DE LA CONCORDAXCE DIFFÉRÉE
continuons la lecture, nous n'apercevons d'abord aucune liaison intellectuelle entre ce prologue de trois alexandrins à rime suspendue, et la suite du poème. Il manque ici, en effet, une idée intermédiaire, et un poète aux procédés purement rationnels n'eût pas manqué de traiter ce sujet en trois points:
1° J'aime un groupe d'enfants. J'ai remarqué ({u'en apparence ils se resscmblf^nt lous;
2" Mais si on lisait dans leurs jeunes âmes, on trouverait qu'ils sont déjà très difféi'ents les uns des autres, et l'on pourrait deviner ce ([ue sera chacun d'eux, devenu im homme ;
3" Histoire de Roland et de ses deux camarades, à l'appui de la thèse.
Or, Victor Hugo a supprimé le deuxième point; cl c'est au moyen de la dissociation des rimes après le troisième vers, qu'il nous a donné le sentiment de cette lacune, devant la combler à la lin du poème, pour notre plus grande joie, par une suggestion subite; et cela, non pas en nous restituant, d'une fa çon précise, l'idée manquante, mais en supprimant tout à coup de notre esprit le sentiment même de ce manque, grâce à la révélation, à la communication directe de la logique inconsciente qui avait, dans son propre cerveau, présidé à l'élaboration du poème et à la liaison inexprimée des deux parties.
C'est un rare exemple de ce que j'appellerai la suggestion des idées par le rythme. Dans le prochain chapitre, nous verrons comment des sensations et des sentiments peuvent être suggérés par
l'allitération et la consonance, sans prétendre, d'ailleurs, réduire davantage en préceptes ces moyens d'arriver à cette suggestion, qui restera toujours l'aboutissement le plus mystérieux de l'art des vers.
Des pages qui précèdent, et de cette analyse un peu poussée de quelques alexandrins de Racine et de Victor llugo, retenez seulement ceci: que, grâce à l'introduction définitive, dans notre métrique, de ce que j'ai appelé la concordance ou harmonie différée, les moyens d'expression mis au service du poète se sont trouvés accrus infiniment; et qu'entre les ressources techniques de Racine et celles de Victor Hugo, il n'y a guère moins de différence qu'entre l'orchestration de Lulli et celle de Wagner, encore que, ici comme là, tout repose sur un petit nombre de lois immuables, dont les applica lions seules diffèrent, ou plul(M se mnlliplienl.