VERS OU LA CESURE EST OBLIGATOIRE ET FLKE
Nous savons que le propre de la versification est de nous procurer, avec le moindre effort, la plus grande somme de jouissance musicale qui se puisse atteindre avec le langage parlé. Or, au-dessus de huit syllabes, l'expérience nous montre que l'oreille ne perçoit plus nettement le rythme d'un vers, ni la symétrie entre plusieurs vers d'égale longueur, si une tonique, non plus mobile, mais toujours posée à la même place, ne vient lui servir de point de repère et assurer sa jouissance en diminuant l'effort de la mémoire auditive.
C'est pourquoi, dans les vers de neuf, dix et onze syllabes, — • nous laissons de côté, pour le moment, celui de douze — la césure est, à la fois, obligatoire et lixe. Et, par lixe, je n'enlends point que, dans chacune de ces espèces de vers, il n'y a qu'une place pour la césure, car nous verrons, au contraire, qu'il y en a plusieurs cnlre lesquelles on pourra choisir; mais j'entends que, ce choix une fois fait, il faudra s'y tenir jusqu'au bout.
Nous étudierons d'abord, brièvement, les vers de neuf et de onze syllabes, pour mémoire, car ils sont et ne peuvent ètie que d'un emploi peu fréquent, et nous nous étendrons davantage sur le vers, très employé, de dix syllabes.
220 l'akt des vees
Vers de neul syllabes.
Ce vers se présente sous trois aspects:
1° Avec deux césures, l'une à la troisième syllabe,
l'autre à la sixième, qui divisent ainsi le vers en
trois parties égales:
L'Océan \ devant moi | s'étendait ; Le soleil | reluisait | sur la vague ; Et mon œil | au lointain | regardait Onde et feu | se mêler 1 dans le vague.
Et du flot I no pouvant | fuir l'attrait, Sur le roc 1 je me mis | à, plat ventre, Le cou droit, \ la prunelle j en arrêt. Le gosier | distendu [ comme un antre.
(Armand Renaud, Les Nuits Persanes.)
C'est la coupe la plus franche, la plus satisfaisante pour l'oreille; mais elle est si saccadée ((u'on la supporterait difficilement dans un morceau de longue haleine. Du reste, on n'en trouve guère d'exemples que dans les poèmes destinés à la musique, où l'on comprend qu'elle aide à rythmer fortement certains airs; ainsi dans une chanson de Malherbe :
L'air est plein 1 d'une halei 1 ne de roses...
Dans un divertissement de Molière:
Croyez-moi, | hâtons-nous, [ ma Sylvie... (La Pastorale Comique.)
Dans les opéras de Ouinault, où le poète, doue d'un sens lyrique auquel on n'a pas rendu assez
justice encore, mêle très heureusement à d'autres vers les vers de cette formule. Ainsi, voyez, dans un passage d'Armide, le vers de neuf syllabes, coupé en 3 + 3 + 3, alterner avec le vers de douze, savamment accentué lui-même de trois en trois, pour une plus parfaite association des deux mètres:
C'est l'amour j qui retient | dans ses chaînes Mille oiseaux qu'en vos bois | nuit et jour on entend.
Si l'amour | ne causait | que des peines, Les oiseaux amoureux j ne chanteraient pas tant.
2° Vers de neuf syllabes avec une seule césure placée après la quatrième (4 + 5):
De la musique | avant toute chose, Et pour cela [ préfère l'Impair, Plus vague et plus | soluble dans l'air, Sans rien en lui | qui pèse et qui pose.
Il faut aussi | que tu n'ailles point Choisir les mots | sans quelque méprise : Rien de plus cher j que la chanson grise Où l'indécis [ au précis se joint...
Car nous voulons | la Nuance encor, Pas la Couleur, | rien que la Nuance ! Oh ! la Nuan | ce seule fiance Le rêve au rêve | et la flûte au cor !
(Paul Verlaine, Jadis et Naguère.)
Si je cite ces vers de VArt Poétique, de Verlaine, c'est, d'abord, parce qu'ils sont à peu près bien rythmés selon la coupe 4 + 5. Je dis « à peu près », car le troisième vers, par exemple, serait plu3 logiquement scandé ainsi, en 2 + 7:
Plus vague ( et plus soluble dans l'air,
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tandis que la tonique y tombe fort gauchement sur le mol plus.
C'est aussi pour ne pas laisser passer une occasion de dire combien les idées en sont fausses ou obscures. Je défie bien qu'on me montre en quoi les vers impairs sont plus musicaux que les pairs. Quant à être plus « vagues et plus solubles dans l'air... », rappelez-vous, entre autres vers impairs, ceux de cinq syllabes qui sonnent la charge dans les, Coups de Clairon, de Victor Hugo, — avec quelle précision et quelle fermeté, vous l'avez entendu ! Enfin, que les vers impairs soient plus propres que les autres à exprimer les nuances, c'est une absurdité telle qu'il n'est pas même nécessaire que je la relève.
Au fond, en nous recommandant les mètres impairs, Verlaine n'a, sans doute, songé à préconiser que celui même qu'il employait à cette place, le vers de neuf syllabes divisé en 4-1-5; et cela, non parce qu'il est vague, mais parce que, avec ses deux hémistiches dont l'un compte un nombre pair et l'autre un nombre impair de syllabes, il boite. El Verlaine recommande cette boiterie dans sa première stance, comme il recommandera, dans la seconde, rimpro})riété des termes, comme aussi, avec une faute de français, il interdira aux poètes d'être éloquents:
Prends l'éloquence | et tors-lui son cou ;
comme, enfin, il leur conseillera de mal rimer. Tout se lient dans celle charte de la poésie déliquescente,
que quelques disciples — mais non pas toujours le maître lui-même, grâce au ciel, — ont eu la naïveté de prendre au sérieux.
3° Vers de neuf syllabes avec une seule césure, placée après la cinquième (5 + 4):
Bleu du crépuscule, [ ô bleu si tendre, Doux comme les yeux | qu'on aime tant, Robe que la nuit | passe en chantant.
Dès qu'un rossignol | s'est fait entendre...
Comme vous savez, | d'un autre monde, Parler à mi-voix | d'un cœur lassé !
Evoquez pour moi | le cher passé, Le cher passé mort | avec ma blonde.
(Gabriel Vicaire, L'Heure Enchantée.)
Ici, comme dans la coupe en 4 + 5, — et toujours parce que les hémistiches ne sont pas tous les deux ou pairs ou impairs, — on a le sentiment d'une gêne; il semble que, dans l'un ou l'autre, on ait oublié une syllabe; et ce n'est qu'à la longue, par la répétition de la même coupe fortement accentuée, que l'oreille s'habitue à celte claudication, y trouve un charme bizarre, dont elle se fatigue, d'ailleurs, très vite.
C'est ce qui rend ce vers si peu usité, ainsi que le suivant, le vers de onze syllabes.
Vers de onze syllabes.
Plus encore, s'il est possible, que le vers de neuf, ce vers a besoin, pour être clairement perçu, d'être divisé par une césure fixe. C'est pourquoi, malgré
le jnombre égal des syllabes el malgré les rimes, fpfeille se refuse à jouir de certains alignements sans nom, tels qu en voici:
JLe poète, dans un désolé silence, '" Sans plus se rebeller contre aucune loi, Sans invoquer, dès lors, aucune clémence. Comme un vieil enfant, regarde devant soi... O mon Dieu, je ne suis qu'un simple poète. Sans volonté, sans responsabilité..., etc..
(Paul Verlaine, Parallèlement.)
L'absence d'une césure fixe rend le rythme des vers précédents tout à fait insaisissable.
La césure pourra se placer après la sixième syV labe,'.et l'on aura ainsi la formule 6 + 5 :
^.•Hî(iïf Jsune femme chante [ au balcon assise, El sa triste chanson I pleure dans la bise.
/lioi);
■ 1 (Jean Moréas, Les Cantilènes.)
''"''Mèîîs la déception de l'oreille est grande: le prehïièr'- hémistiche annonçait un alexandrin, qui sèiïïM'e avorter en route, avant d'avoir pu arriver à là douzième syllabe attendue.
ïiàris la versification grecque et latine, on appelait cataleclique le vers auquel il manquait une syllabe, par rapport au vers-type dont ii dérivait. Or, dans notre prosodie, le vers de onze syllabes est comme le cataleclique du vers de douze, et c est le vers de douze qu'à travers lui nous poursuivons d'instinct. C'est pourquoi l'oreille semble plus dispè's'éfe'èi y admettre la coupe contraire à celle de tout 'à•l'hbu']^e, celle qui met en avant le plus court des
DE LA CÉSIJRS 225
deux hémistiches, celle qui césure ainsi le vers en 5 + 6, et où l'alexandrin poursuivi, au lieu de se dérober après s'être promis, semble se laisser partiellement atteindre dans le second hémistiche:
O champs paternels, | hérissés de charmilles, Où glissent, le soir, | des flots de jeunes filles 1
O frais pâturage, | où de limpides eaux
Font bondir la chèvre | et chanter les roseaux !
O terre natale ! | A votre nom que j'aime. Mon âme s'en va j toute hors d'elle-même.
Mon âme se prend l à chalnter sans effort. A pleurer aussi, | tant mon amour est fort !
J'ai vécu d'aimer, | j'ai donc vécu de larmes ;
Et voilà pourquoi ] mes pleurs eurent leurs charmes ;
Voilà, mon pays, | n'en ayant pu mourir, Pourquoi j'aime encor, | au risque de souffrir...
(Desbordes-Valmore, Poésies Posthumes.)
Certes, pendant les deux ou trois premiers distiques, nous avons eu quelque peine à saisir ce rythme anormal; mais, ici, le poète a pris un tel soin de marquer avec force, dans chacun de ses vers, l'accent tonique de la cinquième syllabe, — en le faisant correspondre avec un certain arrêt du sens, de manière à empêcher toute hésitation de l'oreille et de l'esprit sur la place de la césure, — que, bientôt, nous avons cessé la résistance et nous sommes abandonnés en toute sécurité à cette cadence insolite. Le poème entier, intitulé Rêve Intermittent d'une Nuit Triste, est d'une inspiration géniale. On le lira. Quand on y aura joint une
autre pièce du même auleur : la Fileuse et VEnjant, et, dans notre ancienne poésie, les deux Odes Saphiques, de Ronsard, on connaîtra, ce me semble, à peu près tout ce qui a été écrit de remarquable sur ce mètre.
Vers de dix syllabes.
Ce vers, à la différence des précédents, est de parfaite constitution et de fréquent usage.
Nous avons deux sortes de décasyllabes : celui dont la césure tombe sur la quatrième syllabe et celui où elle ne tombe que sur la cinquième.
1° Décasyllabe césure en 4 + 6, — C'était, à l'origine de notre littérature, le vers héroïque par excellence, celui de la Chanson de Roland :
Caries li Rcis | nostro emperere mngnes, Set ans tuz pleins ] ad estât en Espaigne.
Ayant des ressources harmoniques assez médiocres, très inférieures à celles du vers de douze syllabes, il cessa, dès le treizième siècle, d'être le vers favori de l'épopée; mais il se maintint dans la poésie lyrique, où il domina même dans les premières années du seizième siècle; ainsi, l'œuvre de Marot est presque tout entière écrite sur ce rythme. Fort délaissé au dix-septième siècle, si ce n'est par La Fontaine en ses Contes, il reprend faveur au dixhuitième, avec Voltaire et les poètes badins de son temps, pour s'épanouir, une dernière fois, dans les chansons de Déranger. Sa musique, un peu maigre, semble le vouer, décidément, à la poésie
légère. Pourlaiit, Lamartine a essayé, une fois, de l'appliquer à une inspiration grave : dans le poème des Harmonies intitulé Pensée des Morts, entre deux séries de strophes en vers de sept syllabes, il a introduit quelques strophes en vers de dix, césures en 4 + 6 :
Ils t'ont plié, I pendant leur courte vie, Ils ont souri | quand tu les as frappés, Ils ont crié : j « Que ta main soit bénie ! » Dieu, tout espoir ! | les aurais-tu trompés ?
Etends sur eux | la main de ta clémence. Ils ont péché ; ] mais le ciel est un don ! Ils ont souffert ; | c'est une autre innocence ! Ils ont aimé ; | c'est le sceau du pardon !
Cette ca'dence a je ne sais quoi de chantonnant, qui s'accorde mal avec le sérieux d'un pareil sujet. Par l'inégalité régulière de ses deux parties, elle est, à la fois, disloquée et monotone, comme le serait l'alternance prolongée d'un vers de quatre syllabes et d'un vers de six (1).
Victor Hugo l'a employé trois fois; mais si l'on étudie les trois pièces, notamment les deux qui se trouvent dans les Contemplations (Lise et Un soir que le regardais le ciel), on verra comment l'admirable instinct du maître lui a fait éviter, dans une certaine mesure, la monotonie que j'ai dite. De temps en temps, au lieu d'accentuer plus fortement
(i) Et la médiocrité musicale île ce rythme vieut du peu de place qu'ont les accents seconilaires pour évoluer. En effet, sous peine de rencontrer l'un des deux accents obligatoires, les accents rythmiques ne peuvent, ici, se poser ni sur la tioisiènie, ni sur la cinquième, ni sur la neuvième syllabe. Mais que le poète abandonne ce rythme pour reprendre le vers de sept syllabes, et aussitôt.
que le^.autres la (lUatrième syllabe, en faisant coïncider l'arrêt de la voix avec un certain arrêt du sëiis, il supprime cette coïncidence, ne laisse à la qùàtri^liie syllabe qu'un accent secondaire, suffisant pour rappeler le rythme primitif, et reporte un peu plus loin l'arrêt du sens avec la syllabe la plus accentuée. Ainsi, au cinquième vers de la strophe suivante, où je marque d'un trait simple la césure régulière, ici affaiblie, et d'un trait double la césuçe psychologique, ainsi reculée :
Elle, me dit, un soii\ en souriant :
(( AiT^i, pourquoi contemplez-vous sans cesse
L^.jçyr qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,
Ou V^stre d'or qui monte à l'Orient ?
Que font vos yeux, | là-haut? || Je les réclame.
QuiXtez le ciel ; regardez dans mon âme. »
'Il'^ésl' certain qu'on ne peut arrêter la voix sur ijè'û'x fl'ù^ë'que sur haut, car on entendrait :
■;i OiiiUlOJ
,|,.. Que^jOnt vos yeux ? Là-haut je les réclame,
et par cela seul que l'accent secondaire aura cinq syllabes de suite entre le.'^(^\idll^.il j)^(ji|ra choisir pour se poser, voilà toute monotonie disparue l'I, autant le vers de dix syllabes, — le plus long, pourtant, — paraissait étroit et coïrtràlri|,*aiitA4t' celui de sept, — le plus court, — va nous paraître lar.i;e et
Ils /"Pent ce que nous sommes,
imOG i JflOf Poussif'Pe, jouet du vent;
, - r (,r.], ■ Frar//les comme des hommes, •lUi <-.ii1jJ) . j-^^jijigs (,o,„„,g |g njgnti
'»Q .Slib i)jSi leurs /);'c'/s souvent glissèrent, , , 1 Si leurs /^vres transgressèrent
liTOmOI'IOi é^ Quelque lettre de ta loi, 0 Père ô Juge suprême !
, , . , Ah! ne les vois pas eux-mêmes,
, ., .Ne regarde en ev.r que toi!
'Éftfytis'ï'byAWs.'.iinefois de plus, à quel point le jeu des accents est le frrnnd '■^bt'iltfd'f'de r{|''Dl;auté des vers français.
ce qui serait absurde. Il faut donc bien, en lisant ce vers, atténuer l'accent de la quatrième syllabe, pour fortifier celui de la sixième. Et celle atténuation légère à la place habituelle, atténuation qui laisse subsister comme le souvenir et la Irace de la césure normale, est d'un effet délicieux. Voici, pris dans les deux mêmes pièces, des vers écrils selon celte formule :
Quand nous étions | à vêpres, 1| le dimanche... Le ciel que j'ai [ dans Fâme || est plus céleste...
Ne songe plus | au ciel ! I| j'en suis jalouse...
Et après des vers de cette sorte, où nous avons joui d'une brève et discrète altération de la mesure, nous retrouvons avec d'autant plus de contentement la coupe ordinaire, avec sa césure absolue à la quatrième syllabe.
Ce vers se mêle parfaitement avec celui de douze syllabes :
Tandis que le sommeil, réparant la nature, Tient enchaînés le travail et le bruit,
Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure ! Pour te louer dans la profonde nuit, (Racine, Hymnes traduites du Bréviaire romain.)
avec celui de quatre :
S'asseoir tous deux au bord du flot qui passe.
Le voir passer ; Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace.
Le voir glisser...
(Sully Prudhomme, Les Vaines Tendresses.) et avec celui de trois :
Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
230 l'aet des vers
Comme le jour dans les eieux met sa flamme, Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux, Mets ton âme !
(Victor Hugo, Les Contemplations.)
2° Décasyllabe césure en 5 + 5 :
Dans la plaine blonde [ et sous les allées, Pour mieux faire accueil j au doux messidor. Nous irons chasser | les choses ailées. Moi, la strophe, toi | le papillon d'or.
(l^RANçois CoppÉE, Le Reliquaire.)
Croirait-on que cette coupe charmante — usitée, dès le treizième siècle, dans nos chansons populaires, mais que les poètes lettrés avaient dédaignée et méconnue, au siècle de Ronsard comme au siècle de Corneille, — n'est entrée qu'au temps du romantisme dans le trésor de notre prosodie ? Et pourtant, c'esl ainsi. Depuis, par un retour de fortune, elle a presque détrôné l'ancien décasyllabe césure en 4-1-6.
Voici les morceaux les plus propres à vous en communiquer l'harmonie. Dans Alfred de Musset, la Chanson : « J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur... » Dans Victor Hugo, deux chansons aussi, un peu ])crdues dans son roman des Misérables : celle de Fantine {1" partie, livre VII) et celle de Jean Prouvaire (4' partie, livre XII) ; on y ajoutera Choses du Soir {VArl cVêtre Grand-Père). Dans Leçon le de Liste, les E^es {Poèmes Barbares) et les Odes Anacréoniiques (Poèmes Antiques). Enfin, pour juger de l'heureuse alliance de ce vers de
dix syllabes avec le vers de cinq, le seul auquel il se puisse associer, on lira l'Agonie, de Sully Prudhomme :
La musique apaise, eiichanLe et délie
Des choses d'en bas:
Bercez ma douleur, je vous en supplie,
Ne lui parlez pas.
(Les Solitudes.)
et les Conseils à une Parisienne, d'Alfred de Musset, dans les Poésies Nouvelles.
La coupe du décasyllabe en 5 + 5 n'échapperait pas non plus à une certaine monotonie à cause de l'absolu balancement de ses deux hémistiches, qui lui donnent, de plus, une allure presque dansante, si on n'y pouvait porter remède, comme dans la coupe en 4 + 6, en affaiblissant quelquefois la césure normale sans la détruire, et cela en ne la faisant point toujours coïncider avec l'arrêt du sens, avec ce que j'ai appelé la « césure psychologique ». On sentira toute la souplesse que peut donner, à notre décasyllabe nouveau, cette avance ou ce retard de la césure psychologique par rapport à la césure phonique ainsi atténuée, en lisant un des poèmes de Leconte de Liste, que je vous recommandais ci-dessus. Aux quatre vers où le poète a usé de ce procédé, je marquerai, d'un trait double, la place où l'arrêt normal de la voix frappe une syllabe d'un accent plus fort que celui de la césure médiane, laquelle restera indiquée par un trait simple :
Je dirai la rose, aux plis gracieux,
La rose 1| est le souffle | embaumé des Dieux,
-32 i,'art des vers
Le plus cher souci des Muses divines.
Je dirai ta gloire, ô charme des yeux,
O fleur de Kypris, reine des collines !
Tu t'épanouis entre les beaux doigts
De l'Aube || écartant | les ombres moroses ;
L'air bleu devient rose, et roses les bois ;
La bouche et le sein | des Nym || phes sont roses !
Heureuse la Vierge aux bras arrondis
Qui, dans les sentiers 1 humi || des, te cueille !
Heureux le front jeune où tu resplendis !
Heureuse la coupe où nage ta feuille !
Ruisselante encor du flot paternel,
Quand, de la mer bleue, Aphrodite éclose
Etincela nue, aux clartés du ciel,
La Terre jalouse enfanta la rose ;
Et l'Olympe entier, d'amour transporté,
Salua la fleur avec la Beauté 1
Celte petite pièce, digne des odes d'Anacréon qui l'ont inspirée, est vraiment le plus parfait modèle du vers décasyllabique à césure médiane.