Livre ton cœur à l’espérance
Des oiseaux le doux ramage. Etc., etc., etc.
Eh bien! ce sont précisément ces banalités que le musicien chérit et demande. Il ne veut que des mots indiquant un sentiment, une passion, c’est lui qui fournirades idées, les dessins, les images. Mais... mais! il faut absolument que ces mots soient rhylhmés, cadencés, bien sonnants, d’une allure aisée, limpide, harmonieuse. Demandez à nos maîtres Rossini, Auber, Halévy, croyez qu’ils ne me démentiront pas.
— Il suffit qu’une idée soit musicalement exprimée, pour
qu’elle devienne poétique, » apophtegme de Goethe! souvenezvous de ce mot solennel, précieux, magistral.
— Que Orphée redise sans cesse : J’ai perdu mon Eurydice, An sensation grammaticale d’une phrase tant répétée sera bientôt nulle, et la sensation musicale ira toujours son train. » Rivarol, de l'Universalité de la langue française.
Les pensées remarquables, les mots heureux, incisifs, trouveront leur place dans le dialogue et les récitatifs que l’on ne chante pas. Un trait d’esprit dans une cavatine deviendrait trop souvent une sottise. Notre public musicophobe abandonnerait le virtuose exécutant pour se lancer et courir après le dicton piquant. Il rirait, il applaudirait même, au grand scandale des dilettantes, comme s’il s’agissait d’un couplet de vaudeville.
Vos personnages sont en scène, iis expriment les sentiments de joie, de douleur, de haine, d’amour, de brillante folie , de dépit furieux qui les animent. Je t’aime, je t’adore; Le remords déchire mon cœur; O démon de la jalousie! Rions, buvons, chantons, dansons ; Contre un rival que je déteste; Allons au bois cueillir des fleurs; ces mots lancés au début d’un air, d’un duo, d’un trio, d’un chœur, ces mots ne seront pas estropiés au point que vous ne puissiez en saisir deux ou trois, et cela su Ait pour vous donner l’itinéraire, le programme de tout le morceau de musique. Vous savez que ces amants se disent des douceurs, que les rivaux se chantent pouilles, que les buveurs se dirigent vers le cabaret, que les jeunes filles se rendent à l’appel des violons du bal. Vous serez, comme à l’ordinaire, mis au supplice par la rimaille des paroliers s'efforçant d’accrocher quelques lambeaux de musique; s’il vous est impossible de comprendre ce qu’on vous dit, vous saurez du moins que l’on prétend vous dire telle ou telle chose, le thème est connu. Mais s’il s’agit d’un fait, d’une ou de plusieurs aventures ayant eu lieu hors de la scène, et dont vous desirez connaître les détails, il faut absolument que le personnage s’exprime avec une clarté parfaite, comme Théramène, Ulysse, Isménie. Il s’agit d’un récit dont le public veut savoir les moindres circonstances.
On se bat aux enlours du pont Saint-Michel, le canon, la fit
sillade tonnent, se font entendre jusqu'au faubourg Montmartre, tout ce quartier est en émoi, tous brûlent de savoir ce qui se passe de l’autre coté de la rivière. Un homme arrive ; blessé légèrement, il a quitté le champ de bataille, on l'entoure, on l’interroge, ô malheur! désappointement à nul autre second 1 cet homme est bègue, il veut parler et coupe ses mots d’une manière si bizarre qu’on ne saurait comprendre ce qu’il diL II est bègue comme l’Angèle du Domino noir; les ressauts, les faux accents, la brisure des paroles rendent sa longue narration inintelligible, et pourtant elle est d'un grand intérêt à cause des nombreux détails qu’elle renferme.
Faire défiler toutes ces images spirituellement trouvées et d'un contraste piquant sur une même cantilène est une absurdité que le ton populacier de notre Opéra-Comique ne saurait excuser. L’auteur a traité le récit d’Angèle comme ces amphigouris que l’on écorchait jadis sur l’air du Pas de Zéphire, où le sérieux, le tendre, le comique étaient emballés, empaquetés dans le même sac ridicule. Au déchirement acerbe des paroles se joint l’opposition fréquente de leur sens avec le caractère de la mélodie; Angèle se plaint, se désole, s’applaudit, se réjouit, sans changer l’allure de son discours. La musique est d’un rhythme charmant, bien suivi, sur lequel les mots arrivent pour se briser en touchant à faux.; pour faire éprouver à la jeune abbesse la plus cruelle de ses angoisses, en récitant des versicules inchantables. C'est surtout dans les couplets syllabiques, note et parole, que la mesure exacte, mathématique des vers est d'une absolue nécessité. Au lieu de ces couplets, dont les répétitions ne seraient pas supportables si le désir d’apprendre les aventures de la nonnette vagabonde n’engageait l'auditoire à prendre patience; au lieu de ces couplets, une cavatine dont la mélodie aurait suivi pas à pas les tribulations d’Angèle en réglant ses tableaux, ses effets sur les circonstances du récit, donnait à la cantatrice des moyens d’expression qu’elle ne peut obtenir qu'aux dépens de la musique, puisqu’elle reste la même lorsque les paroles amènent une grande variété d’images.
Une omelette d’e muets fracassés avec un incroyable aplomb
l/ART DBS VERS LYRIQUES. 1 3
se présente si bien après* cet air de facture vaudetillieone, que Je dois vous la servir toute chaude.
Flammé | vëngërës | s eu.
Tourment grui m'oppresse» ,
Amour qui sans espoir Më | lâis | sëu.
Tu vois ma faiblesseu.
Hélas! pauvre abbesseu,
Devant toi mon pouvoir S’abaisseu.
L’air en est charmant et nous avons pu l’applaudir à l’Opéra ; débarrassé du poids de ses paroles, dansé parfaitement, cet air s’est montré dans toute sa grâce et sa liberté. Notre musique vocale rocailleuse, lourde, sourde, tramante, devient folichonne et délicieuse quand on la danse.
Je dois signaler ici la plus heureuse des innovations : notre Académie de Musique, s’apercevant enfin que nos opéras étaient merveilleusement inchantables, s’est avisée de les traduire en gestes, en jetés-battus, en pirouettes, elle a dansé w.rco spmw, et tout le monde s’est empressé d’applaudir l’œsvre nouvelle ainsi délivrée de son charabia discordant. Puisse-t-elle notis donner ie cuevai êr Brome orné de la même suppression!'
Vous voyez tous les jours des fumeurs dilettantes, privés du gage indispensable réclamé par le buraliste en échange du tabac désiré, se glisser entre les jambes des promeneurs et Saisir au vol des bouts de cigarre. Le Boulevard est le bon endroit pour la récolte de ces rogatons précieux qui seront brûlés jusqu’à leur dernière bouffée. Le champ est assez vaste pour qu’un aulre coliigeur puisse y butiner sans nuire à l’industrie de ses rivaux. Un vieillard décrépit y ramasse à droite, à gauche des rogatons dramatiques destinés à former le serdeau médiocrement appétissant dont sa table indigente et somptueuse éprouve le besoin. Quelle sauce Robert, quel carrik à l’indienne, pourra faire avaler de semblables arlequins?
— Restez et dînez avec nous, disais-je au savant professeur
qui révélaitàmes enfants les artifices, les beautés de la langue allemande, restez.
— Impossible, il y a fête chez moi ce soir.
— Fête chez vous ! bal champêtre au quatrième étage.
— Non pas, soirée purement littéraire.
— Et vos invités?
— Pas un seul.
— Votre mise en scène?
— La voici : j’allume quatre chandelles, et campé devant un feu pétillant, je vais me délecter à lire du Jean-Paul.
— Et voilà tout ?
— Peut-on élever plus haut ses désirs, son ambition ? Je vais me plonger dans un bain de lait, dans un océan de jouissances ineffables, d’innocentes voluptés. »
Ces transports d’une gaîté maligne et solitaire peuvent charmer vos loisirs de musicien à chaque instant du jour. Vous savez lire à peu près une partition. Sans vous attacher aux combinaisons de l’harmonie, il suffit que vous portiez vos regards sur les paroles afin d’en suivre la marche burlesque sous la musique dans un finale, un chœur, un ensemble de nos maîtres les plus habits. Tout ce que je vous ai dit au sujet du galimatias effroyable de nos paroliers vous semblera d’une plénière indulgence. Vous ne reculerez point d’horreur à ce spectacle affreux; la révélation de ce mystère d’iniquité vous retiendra sur un objet dont nulle prévision ne pouvait faire imaginer, pressentir le ridicule.
Et d'infortunés choristes doivent s’immerger dans cette mare impure, dans ce tas d’immondices, les dévorer, en farcir leur mémoire, la souiller en apprenant par cœur toutes ces infamies! Supplice que Busiris.Phalaris, Bocchoris, et les tyrans de Phères, de Samos, de Syracuse n’avaient point imaginé. Huit, douze ou quinze cents francs sont donnés par an à ces artistes, les plus habiles de l’univers, en leur genre, puisqu’ils surmontent les difficultés prodigieuses, le dégoût que présente ce labeur d’ilote, cet exercice de mémoire que les Ménestrier, les Garcia u’auraient pas entrepris. Encore si ces choristes étaient igno-
Digitizêd tsyGoegle
rants à l'égard de la poésie comme le sont nos académiciens, comptant par leurs doigts atin de voir si le nombre des syllabes est complet ou non, leur conscience ne serait point troublée ; mais ces choristes ont une parfaite connaissance de la valeur des mots et des notes. On voit
Leurs fronts pâlir d’horreur et rougir de colère,
d'avoir à lacérer, estropier sans cesse leur idiome. Cette pudeur les engage trop souvent à se taire : silence digne d’éloges, mais peu favorable à l’ensemble vocal. Six mois, dix-huit mois sont nécessaires pour que nos virtuoses puissent colloquer dans leur mémoire ces tronçonsde phrases, de mots inintelligibles; quinze jours leur suffiraient si nos opéras étaient écrits en vers.
Le public ne saurait comprendre lechârabia qu’on lui jette des hauteurs de la scène; allez sur le théâtre, et mêlez-vous à quelque groupe de choristes , rien n’est divertissant comme la grêle de syllabes incohérentes qui tombera sur vos oreilles. Je me suis donné souvent ce plaisir. Robert le Diable, te* Huguenot», le Dieu et la Bayadtre, la Faeorlte, Guillaume Tell, la Muette de Port Ici, etc. , VOUS
feront pouffer de rire comme notre Allemand tête à tête avec Jean-Paul?
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