‹ L'art des versChapitre 31 sur 43 · DE LA CONCORDANCE DIFFÉRÉE · texte numérisé non relu

DE LA CONCORDANCE DIFFÉRÉE

sique le plus [)ur: la coïncidence du sens et du rythme s'y réalise pleinement à l'hémistiche, puis à la fin du vers, qui forme à lui seul une phrase complète. ]\Iais le poète va-t-il, à la suite, écrire un autre vers isolé qui achèvera la période rythmique — • formée au troisième degré par le retour de la lime — • afin de recommencer ensuite une aulre phrase sur une rime nouvelle ? C'est ce qu'aurait fait Racine; lui, non. D'ahord, dès le second vers, la césure n'est plus à la sixième syllabe, mais nous en trouvons une à la quatrième; et le sens se poursuit en enjandjant l'hémistiche, pour s'achever, non pas à la douzième syllabe, mais à la dixième:

J'ai remarqué | qu'ils sont presque tons blonds : j ...

Voilà donc déjà effacée la concordance du premier degré, celle de l'hémistiche. Puis, par les deux dernières syllabes, « il semble », s'amorce une période nouvelle; d'où disparition de la concordance du second degré, celle de la fm du vers. Et cette période s'achèvera avec le vers suivant, c'està-dire sur la première rime d'un couple; d'où suppression du troisième degré de concordance:

Il semble Qu'un doux soleil levant leur dore les cheveux.

Et le retour de la rime ne se produira plus ({u'aver une période nouvelle. En souffrirons-nous? Point' nous sommes, au coniraire, d'autant plus excités, par celle surprise, à poursuivre, dans une délicieuse al lente, la réalisation, cpie nous savons finalement assurée, de la concordance ainsi suspendue.

Or, celle réalisation, le poète, par une autre suite d'enjambements, les uns à rhémisliclic, les autres à la rime, va continuer de la différer, jusqu'à ce que, à partir du dixième vers, le besoin de symétrie dans le dialogue l'amène à reprendre la coupe classique et concordante. Et celte coupe, il va l'accentuer encore, au dernier vers, par le renversement de r expression: au premier hémistiche, le substantif, le verbe, le nom propre, « Un livre, dit [{aymond. » Au second hémistiche, le nom propre, le verbe, le substantif, <( lloland dit: Un drapeau ! » Renversement qui détermine la coupure la plus complète, la plus adécpiate à la pensée, entre les deux moitiés de l'alexandrin, celle qui met dans la lumière la plus éclatante le mot à la fois essentiel et fmal: « Un drapeau », ainsi détaché du reste avec une sorte de geste, que l'esprit devine, pour le couronnement du poème. Et ainsi ce poème, où une suite de désharmonies momentanées entre la pensée et le rythme ont aiguillonné, devers en vers, notre désir d'harmonie complète, s'achève dans la plus parfaite concordance qui se puisse imaginer entre rarchitecture logique et l'architeclure sonore d'un vers. C'est d'un art miraculeux.

Et je n'ai pas tout dit sur ce petit chef-d'œuvre. En elïet, ne sentez-vous point (jue l'achèvement du l)oème a réalisé une autre harmonie encore, plus cachée et cependant cei'taine?

Par la conclusion d'une période, au troisième vers, sur la |)i'cmière de deux rimes, le poète semble d'aulafit mieux, ici, avoir \ oulu nous jeter dans un état de trouble et d'attente, que, lorsque nous

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