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VERS OU LA CESURE EST FACULTATIVE

Ce sont les vers de deux, trois, quatre et cinq syllabes. Dans le vers d'une seule, pas de césure possible, bien entendu. Mais est-ce un véritable vers qu'un monosyllabe dont la seule fonction possible est la rime ? Toutefois, disons, pour mémoire, que des rimeurs ont, par simple jeu, composé de petits poèmes tout en vers monosyllabiques, ainsi Jules de Rességuier, un romantique de 1830, l'auteur du sonnet, souvent cité, qui commence par ce quatrain :

Fort Belle Elle Dort...

Ajoutons que Victor Hugo s'est amusé à écrire, dans les Odes et Ballades^ la très plaisante Chasse du Burgrave où, après chaque vers de huit syllabes, un vers monosyllabique arrive en écho :

Mon page, emplis mon escarcelle ;

Selle Mon cheval de Calatrava ;

Va!

Archers, mes compagnons de fêtes,

Faites Mon épieu lisse et mes cornets

Nets.

Nous ferons, ce soir, ,une chère

Chère ; Vous n'3^ recevrez, maître-queux,

Qu'eux.

Et passons vite au premier vers qui ait un commencement d'organisme, au

Vers de deux syllabes

Ce n'est encore que par une sorte d'amusement, par un caprice de virtuose, que Victor Hugo l'a employé, seul, dans la première et la dernière strophes des Djinns. Voici la dernière :

On doute La nuit...

J'écoute :

Tout fuitj Tout passe ; L'espace

Efface Le bruit.

(Les Orientales.)

Nous n'y avons rencontré aucune césure.

— Comment, me direz-vous, pourrait-elle s'y produire, puisqu'il n'y a que deux syllabes et que la règle interdit la succession immédiate de deux syllabes accentuées ?

C'est qu'il n'y a plus succession immédiate, plus de heurt par conséquent, lorsqu'un signe de ponctuation force la voix à séparer très nettement les deux mots. D'où cette césure, très légitime, au premier vers de la première strophe des Djinns :

Murs, 1 ville Et port...

Où le vers de deux syllabes peut être d'un emploi plus sérieux, c'est dans son mélange avec des vers d'autres longueurs. Vous connaissez le parti qu'en a tiré La Fontaine, à la fin de sa fable de la Montagne qui Accouche, — • qui accouche d'une souris :

Quand je songe à cette fable Dont le récit est menteur Et le sens est véritable, Je me figure un auteur Qui dit : « Je ohanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre. » C'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-il souvent ? Du vent.

Rien ne pouvait traduire plus spirituellement que

ce vers dissyllabique, venant après deux grands vers, la déception piteuse qui suit une prétention ridicule.

Et quelle grâce aérienne cette sorte de vers ne donne-t-elle pas, mêlée aux vers de six syllabes, dans la Ballade à la Lune, d'Alfred de Musset :

Rends- nous la chasseresse Blanche, au sein virginal,

Qui presse Un beau cerf matinal !

Oh ! sous le vert platane, Sous les frais coudriers,

Diane Et ses grands lévriers !

Oh ! le soir, dans la brise, Phébé, sœur d'Apollo,

Surprise A l'aube un pied dans l'eau,

Phébé qui, la nuit close, Aux lèvres d'un berger

Se pose Comme un oiseau léger !

(Premières Poésies.)

Enfin, voulez-vous savoir quel parti peut tirer, d'un mètre si court et d'un emploi si limité, semble-t-il, un poète tel que Victor Hugo? Lisez, dans les Oualre Vcnls de l'Esprit, la Chanson qui commence par cette stance:

J'aime à me figurer, de longs voiles couvertes. Des vierges qui s'en vont chantant dans les chemins Et qui sortent d'un temple avec des palmes vertes Aux mains.

Ici, au lieu d'une impression de légèreté, le vers de deux syllabes donne à la strophe — par l'espèce de prolongement qu'il apporte au troisième vers, auquel il est comme soudé par la liaison de Vs final ■ — une sorte de lenteur processionnelle qui rend, à miracle, la sensation que le poète a voulu nous communiquer.

Plus loin, le prolongement sera moins accentué, parce que le troisième vers de la strophe se terminera par un e muet, lequel se fondra davantage avec la voyelle initiale du vers dissyllabique; mais voyez si, alors, il n'en naîtra point comme une grâce délicate et furtive:

Un rêve qui m'enchante encore et qui me charme, C'est une douce fille à l'âge radieux Qui, sans savoir pourquoi, songe avec une larme Aux yeux

Et quand, après d'autres évocations charmantes, le poète, changeant de ton, arrive au trait pour lequel sa pièce a été écrite, jugez de l'effet extraordinaire produit par le petit vers aux deux syllabes raides et brusques, vers qui, à la lecture, se détachera de l'alexandrin qui précède:

Mais des rêves dont j'ai la pensée occupée, Celui qui, pour mon âme, a le plus de douceur, C'est un tyran qui râle avec un coup d'épée Au cœur.

On a la sensation même du coup d'épée, du coup droit, rapide, impitoyable.

Vers de trois syllabes.

Pour en étudier le mécanisme, on lira, dans les Odes et Ballades de Victor Hugo, le surprenant. Pas d'Armes du Roi Jean :

Ça, I qu'on selle Ecuyer, Mon fidèle Destrier !

Mon cœur ploie Sous la joie Quand je broie L'étrier.

Par saint Gille, Viens-nous-en, Mon agile Alezan ; Viens, | écoute, Par la route, Voir la joute Da roi Jean.

On voit combien la césure, facultative encore, y est rare. En deux strophes, je n'en ai marqué que deux, et encore sont-elles déterminées par la ponctuation, par le sens, plutôt que par le besoin d'accentuer fortement une syllabe. L'oreille, en effet, ne peut guère désirer de repos intérieur en un vers où le repos fmal est si fréquemment ramené déjà par le retour de la rime. En outre, il n'y a qu'une place pour la tonique intérieure; elle ne peut porter que sur la première syllabe; sur la seconde, elle contreviendi-ait à la loi (jui interdit deux accents consécutifs.

Si le vers de trois syllabes est encore trop court pour qu'on le puisse fréquemment et sérieusement employer seul, il est d'un excellent usage, mêlé à des vers plus longs :

Avril, l'honneur et des bois

Et des mois ; Avril, la douce espérance Des fruits qui, sous le coton

Du bouton.

Nourrissent leur jeune enfance.

(Rémi Belleau, Les Bergeries.)

France, être sur la claie à l'heure où Ton te traîne

Aux cheveux, O ma mère, et porter un anneau de ta chaîne.

Je le veux !

J'accours, puisque sur toi la bombe et la mitraille

Ont craché.

Tu me regarderas debout sur la muraille,

Ou couché.

(Victor Hugo, Les Châtiments.)

Et vous savez avec quelle malice, dans les Animaux Malades de la Peste, le lion, après avoir coinplaisamment avoué qu'il avait « dévoré force moutons », glisse rapidement, par le moyen du petit vers de trois syllabes, sur un détail auquel il ne faudrait pas que le tribunal attachât trop d'importance :

Même il m'est arrivé, quelquefois, de manger

Le berger.

(La Fontaine, Fables.)

Vers de quatre syllabes.

' On en trouvera les plus délicieux exemples chez Gabriel Vicaire, qui a composé dans ce mètre, non mélangé à d'autres, de petits chefs-d'œuvre de fraîcheur et de grâce ailée:

Dans une rose Au cœur { mouillé, S'est éveillé Le matin rose,

Le vert matin Qui fait tapage, Effronté page Tout en satin.

Quelle joncliée De roses d'or Sous Tau 1 be encor Un peu fâchée !

Peu de césures: tout au plus, en ces douze vers, en peut-on mettre une après (( cœur », car la prononciation bien accentuée de ce mot permettra de donner plus d'importance, en le détachant un peu, au mot c( mouillé »; — et une autre après la seconde syllabe de l'avant-dernier vers, <( sous l'au-he encore, afm de mieux rattacher le mot « encor » au vers suivant conformément au lien grammatical.

Mais déjà, sans doute, vous avez remarqué une faute, qui m'a fait choisir ces strophes de préférence à d'autres absolument parfaites: vous avez été un peu gêné pour scander ce vers:

Effronté | page,

OÙ, selon la règle absolue qui, dans tous les mots de plusieurs syllabes, met la tonique sur la dernière, deux accents se rencontrent. Si l'on avait renversé les mots, vous auriez tout naturellement lu:

Page effronté,

et voilà que, dans le vers, tel qu'il est, vous avez été obligé, pour l'euphonie, de scander, en mettant sur la seconde syllabe d' « ef|rorité » , un accent impossible et de supprimer, sur la troisième, l'accent nécessaire:

Effron I té page.

Une fois de plus, la faute du poète vient justifier l'interdiction salutaire de deux toniques consécutives. Et nous devons en conclure que, dans les vers de quatre syllabes, la césure ne peut porter que sur la première ou sur la seconde.

Exemples de l'emploi de ce vers mêlé à des vers d'autres longueurs:

J'ai bu le flot profond

Avec délice : L'ivresse était au fond

Du noir calice.

(Théodore de Banville, Améthystes.)

Quand on est sous l'enchantement D'une faveur d'amour nouvelle, On s'en défendrait vainement, Tout le révèle.

(Sully Prudhomme, Les Vaines Tendresses.)

202 l'abt des vees

Vers de cinq syllabes.

La césure, facultative, ne pourra porter — nous savons pourquoi, — que sur Tune des trois premières syllabes:

C'est le mois des mois.

Les rosiers | boutomient ; Voici que fleuronnent Les arbres des bois.

L'épine vinette Commence à pousser, On va voir danser La bergeronnette.

Les ruisseaux chantants De pour | pre se teignent ; Des sau \ les y baignent Leurs cheveux [ flottants.

(Gabriel Vicaire, LHeure Enchantée.) .

Et, ici encore, le vers est si court que l'oreille ne s'attarde que rarement à une tonique intérieure. Si j'en marque une à la seconde syllabe de « rosiers » et de « cheveux », c'est qu'elle aidera à mettre en valeur le mot qui suit. Et, s'il en faut absolument faire sentir une à la première syllabe de (( pourpre » et de » saules », c'est qu'autrement la seconde, (jui est muette, serait trop prononcée à la lecture. Ainsi, on entendrait:

Des sau-leu-z'y baignent... ;

tandis qu'en apj)uyanl sur <( s((n... », on pouri'a atténuer, sans roffacci-. la syllabe muelte « les », par une espèce de compensation (pii laissera au

vers tout son nombre. Et cet exemple suffirait à lui seul, n'est-il pas vrai? pour nous montrer le rôle délicat de la césure dans la musique du vers français.

Il semble que le mètre de cinq syllabes ne puisse guère servir qu'à rythmer des chansons d'amour et de printemps. Détrompez-vous. Il faut lire, dans les Années Funestes, œuvre posthume de Victor Hugo, un poème intitulé Coups de Clairon, que je n'hésite pas à qualifier de prodigieux. Pendant cent quarante-trois strophes, écrites uniquement en vers de cette longueur, le poète sonne, contre la symbolique forteresse de l'Empire, une charge au rythme bref, monotone, obstiné, et pourtant jamais las, mais, qui, au contraire, semble s'accélérer, s'exalter de mesure en mesure, jusqu'à la folie:

J'ai la foi, la llamme, La religion Par laquelle une àmc Devient légion.

Qu'en mon cœur se forme

Et déborde à flot

La parole énorme

Qui sem'ble un sanglot !

Que de mes entrailles Sorte le grand mot Qui court aux murailles Et donne l'assaut...

Que chaque vers chante Et soit un guerrier !

Que la slrunde ardente Se mette à crier !

Que ce fier poème, Apre, ouvrant son flanc, Semant l'anathèmei Bondissant, mêlant

Au choc de l'épée Le pas du lion.

Semble une épopée En rébellion !...

Et pour nous reposer, dans la grâce, de ce déploiement de force inouïe, pour achever de sentir toute la souplesse de ce vers de cinq syllabes, écoutons-le, mêlé à un vers de sept, s'alanguir délicieusement dans ce lied d'Emile Blémont:

J'ai peur de cueillir la fleur

Fraîche et satinée :

Elle serait, sur mon cœur.

Si vite fanée !

Mais un autre la prendra,

Si je ne la cueille ; Ou le vent l'emportera

Bientôt, feuille à feuille.

Viens donc, ô fleur, apaiser Mon deuil quelques heures,

Et mourir dans un baiser, S'il faut que tu meures I

(Les Pommiers en Fleurs.)

Nous allons, maintenant, passer aux vers où la césure est obligatoire sans être fixe.

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