuse sonore de la consonne d'appui; et, aussitôt, tout faiblit, à commencer par l'image : car, si une plaine liquide peut avoir un dos, la montagne humide qui s'y élève à gros bouillons ne peut être qu'une bosse sur ledit dos. Ce bon Théramène, dans son trouble si verbeux, a vraiment là une imagination singulière! Mais je ne m'arrête point davantage et, tout
droit, comme l'intrépide Hippolyte lui-mèm)e, je <( pousse au monstre »:
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux.
Parmi les flots d'écume, un monstre furieux,
Sou front large est orné de cornes menaçantes,
Tout son corps est orné d'écaillés jaunissantes,
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux...
Le ciel, avec horreur, voit ce monstre sauvage... etc.
Evidemment, si la rime, en ces vers, n'a que médiocrement a enrichi » la raison, elle lui a, du moins, « obéi )>, car il est raisonnable que le monstre soit lurieux, que les cornes soient menaçantes, que les écailles soient iaunissanies, que le dragon soit impétueux, que les replis soient tortueux, enfin que le monstre déjà nommé soit sauvage... C'est même le moins qu il puisse faire. Mais où est la poésie? Où est cette épouvante que le poète voudrait nous inspirer? En vérité, le ciel est biep bon de voir avec tant d'horreur cette risible gargouille, qui n'effraierait pas même un enfant!
Ah! si la rime, au lieu d'être l'esclave docile que le « Législateur du Parnasse » entendait qu'elle fût, avait eu le droit de parler un peu pour son compte, elle n'aurait pas manqué de s'écrier, à cette place:
— Maître, je ne suis pas ici seulement pour servir et enrichir, d'une plus ou moins discutable manière, ta pensée raisonnable, mais pour échauffer ta raison et pour ajouter à ta pensée tout ce qu'elle contient virtuellement, sans que toi-même en aies une entière conscience, en un mot, pour suggérer bien
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au delà de ce que tu veux que j'exprime. Quand je me suis présentée à toi sous les espèces de ces vagues et misérables épithètes, tu aurais dû me vomir avec plus de dégoût encore que Tonde dont tu parles ne vomit le monstre, et attendre que, dans ton imagination plus exaltée, sonnassent, à la fm de tes vers, des mots capables d'ébranler tout ton être, de transmettre ensuite, à quiconque les entendrait par toi, l'ébranlement que toi-même en aurais reçu. Alors, alors seulement, ton monstre eût été terrible, digne d'avoir été suscité par Jupiter à l'imprudente prière de Thésée; et tu te fusses révélé, par la bouche de Théramène, aussi gr^-nd poète lyrique et descriptif que tu venais de te montrer grand poète tragique en amenant, sur la scène, la Phèdre rongée par les feux redoutables de Vénus et laissant échapper de son sein l'incestueuse déclaration d'amour à Hippolyte...
Mais la rime, réduite au plus strict esclavage, n'avait plus le droit de prendre la parole et ne se souvenait même plus du rôle, timide encore, délicieux déjà, qu'elle avait joué au seizième siècle, au temps de Ronsard et de ses disciples. Et, pendant tout le dix-huitième siècle, ce fut pire qu'au dix-septième: le vocabulaire des rimeurs continua de se restreindre, au point que les rimes, de plus en plus inexpressives et sourdes, se réduisirent peut-être à quelques centaines. Misère des misères!
Pourquoi? C'est qu'un tout petit nombre de vocables sont du domaine immédiat de la raison, et que tous les autres, ceux qui ne pourraient la
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servir qu'en faisant appel aux sens, sont du domaine de l'imagination, alors fermé. Jean-Jacques Rousseau, puis Cliateaubriand, le rouvrent à la prose; la poésie y pénètre avec Lamartine ; Victor Hugo, enfin, renverse toutes les murailles qui séparaient le vocabulaire de l'imagination du vocabulaire de la raison, celui de la prose de celui des vers; et voici qu'il réintègre, dans la poésie, tout ce qui évoque, tout ce qui sculpte, tout ce qui dessine, tout ce qui colore, tout ce qui chante, tout ce qui, en un mot, ajoute la nature à l'âme et les fait se pénétrer à tel point l'une l'autre, qu'elles ne pourront plus, désormais, être séparées.
Lisez maintenant, après le si prosaïque Art Poétique de Boileau, qui, dans ses bons endroits, n'est (|ue judicieux de pensée et heureux de formules, celui — extraordinaire de lyrisme, d'éloquence, d'esprit et de profondeur, — que Victor Hugo a écrit, dans les Contemplations, sous le titre de Réponse à un acte d'accusation et de Suite. Méditez les deux pièces, d'un bout à l'autre, car je n'en puis citer ici que quelques vers, ceux où la grande révolution verbale est affirmée et justifiée :
Je fis souffler un vent révolutionnaire,
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur, plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées,
Et je dis : « Pas de mot où l'idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur ! »
Et je n'ignorais pas que la main courroucée Qui délivre le mot délivre la pensée.
Parole d'une portée immense, que les vers suivants vont éclairer :
Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
La main du songeur vibre et tremble en récrivant ; La plume qui, d'une aile, allongeait l'envergure, Frémit sur le papier quand sort cette figure, Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu. Face de l'invisible, aspect de l'inconnu, Créé par qui ? forgé par qui ? jailli de l'ombre. Montant et descendant, dans notre tête sombre, Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau ; Formule des lueurs flottantes du cerveau.
La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ; Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle.
Vous le voyez, le mot n'est plus, ici, l'arme inerte et passive que la pensée, indépendante de lui, supérieure et antérieure à lui, va patiemment cheixher, et choisir après mûre délibération, dans l'arsenal de la langue : il vit, il agit, il est le révélateur, le créateur presque de la pensée elle-même :
Car le mot, c'est le verbe et le verbe, c'est Dieu.
Sans aller, avec le maître, jusqu'à cette apothéose du verbe, sentons tout ce que cette analyse du phénomène de la création poétique a de juste, de profond, de lumineux enfm. Oui, de lumineux, car, où l'expression rationnelle aurait été impuissante à nous faire comprendre ce mystérieux travail, non seulement le poète nous le fait sentir par la vertu des images, mais il nous y fait, en quelque sorte assister.
De cette nouvelle théorie du mot, une nouvelle
théorie de la rime devait naître, puisque, dans un vers, la rime est le mot essentiel, ou, du moins, le mot culminant, celui, entre tous, sur lequel s'arrêtera la pensée, en même temps que la voix, par l'expiration de l'unité rythmique. Théodore de Banville me semble être le théoricien qui l'a le plus hardiment exposée, en son Peîit Traité de Poésie Française. Selon lui, et bien qu'il n'emploie pas le terme même, la seule origine de la rime est dans une illumination du poète, qui voit « spontanément » apparaître, « dans la chambre noire de son cerveau », en mêrhe temps que la vision qu'il veut montrer à ses auditeurs, les deux mots-rimes chargés de l'évoquer et de la fixer. Et il ne craint pas d'ajouter :
« Ce n'est ni le bon sens, ni la logique, ni l'érudition, ni la mémoire, qui fournissent ces mots armés d'un si étrange pouvoir : ils ne se présentent qu'en vertu d'un don spécial, qui ne s'acquiert pas. »
Nous voilà aux antipodes de la doctrine de Boileau. Qui est dans le vrai, de Boileau ou de Banville ? — Il y a beaucoup de vérité, dans ce que dit celui-ci; il y en avait un peu dans ce qu'avait dit celui-là : l'illumination spontanée, c'est le grand fait de la création de la rime, et Banville a dit juste; mais la volonté au service de la raison n'en est pas tout à fait absente, et Boileau n'a donc pas tout à fait tort.
Peut-être chercherons-nous, un jour, à analyser ce que c'est que l'état d'inspiration chez le poète, état- que j'aimerais à qualifier d' hallucination
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lucide. Quand le poète y est entré, c'est-ià-dire quand il se sent possédé, non plus seulement par Vidée stricte et sèche, mais par Vémotion infinie de son sujet, est-il vrai que, du premier coup, les rimes nécessaires lui apparaissent? Non. Est-il vrai qu'il les cherche avec une volonté tendue ? Pas davantage. Que lui arrive-t-il donc? Ceci: Sa raison, non plus pleinement active et volontaire, mais à demi passive, quoique consciente encore, cesse de raisonner sur les rapports purement logiques de la pensée avec les mots ; elle regarde, pour ainsi dire, — je reprends ici les images de Victor Hugo, — elle regarde (( monter et descendre » ces rimes qui cherchent à s'adapter à la pensée, ces mots qui tendent à <( trouver leur niveau » dans la pensée. Ils « passent » devant elle :
Sombre peuple, les mois vont et viennent en nous ; Les mots sont les passants mystérieux de Tâme.
Tant que ce ne sont pas les mots-rimes qui, par une sorte d'harmonie préétablie, doivent s'accorder avec elle, la raison les laisse passer. Mais que ces mots-là se présentent, et, aussitôt, sentant s'éveiller, entre eux et elle~ une mystérieuse correspondance, elle les arrêtera, les élira, les voudra, dans une espèce de joie divine.
Et c'est ainsi que, selon la formule de notre vieux Joachim Du Bellay, la rime est, chez les vrais poètes, « reçue, non appelée », ou, si vous l'aimez mieux, moins cherchée que reconnue.
Lorsque la rime est telle, il y a poésie. Lors-
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qu'elle est, au contraire, moins r^çue qu'appelée, moins reconnue que cherchée, lorsqu'on la sent née, non d'un allégement, mais d'un effort, il n'y a plus que versification, traduction en vers plus ou moins habile, mais non poésie.