Livre, t. Ode
— Abd-Alrahman, Abdérame ll,dit/e Victorieux, khalife àCordoue à la mort de son père Al-Hakem, de 822 à 852, élait un prince doux, humajn, affuble dans la paix, intrépide, ardent, infatigable dans la guerre. Non seulement il était grand ami de la poésie, mais il composait lui-mèinc des vers fort gracieux dans les divers genres de mètresen usage alors. En outre, il aimait passionnément la musique, faisait venir à sa cour les premiers artistes de l’Orient, et les récompensait en roi.
» On croit que les notes de la musique furent alors introduites en Espagne par le célèbre musicien Aly-ben-Zeriab, qui vint de l'Orient en ce pays, au-devant duquel Abdérame se rendit lui-même; ce fait démentirait la tradition, qui en attribue l’invention à Guido d’Arezzo.
» Le khalife avait presque toujours à ses cotés le poète Abdallah-ben - Schamri, et le savant Wali de Sidonia, Aben Canari, dont il fit son premier ministre. » Victor Boreau, Histoire générale des Temps du moyen âge, page 204.
— M. Fauriel, après avoir encore examiné, parmi quelques autres romans, celui d’Auea*»in et Nicoteite, où l’alternative de la prose et des vers lui semble directement empruntée aux Arabes, revient sur les premières parties de son sujet, pour combler les lacunes qu'elle y a laissées. Il traite de l’organisation matérielle de la poésie provençale, c’est-à-dire des attributions des troubadours et des jongleurs; il insiste plus longuement sur la versification des troubadours, dont il trouve deux origines différentes dans les chants Arabes et dans les hymnes de l'église chrétienne; il reprend cette question si débattue, déjà effleurée par lui, des rapports des Provençaux avec les Arabes. 11 penche à faire naître dans la liturgie chrétienne les formes métriques qu’ont employées non seulement les Provençaux, mais encore tes Arabes initiés à ces rhythmes par l'intermédiaire du culte mosarabe; en revanche, il incline à attribuer aux arabes, avec les influences du commerce, tout à fait sensibles au moyen âge, les premiers exemples de la chevalerie religieuse, de l’amour enthousiaste, de la passion des généreuses aventures, remarquables chez eux dès les temps qui avaient précédé Mahomet. » H. Fortoul, sur l’Histoire de la Littérature provençale, par M. Faur iel, Revue «les Deux Moud», 15 mai 1846.
— Tandis que la poésie est chez nous le don d’un petit nombre, le privilège de quelques esprits, une fleur exquise et rare qui n’appartient qu'à uue certaine espèce de sol, chez les Arabes elle est partout; elle anime à la fois, dans le pays par excellence de l'espace, du soleil et du danger, les spectacles de la nature et les scènes de la vie humaine. C’est un trésor auquel tous viennent puiser, depuis le pasteur dont les troupeaux disputent à un sol brûlant quelque touffe d’herbe flétrie jusqu'au maitre de la grande tente qui galope, au milieu de gouras bruyants, sur un cheval richement harnaché.
» Tel est le fait dont se sont pénétrés ceux qui ont longtemps vécu, comme moi, de la vie arabe. Les officiers qui en sont encore à leur apprentissage des mœurs africaines croient souvent à une certaine exagération dans ce qu'ils ont tant de fois entendu répéter sur la poésie orientale. Ils craignent de subir aveuglément une opinion toute faite, de se laisser imposer ce qu'on appelle, je crois, te convenu dans lç langage
des artistes. J’avais remarqué ces dispositions chez un officier de spahis, qui me permettra de le mettre en scène dans un intérêt de vérité. M. de Molènes, dont le nom tout militaire aujourd’hui réveillera peut-être quelques souvenirs littéraires chez les lecteurs de ce recueil, contestait, dans mon cabinet, un matin, les dons poétiques du peuple arabe, quand notre entretien fut interrompu par une visite «
d'une nature insolite, inattendue. Le personnage qui s’offrait à notre vue portait le bernous et le haïch. C’était un Chambi (membre de la grande tribu des Chambas, dans le Sahara). 11 appartenait à cette race de trafiquants audacieux qui bravent la morsure des serpents, les tempêtes de sable et la lance des Touareghs, ces brigands voilés du désert, pour aller jusqu’aux états du Soudan chercher les dents d’éléphant, la poudre d’or et les essences parfumées. J’avais déjà rencontré dans le cours de ma vie africaine cet éternel et placide voyageur qui vous répond avec la mélancolie sereine du fatalisme quand on l’interroge sur ses errantes destinées : — Je vais où me mène Dieu. »
Cette fois le Chambi était venu amener au Jardin des Plantes, par l’ordre du général Pélissier, deux de ces mabaris célèbres que les guerriers montent dans le Sahara, et qui atteignent, dit-on, une vitesse à faire honte aux plus généreux coursiers.
» Quand le prophète aurait voulu donner un irrécusable témoin à mes paroles sur l’indélébile poésie de son peuple, il n'aurait pu m’envoyer hôte plus opportun que le Chambi. Celui qui allait servir de preuve vivante à mes arguments n’était pas, en effet, un de ces tolbas qui puisent, dans leur docte retraite des Zaouyas , des inspirations inconnues du vulgaire aux sources mystérieuses des livres sacrés; ce n’était pas non plus un de ces guerriers suivis de cavaliers, précédés de drapeaux, entourés de musiciens, qui peuvent tirer d’une existence d’éclat et de bruit un ordre exceptionnel d’émotions. Non, c’était un homme de la plus basse condition, ce que serait ici un colporteur de nos campagnes. Eh bien ! dis-je à mon interlocuteur, je parierais que si j’interrogeais au hasard cet obscur habitant du désert , je tirerais à l'instant de sa cervelle des chants qu’envieraient les meilleurs de nos poètes. Le défi fut accepté. L’interrogatoire commença.
» Ce fut d’abord un chant religieux. 11 faut répéter chez les Arabes ce que disaient les poètes antiques : — Commençons par les dieux. »
Là, cette source et cette fin de notre vie, c'est-à-dire la région divine, n’est jamais oubliée. Ce Dieu dont il semble que la vie du grand air rende le contact plus fréquent, la présence plus sensible et le pouvoir
plus immédiat, est toujours invoqué par les chantres nomades. Le Chambi n'interrogea pas longtemps ses souvenirs. Après avoir fredonné, pour se mettre en haleine, un de ces airs monotones comme l’horizon du désert, dont les Arabes charment leur voyage sur le dos des chameaux, voici ce qu’il nous récita : »
Si je ne puis les rapporter ici , vous trouverez ces fragments de gracieuse, charmante et grandiose poésie, dans le récit de l'historien, dont voici la cadence finale.
— Les Arabes sont infatigables dans la parole comme dans le silence. En tout ce sont les hommes des extrémités. Les voilà pour des journées entières à cheval, dévorant les plaines, se riant des montagnes, ou bien les voilà devant leurs tentes, couchés sur des nattes, les regards fixés sur leurs vastes horizons, pour une suite indéterminée d’heures. Mon Chambi, si je ne l’avais pas arrête, me réciterait encore les poésies du désert. La poudre, les chevaux, les chameaux, les cris des jeunes filles, ce pauvre homme avait évoqué tous les bruits, toutes les couleurs, toutes les ligures de la patrie, il était là comme un fumeur de hachich perdu dans ce monde enchanté. Mais notre vie à nous ne nous permet pas de nous laisser envahir par la poésie. Je mis fin à une visite qui m’avait pris déjà trop d’utiles moments. J’en avais tiré du reste des arguments victorieux pour ma cause.
— Je me rends, me dit mon interlocuteur; je conviens avec vous qu’aucune mémoire de paysan ne serait ornée en France, ni même, je crois, en aucune contrée de l’Europe, comme celle du Chambi. Reconnaissons au pays du soleil le privilège de colorer chez tous les hommes le langage et la pensée des mêmes teintes que le ciel.
— Louons Dieu, ajoutai-je, d’avoir donné pour refuge le domaine de l’imagination à ceux qui mènent, sur une terre stérile, la vie de la misère et du danger. » Général Daumxs , le Chambi à Paris, Revue des Deux Mondes, 15 février 1852.
Ces détails, un peu longs, il est vrai, mais que je ne pouvais abréger sans imprudence, nous montrent les disciples du khalife Abdérame colportant la poésie rhythmée et chantée à travers les océans de sable et les plaines liquides, jusqu’aux dernières bornes de l'univers. Les Anglais s’occupent sérieusement de l’éducation littéraire des Hindous, s’il nous plaisait un jour de civiliser l’Algérie en nous servant du même procédé, les
Kabyles riraient d’abord au nez de nos pédagogues rimeurs, et leur apprendraient ensuite à mesurer des vers. Cet enseignement serait bien précieux pour nos académiciens.
La poésie a fait la conquête du monde, un coin de terre semble se refuser à sa culture et mépriser ses bienfaits. Ce Sahara privé de toute végétation réellement poétique, habité par un peuple inventif, élégant, spirituel et docte, mais encore à l'état sauvage à l’égard de la poésie, ce désert, qui le croirait? c’est la France I Entouré de nations admirablement civilisées, il n'éprouve pas l’influence de cet heureux voisinage. S'il l’éprouve, il se gardera bien d’en convenir; ce serait un aveu de ses torts.
La sotte vanité nous est particulière,
C’est proprement le mal français.
La Fontaine, Fables, le Rat et l’Éléphant.
Prenez les œuvres lyriques de Klopstock, vous y verrez les premières strophes de ses odes notées en brèves et longues, pour indiquer précisément le mètre qu’il a choisi, qu'il a fidèlement suivi jusqu’à la conclusion de chaque pièce. Les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Basques, les Danois, les Suédois, les Dalmales, les Russes, tous les peuples de la grande famille slave chantent des vers mesurés et rhylhmiques.
— Le cardinal, au milieu de ses immenses travaux politiques, s’occupait de littérature ; il savait que sans la gloire des lettres les nations n’arrivent jamais au premier rang. Ce fut une des raisons qui le décidèrent à fonder l’académie française (1633). Cet établissement, qui a survécu à toutes les révolutions, marque l’époque où le génie national prit un essor sublime, et fonda cette domination littéraire que la France a exercée pendant deux siècles sur les autres peuples de l’Europe, et qui n’est encore aujourd’hui contestée que par dus écrivains sans talent et sans avenir. » A. Jay, de l’académie française. Histoire de Richelieu.
— La mémoire du règne de Louis XIV devra demeurer éternelle, puisque la France lui doit, avec l’extension du ses frontières, la fixation de sa langue et la domination intellectuelle du monde. » Dr. Carné, Louis XIV et ses historiens.
Après les faits incontestables que j’ai posés, on ne s’attendait guère à rencontrer les dominateurs littéraires de l’Europe, de l'univers, dans les écoliers que j'adresse et recommande en Kabylie. Dominateurs intellectuels qui ne comprennent pas encore que l’art des vers, l’Ar* metrica des anciens, est et ne peut être que l’Art de mesurer, que la Métromanie est la Manie de mesurer. A quoi bon fabriquer un mot nouveau pour désigner une manie qui pour vous ne saurait exister, puisque vous ne mesurez rien du tout? En effet, me citeriez-vous dans le poétique fatras de vos lyriques les plus célèbres, huit vers (t) que l’on puisse scander, huit vers réels dont les cadences brisées, outrageusement fracassées n’offensent pas l’œil et l’oreille du lecteur? Ces objections qui, depuis deux siècles, et de toutes parts, sont dirigées sur nos académiciens, ont-elles amené quelque résultat satisfaisant? Oui, sans doute, elles ont produit une victoire éclatante, un triomphe complet, inattendu pour leurs antagonistes. Fatigué, molesté par ces attaques incessantes, notre Institut s’en est délivré, musique finie, en déclarant solennellement que le français étant privé de l’accent et par conséquent de la quantité, devait se borner à manœuvrer en prose. Jugée et condamnée par des aveugles sourds, notre langue française reléguée au-dessous du patois rhythmé des animaux, avilie par ses conservateurs, devra garder la position infime que l’Institut de France! n’a pas rougi de lui départir.
En vous montrant les Français peints par eux-mêmes, je me
(1) Marmontel, Diderot, Grimm, La Beaumelle ont dit quatre; je dois aller jusqu'à huit, et couvrir leur enchère, parce que M. de Lamartine, hasard heureux! nous a donné quatre vers. Hâtons- nous d’enregistrer ces anapestes.
J’ai vé | eu, j’ai pas j sé ce rie { sert de la | vie,
Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie,
Où toujours l’espéraoce, abusant ma raison,
Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
Prtmiira Méditation/ pot: tiqua, xvm, la Fol.
De par Diderot, Marmontel , Grimm et La Beaumelle, voilà M. de Lamartine proclamé poète : ii a fait quatre vers, et sans y songer peut-être.
permettrai d’ajouter quelques observations de nos voisins au sujet de notre prose rimée et non rhythmée. Le savant Isaac Vossius est le premier qui nous ait témoigné le dépit, la douleur, le supplice que lui faisait éprouver cette prose. En 1673, il publie De poematum cantu et viribus rhythmi, et dirige de vives attaques sur nos poètes. 11 propose de leur donner des professeurs pris à la tête des régiments, des maîtres capables de leur enseigner à jouer du tambour, des cymbales, du triangle, du pavillon chinois, afin de leur faire connaître et comprendre ce que c’est que la mesure, la cadence et les nombreuses figures du rhythme. — Ceux qui veulent acquérir le sentiment de la musique du style en poésie, qui musicœ sunt sludiosi, dit-il, exerceant sese in pulsandis tympanis, testis, crotalis, similibusque instrumentis, et in his tamdiù immorentur, donec omnium pedum, id est omnium motuum formas, et figuras adeo sibi familiares reddant, ut eas absque cunctatione exprimere et explicare possint quam exactissimè.
Ces mots tamdiù immorentur, annoncent que nos académiciens avaient déjà l’oreille infiniment dure.
— Je ne sais pas comment l’Opéra, avec une musique si parfaite, une dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuver. » La Brctéhe.
— C’est la moins poétique des nations policées. » Voltaire.
— La preuve que sa poésie est nulle, c’est qu’il est encore à s'en apercevoir. » Diderot, Mercier, plus tard.
Ces compliments sont adressés au peuple français. Diderot ajoute, en désignant les paroliers de son époque :
— Ils ne savent pas encore ce qu'il faut destiner à la musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie lyrique est encore à naitre; il faudra bien qu’ils y viennent.
— Quoi donc, est-ce que Fontenelle, Quinault, La Motte u y ont rien entendu? — Non, il n’y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants poèmes qu’on puisse musiquer. »
Est-il naïf notre brave Diderot, lorsqu’il pense que les paroliers français doivent entendre et comprendre, parce qu’ils sont bien avantagés en oreilles? S’ils avaient quelque sentiment.
quelque idée delà mélodie du langage, ils auraient depuis longtemps cessé d’écrire en prose infâme et nauséabonde. Ils négligent mesure et cadence parce que, ne les sentant pas, ils n’en sauraient comprendre l’indispensable nécessité.
— Prenez la plus harmonieuse des odes de Malherbe et de J.-B. Rousseau, vous n’y trouverez pas quatre vers de suite favorablement disposés pour une phrase de chant : c’est le même nombre de syllabes, mais nulle correspondance, nulle symétrie, nulle rondeur, nulle assimilation entre les membres de la période, nulle aptitude enfin à recevoir un chant périodique et mélodieux. Le mouvement donné par le premier vers est contrarié par le second. » Marmontel.
— Comme la versification française n’a point eu jusqu’ici de distribution ni de places fixes pour scs accents, elle ne peut suivre le rhvthme musical sans le dénaturer, ou sans se modifier elle-même.» S. M. Louis-Napoléon, roi de Hollande.
Le roi musicien Charles IX avait prescrit aux poètes français de mesurer leurs vers. Il est malheureux que les successeurs de ce prince n’aient pas tenu la main à l’exécution d’une loi si précieuse. Elle devait hâter la civilisation poétique de notre nation, plongée encore dans les ténèbres de la barbarie. En accordant à Buïf des lettres patentes pour l’établissement d’une académie royale de musique en 1570, le roi veut, exige, commande impérieusement que ce poète et ses collaborateurs Ronsard, etc., — renouvellent aussi l’ancienne façon de composer vers mesurez pour y accomoder le chant, pareillement mesuré, selon l’art métrique. »
— Par la même raison que la langue française n’est pas musicale, elle ne saurait èU'e poétique.... Si l'idiome du Languedoc était devenu la langue des Français, elle aurait été plus mesurée, d'une prosodie marquée, et par conséquent infiniment plus susceptible de musique et de poésie. Quoi qu’on dise de la prosodie française, de son existence et de sa nécessité, il n’y a pas, dans tous nos poètes, quatre vers de suite, que l’on puisse scander avec la sévérité que les autres langues eiigent. Le languedocien est beaucoup plus sonore et plus agréable à l’oreille. » Grimm, Correspondance .
— 11 est arrivé de là que la langue française a été moins propre à la
L'ART DES VERS LYRIQUES. IO.ï
musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne. » Rivarol, De l'Universalité de la langue française.
La Beaumelle va plus loin , et dit, en sa xx e lettre à Voltaire:
— Non seulement nous n’avons point de poésie, mais nous ne pouvons en avoir. Notre langue est trop méthodique , trop pauvre, trop froide, pour se prêter à l'enthousiasme. Qu’cst-ce qu'une poésie sans images, une versification sans harmonie? Nous avons des beautés nationales : nous n'en avons point qui appartiennent à tous les temps, à tous les lieux. Aujourd’hui on ne le lit presque plus de vers. Et s’il faut en croire M. de Fontenelle, qui a été si longtemps témoin des progrès de la raison humaine, dans cent ans on n’en fera plus. La rime qui charmait l’oreille de nos pères fatigue la nôtre. Nous commençons à sentir combien il est inutile de cultiver un art auquel la mécanique de notre versification et la timidité de notre langue ravissent le caractère musical et pittoresque dont il ne saurait se passer. Dans quel de nos poètes trouverons-nous l’os magna sonahmm, et le ut pictura poesis, qu’exige Horace? Les étrangers qui lisent avec délices Virgile, Homère, ne lisent qu’avec dégoût vos meilleurs vers. Corneille et Racine leur plaisent, non comme poètes et versificateurs, mais comme esprits supérieurs dans l’art d’exciter les passions par la seule force de la vérité. Ils leur plairaient davantage s’ils étaient dépouillés de ce retour des memes sons, dont le vice un instant dérobé à l’attention par la beauté des sentiments, des pensées, des situations, reparaît bientôt, toujours accompagné de l’ennui. »
Vous croyez peut-être que je vais m’appuyer sur l’opinion de ces maîtres et de bien d’autres tels que Huet, évêque d’Avranches, le président de Brosses, J.-J. Rousseau, etc., etc., pour direavec eux que la langue française n’étant pas musicale ne saurait être poétique; non, et mille fois non. Cet idiome sera poétique, sera musical, lorsque vous aurez étudié le mécanisme du vers et surtout le mécanisme du langage, ignoré, jusqu'à ce jour de tous nos écrivains ; lorsque vous aurez formé votre oreille aux douces ondulations du rhythme, à l’énergie de l’accent à propos amené; quand vous l’aurez exercée au charme délicieux de la cadence, à la victorieuse puissance du mètre. L’aveugle se soucie fort peu que sa chambre soit jaune, verte,
rose ou noire. Aveugles en poésie, vous n'observez pas les règles de la versification rhythmée, règles que les sauvages n’ignorent pas, vous ne les observez point parce que vous n’en soupçonnez pas même l’existence et l’impérieuse nécessité. En voyant la structure grossière et lâche de vos lignes rimécs, on est tenté de croire que vous les mesurez avec un fil, comme faisaient les nonnettes de Mondevergues. Procédé que Lenoble attribuait malicieusement à Champmélé, quand il lui disait, à propos des vers de ses comédies :
Tu les as mesurés sans doute à l'aune antique
Dont jadis ton papa mesurait ses rubans.
— Dans la première moitié du xvm* siècle, les Allemands commencèrent , dans leur poésie , à prendre des modèles des classiques ou ceux que l’on croyait tels, principalement les Français, et comme eux s’amusèrent à compter des syllabes. La période pendant laquelle dura cette gallomanie nous montre la poésie allemande dans son plus grand avilissement. » Dictionnaire de la Conversation, article