CHAPITRE X
DE LA CONCORDANCE DIFP^EREE
Nous arrivons ici à la différence capitale entre la versification classique et la versification romantique, et nous allons voir enfin pourquoi Victor Hîigo, encore qu'il n'ait inventé ni la césure mobile, ni l'enjambement, est bien le grand révolutionnaire de notre prosodie: c'est qu'il y a introduit d'une façon définitive, non plus à titre d'exception rare, mais de faculté constante, ce que j'ai appelé, en tête de ce chapitre, la concordance cliUérée, pour l'opposer à ce que j'appellerai la concordance immédiate de la versification classique. Vous saisirez sans peine la signification de ces deux termes, et vous verrez qu'ils révèlent une véritable opposition de principes.
Examinons un vers, puis une suite de vers, à ce double point de vue: le sens, le rythme.
Si nous lisons des vers classiques, nous voyons que, sauf exception, le sens et le rythme y concordent absolument, immédiatement, à toutes les étapes de la période. C'est d'abord à l'hémistiche, où
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un certain arrêt de la voix coïncide avec un certain arrêt de la pensée. Puis à la lin du vers, par une coïncidence pareille, plus marquée encore qu'à l'hémistiche. Enfin, au retour de la rime, car c'est toujours sur la seconde des deux rimes accouplées que le sens s'achèvera, et toujours sur la première du couple suivant que commencera la période nouvelle : aussi, en dehors des phrases complètes en un seul vers, — et en ce cas, on ne manquera pas de trouver, à la suite, une autre phrase consistant de même en un vers unique — les vers marcheront-ils toujours par nombres pairs, en périodes (( carrées », pourrait-on dire, faites de deux vers, ou de quatre, ou de six, ou de huit..., les plus longues étant elles-mêmes divisées en sous-périodes de deux, de quatre, de six vers, mais non jamais de trois, de cinq ou de sept.
Voici, prise dans Vlphigénie de Racine, une période typique, où vous retrouverez, partout, ces divisions et subdivisions formées par la concordance du sens et du rythme:
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous pouvez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente ; Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Le morceau, certes, est d'une claire cl noble
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ordomiMiice; chafjiie hémistiche, chaque vers, cha- (jiic couple de vers, chaque assemblage de couples tlonne tour à tour et immédiatement, à l'esprit et à l'oreille, une impression d'harmonie réalisée. Mais que cela dure ainsi pendant des pages et des pages, el nous ne pourrons nous empêcher de trouver un peu monotone cette coïncidence perpétuelle du sens et du rythme, de souhaiter que, par une désharmonie momentanée, un peu de surprise vienne trou hier noire sécurité, ou plutôt aviver de nouveau le goût que nous en avons et que voilà comme émoussé par l'accoutumance. Et c'est justement à quoi va répondre le principe nouveau de la concordance, (liflérce.
Lisons maintenant, en eiïel, quehiues vers de Victor Hugo, celte courte pièce, par exemple, tirée de VArl d'circ Grand-Père, et qui est écrite, connue le passage de Racine, en alexandrins à rimes sui vies:
.l'aiine un groupe d'enfants qui rit et qui s'assemble ; J'ai remarqué qu'ils sont presque tous blonds : il scmbl» Qu'un doux s'oleil levant leur dore les cheveux.
Lorsque Roland, rempli de j^rojets et do vœux
Etait petit, ajjrès l'escrime et les parades,
11 jduait dans les cliamps a\vc ses camarades
Raymond le paresseux et Jean de Pau ; tous trois
Joyeux. Un moine, un jour, passant avec sa croix,
Leur demanda, c'était l'abbé de la conliée :
« Quelle est la clio.se, enfants, qui \ous plaît <léclHrée ?
— La cliair d'(m biruf saii^naiil, réj)0udit .ioan de Pau.
— Vn ii\i(' )», dil lt;iymniid. - Rnland dit: « im dra-
[peau ! )»
Le prcniici' de ces atcxaiKhins csl du type clas-