‹ L'art des vers lyriquesChapitre 20 sur 72 · ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE

— Aujourd’hui, la poésie portugaise secoue ses ailes : ses premiers élans ne seront pas tous heureux; mais l'instinct de tous les peuples devine aujourd'hui la route ; elle est ouverte à tous les courages, et, peut-être, sufüt-il, pour ne pas tomber, de vouloir fortement, avec persévérance. » Idem, Eugène de Monglave, article Diaz.

En 1807, Schlegel vint à Paris; ce critique sévère, acerbe, mais judicieux , avait traité nos poètes avec une irrévérence jusqu’alors inouïe, et toute la huaille académique se leva contre lui. Oser dire, imprimer que nos tragédies les plus estimées devaient céder le pas aux mélodrames du Boulevard ; que nos prétendus vers français n’étaient qu’une lourde et lâche prose rimée, quel scandale, quelles hérésies 1 pour un peuple naïf de croyants, pour un peuple vivant isolé comme Robinson dans son lie, et refusant obstinément toute comparaison qui pouvait changer en mépris l’admiration qu’une vieille habitude avait incrustée sous le réseau de sa perruque. Un protestant redoutable s’est aventuré dans un pays que l’on croit catholique en poésie; vite il faut catéchiser le rude champion, et le convertir

à la prose rimée, pâture des Français depuis sept cents ans. Tragédies et comédies, admirablement représentées, séances littéraires où nos poèmes épiques, lyriques, didactiques et badins étaient dits par des lecteurs excellents, toutes nos richesses alexandrines et facétieuses sont déroulées devant le docteur mécréant. Après une de ces attaques prolongée outre mesure, et que l’on croyait victorieuse, un académicien aborde Schtegel d’un air triomphant et lui dit : —Eh bien ! docteur, que pensezvous de tout cela? — Je pense qu’il me faudra doubler la dose du vermifuge que je suis forcé d’avaler chaque fois que j’entends des vers français. »

Plusieurs ont imprimé depuis lors ce mot que je rends à son auteur. Voyez les journaux, les écrits de ce temps, les biographies, ta France littéraire à l’article Schlegel.

En 1765, le marquis de Chastellux, maréchal de camp, frappe de réprobation notre poésie lyrique et propose sa réforme dans un ouvrage ayant pour titre : Essai sur l’union de la poésie et de la musique. Framery s’empare des idées de Chastellux pour les développer dans le Dictionnaire de Musique de l'Encyclopédie méthodique, et dans un opuscule dont voici le titre : Avis aux poètes lyriques, oude lanécessitédurhythmc et de la césure dans les hymnes ou odes destinés à la musique, par N. E. Framery, du Lycée des Arts, imprimé par ordre du comité d’Inalructlon pu- * biique. A Paris, de l’imprimerie de la république. Brumaire, an iv. (Octobre 1795.)

Ce titre en dit plus qu’il n’est gros; il apprend à ses lecteurs que notre république n° 1 reconnaissait l’état de barbarie où la France était plongée à l’égard de sa poésie, puisque cette judicieuse république s’occupait de la civilisation poétique de ses administrés ; puisqu’elle imprimait et répandait, à ses frais ! un ouvrage dont les premières lignes déclaraient que les prétendus vers lyriques de nos poètes n’étaient que de la prose. Littérateur musicien, Framery pouvait écrire un bon ouvrage, Chastellux l’avait mis sur la voie ; mais, comme tant d’autres, il s’ést égaré, s’est perdu sans retour possible, en voulant se régler sur les anciens, et prendre leurs syllabes longues, brèves,

douteuses, pour base de ses opérations. Racine parle d’or quand il admoneste son fils au sujet de l'harmonie du style épistolaire, citant Denys d’Halicarnasse, etc., ce qui n’empêche pas l’illustre conseiller d’écrire de la prose dissonante et fracassante. Voyez Molière miMlelen, tomeii, page 2*28.

A cet égard, Framery suit l’exemple de. Racine , et ce qu’il approuve suffit pourdémontrer qu’il n’entend rien à la question. Sur ce dernier point, il ressemble au public parisien applaudissant avec un égal enthousiasme l’excellent, le médiocre et le détestable, quand il siège dans nos théâtres lyriques.

Framery se permet de critiquer la Marseillaise, alors dans toute sa splendeur, et relève les iniquités, les infamies prosodiques de cette chanson; c’était au moins de la hardiesse en brumaire de l’an iv. Il exalte les vers de z#mire et Aior, Dumoment qu'on aime, c’est parfait; mais il donne des éloges à ce qu’il devait condamner hautement; témoin l’analyse suivante.

— Marmonlel sentit bientôt le mérite musical des divisions périodiques, et fit cadrer ensemble le rbylhme des vers correspondants. Tel est cet air de zémireet Azor :

Lë mal | hëur më j rend ïntré | pïdë.

J'&i | tout për | dû, jë | ne ci üins | riën.

Et pôur | quoi së | râis-jë lï | midë?

Poür | moi la | vie ëst | ëlleün | bien?

Jë | süis tôm | bé dë | l’ôpü | lëncë Dftns [ là mï | sère ët | dans l’oü j blî.

Un vâis | sëau, inë | seule ëspë | râncë,

Dàns lës | flots ëst | ënsëvë | li.

« On voit que le troisième vers correspond au premier, le deuxième au quatrième, et que les suivants, de deux en deux, s'accordent avec les deux rhythmes des premiers. » A rebours, s’il vous plaît, à rebours.

Les commentateurs veulent toujours chercher et trouver des finesses de style, des traits ingénieux dans les ouvrages qu’ils analysent. Supposer que Marmontel a concerté cet affreux mélange de rhythmes, où le deuxième et le quatrième vers sont en guerre implacable avec le premier et le troisième, c’est lui faire

injure. Marmontel, en écrivant ces lignes, n’a pas voulu faire autre chose que de la prose rimée, selon l'usage adopté de son temps et dont il s’est trop rarement éloigné. Ces donneurs de conseils devraient prêcher d’exemple, et c’est ce qu’ils ne font pas. Je ne connais que deux couplets iriéprochables de Marmontel et je les citerai. Framery en a fait un, vous ie connaîtrez et le jugerez. Quelle confiance peut inspirer un législateur en rhythmique assez imprudent pour nous donner comme un vers cette ligne frappant à fauxl

J'&i | tout pêr | dü,jë | ne crëins | rien.

Changer de rhythme est souvent un moyen ingénieux qui donne plus de relief et d’éclat à certaines pensées; mais il faut que le rhythme nouveau se complète dans un quatrain, ou dans un distique. Exemples :

| Dü mô | mënt qu’&n | aimé.

On devient si doux;

Et je suis moi-même Plus tremblant que vous.

Ce rhythme en trokées est d’une suavité charmante. L’anapeste, introduit fort à propos dans les vers suivants, communique sa vigueur aux sentiments qu’ils doivent exprimer.

Eh | quoi ! vnüs crâi | gnëz L’esclave timide Sur qui vous régnez!

N'ayez plus de peur,

‘ La haine homicide

Est loin de mon cœur.

Voici pour le distique :

| Tërrë chë | rîë,

| 0 ma pë 1 trié !

A | toi ma | vïë,

A 1 toi mon | cœflr !

Le spondée amené dans ces derniers vers donne à la pensée plus d’énergie et de solennité : le rhythme est changé mais il n’est pas rompu.

Traducteur d’opéras italiens, Framery fit chanter le couplet suivant à Marine, soubrette, dans la Colonie, musique de Sacchini.

Lé cïel | sait que tôu | jours j’âi dit | non,

Hais la loi le voulait tout de bon.

11 fallait faire un choix sans façon.

Ou quitter à l’instant ce canton.

Par des monstres, d’aflreuses baleines,

Je t’ai cru dévoré, sur ma foi.

Aussitôt tout mon sang, dans mes veines,

Et s’arrête et se glace d'effroi.

Mais bientôt, dans le fond de mon ame,

Cette glace devient une flamme.

Oui, Fontalbe me prend pour sa femme;

11 m’attend, adieu donc, laisse-moi.

UofTman savait par cœur ce couplet, il me l’a chanté bien des fois. C’est le seul que l’on puisse applaudir, quant à la mesure, dans toutes les traductions ou parodies que Framery nous a laissées. Sa version du Barbier *r. séviue de Paisiello lui valut 61,000 francs.

C’est juste à la même époque, l’an v, que notre république n° 1 faisait imprimer à ses dépens les trois volumes d’ Essais sur la Musique de Grétry. Le premier était publié depuis 1789; les détails qu’il présente sur la vie et les opéras de l’auteur sont lus avec intérêt; mais que de fariboles, de fanfreluches antidotées ou non cet aimable Grétry n’a-l-il pas emballées dans ses deux volumes additionnels! et c’est précisément à ces fariboles, destinées à l’instruction publique des Français, que l’ouvrage entier dut l’honneur d’être mis en lumière aux frais de l’État 1 Bien raisonné, bravo, Marton 1

— Notre système de versification, tel qu’il a été fixé au commencement du xvn' siècle, pèche ostensiblement par trois vices opposés aux trois conditions que les vers devraient réunir : nos vers ne satisfont point l’oreille à la lecture, et ils dissonnent avec le cbant; ils sont d’ailleurs très limités, ne diffèrent entre eux que par le nombre des syllabes et revenant constamment les mêmes dans toutes nos

pièces lyriques; de plus, leur composition est soumise à des prescriptions plus ou moins arbitraires, quelquefois contradictoires, gênantes sans aucun profit, et la plupart inconnues aux autres nations; en sorte que notre versification est tout à la fois la plus imparfaite, la plus bornée et la plus compliquée de toutes. Ailleurs Pégase est pour le poète un coursier qui va l'amble, ou qui trotte, ou qui galope librement, en caden(ant ses pas ou ses bonds; chez nous, c'est un cheval ëcloppé, ou qui saute péniblement, enferré dans ses entraves. Voltaire, après avoir comparé les libertés permises à la poésie étrangère avec les obligations étroites imposées à la nôtre, conclut en disant : — C’est pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue que quatre vers français. »

» Il semble , en effet , que l’on ait cherché pour notre poésie le mérite de la difficulté vaincue, et non la beauté réelle. On peut dire du moins qu’elle réunit et l’extrême servitude dans les choses accessoires ou même de pure fantaisie, et l’extrême licence relativement aux lois fondamentales de toute versification. Aussi les étrangers s’étonnent-ils, sans le comprendre, qu’une nation comme la nôtre, qui a l'honneur de passer pour l’arbitre du goût (1), et l’une des plus chantantes de la terre, ait pu s’accommoder jusqu’ici d’un pareil système

» Innovons pour le fond, si nous le pouvons, mais sans oublier la forme, qui, pour notre muse, est restée imparfaite, à peine ébauchée dans son berceau. On se plaint depuis lougtemps de ce que les divers

genres sont épuisés qu'on exploite le rhythme , et il en sortira des

richesses sans nombre, avec une poésie transfigurée, que sa cadence musicale fera voler de bouche en bouche, et aura bientôt rendue nationale et même populaire ; car c’est par le rhythme uniquement que la poésie peut, comme aux temps primitifs, entrer dans l'oreille du peuple et le captiver. Ayons, ainsi que d’autres nations, des chants simples et rhythmiques pour l'enfance, dans les écoles, et un changement s’opérera bien vite; mais, tant que les vers chantés serunt en guerre ouverte avec la cadence, et dérouteront sans cesse l'orui le, ne comptez pas que la musique devienne jamais populaire en France.» J.-A. Ducoxdut , ancien Inspecteur d'académie, Essai de Rhythmique française. 1856.

(1) SI nous exceptons la poésie et la musique vocale. C. B.

L’Université vient confirmer aujourd’hui ce que je vous ai dit et répété depuis trente-huit ans ; l'Institut s’intéresse vivement à l’impression de l’Art des Vers lyriques; les musiciens attendent sa publication avec impatience, et les journalistes commencenlà faireune guerre acharnée aux infamies prosodiques de nos opéras, de nos chansons, énormités qu’ils n’avaient pas encore aperçues et signalées. Ils se sont révoltés contre le so....leil boit , aumar....ché qui, par sa tra....hison, ne prit pas part, mandé par le parlement, que voulez-vous de plus?

Les dieux ont révoqué leurs ordres rigoureux ,

Par des signes certains leurs faveurs se déclarent;

Le bûcher se consume et l'autel est détruit,

Les vents agitent l’air, la mer s’enfle et mugit.

Et nos triomphes se préparent.

Üll Rollet ET Gluck, Iphigénie en Aullde.

— La rime est inutile à la cadence, harmonie ou rhythme intérieur du vers. » S. M. Louis-Napoléon, roi de Hollande.

En voici la preuve t

Le point du jour

A nos bosquets rend toute leur parure;

Flore est plus belle à son retour,

L’oiseau redit son chant d’amour.

Tout célèbre dans la nature Le point du jour.

C’est gentil, agréable, charmant pour être parlé, récité, dit en prose, puisque c’est de la prose ; mais gardez-vous bien de musiquer ce discours ennemi de toute mélodie régulière.

Le vers de deux pieds, mis en télé du couplet qu’il doit terminer, a paru bien trouvé, gracieux aux paroliers ; cela se dessine parfaitement au milieu d’une page.

Voyez ensuite ce vers interminable, le deuxième, qui répond au versiculc par une ligne de cinq pieds. Que voulez-vous qu’un musicien fasse de ces mots si ridiculement associés? Le musicien ne les chantera pas moins , puisqu’il est obligé de mettre en œuvre ce pitoyable canevas où rien n’est mesuré,

L'ART DES VERS LYRIQUES, symétrique. Vous savez pourtant que ta musique ne saurait exister sans le rhythme, la mesure, la symétrie des temps et des accents. Après avoir complété ses temps avec une irrégularité plus ou moins choquante, Dalayrac chantera :

Le point du jour d nos bosquets Rend toute leur parure;

Flore est plus belle à son retour,

L’oiseau redit son chant d’amour,...

La prose du parolier, ainsi rectifiée, n'est plus consonnante.

Pour faire accorder les mots avec ta mélodie, il faudrait nécessairement donner des rimes à bosquets, compléter, mesurer les vers d’après le type en iambes que nous impose Dalayrac, et dire, avec ce musicien poète :

Lë | point dû | jour â | nos b&s | quéts Vient rendre toute leur parure ;

J’entends japper oisons, roquets.

Heureux mélange, doux caquets f Et j’applaudis au fier murmure Des perroquets, (bis).

Vous travaillez pour le sens de l’ouie , et toutes vos ruses de guerre, toutes vos batteries de siège ou de campagne sont dirigées sur l'œil. Vous réussirez â le séduire, le sens de la vue est le plus facile à tromper, surtout lorsqu'il s’agit d’une affaire qui ne l’intéresseen aucune façon. Rimez, ne rimez pas, qu’importe, le tableau de vos lignes n’en sera guère plus récréatif pour ses pupilles indulgentes. Faites des trompe-l’œil, vous en avez le droit. Ne devriez- vous pas, au contraire, penser d’abord, penser uniquement à l'oreille? C’est elle qu’il s’agit do contenter, de charmer, de séduire; c’est elle qui doit recevoir, goûter, apprécier votre musique; c’est elle qui la recevra, le plus souvent! sans le secours de l’œil, lequel se gardera bien de vous adresser *

aucune réclamation.

— Voici des vers rimés pour loi, mon petit ami, direz-vous à cet œil, toujours prêt à pardonner des licences, qui ne peuvent être des fautes ; voici des vert, pour toi, parfaitement rimés :

Félicité passée,

Qui ne peut revenir,

Tourment de ma pensée,

Que n’ai-je, en te perdant, perdu le souvenir ?

— Bravo I parfait! à merveille 1 » dira cet œil que vous caressez avec tant d’affection, et qui n’en sera pas moins votre dupe, votre victime. Croyez-vous que l’oreille se laissera prendre à ce piège grossier, et que sa prudence va s'endormir au point de conlirmer ce jugement plus que téméraire? Point du tout. Saisissant, avec son admirable subtilité, l'ensemble et les détails de votre prose cadencée à peu près et non rimée, l’oreille

Va prendre la parole, et prête à l’accuser, ,

Va s’adresser à l’œil pour le désabuser.

— Tu crois à ce qu’on t’a montré, lui dira-t-elle; je ne dois me fier qu’à ce que j’entends. Pour moi, point de ruse que je ne décèle avec soudaineté, point de mirage qui puisse me faire illusion; la poésie est une musique et non pas une peinture. A ce qu’on t'a montré, je vais faire succéder ce qu’on m’a fait entendre. Le voici :

Félicité passée,

Qui ne peut revenir.

Tourment de ma pensée.

Que n’ai-je, en te perdant.

Perdu le souvenir?

Retenir et perdant, perdant et souvenir, te semblent-ils des rimes suffisantes, des assonnances même ? »

Ce qui n’empêche pas ces vcrsicules d’être charmants. S’ils nous plaisent c'est à cause de lu pensée qu’ils renferment, à cause d'une certaine propension vers le rhythme. Les strophes du chant du Départ, de M. J. Chénier sont disposées de celte manière, la rime y frappe toujours à faux sur la musique de Mébul. Je puis en dire autant des moellons, des plairas qu’un charretier de l'Académie a versés brutalement sur un air brillant et leste de Hossini.

Chef d’un peuple indomptable, et guidant sa vaillance.

Je vais à ma puissance SottinelUe l’univers.

- jrr -

us

Que dites-vous de vaillance, de puissance, qui, par le fait , sont appelés à rimer avec le platras indomptable? Et puissance sou! comme les roulades vont frétiller dans cesétoupesl

Mesurez, cadencez vos vers lyriques, et nul ne vous demandera compte des rimes prohibées, de l’absence même de cette rime que vous croyez indispensable.

Dans ia Forêt de séoart, que nous répétions à l’Odéon, je faisais rimer Lucas avec ducats , c’était fort bien ; mais Henri IV, sous les traits du ténor Lecomte, me dit : — Les ducats n’ont jamais été frappés sous mon règne.

— Sire, quelle était donc votre monnaie royale ?

— Les écus d’or.

— Soyons exacts, et chantons : quatre cents écus d'or au lieu de quatre mille ducats.

— Et la rime?

— Allez toujours; qu’importe, si le rhythme est identique et tombe juste? » En effet, les écus d'or rimant avec Lucas , sans que le choc brutal de cette discordance fût adouci, déguisé par un vers intermédiaire, les écus d’or, estampés bravement sur le livret à coté de Lucas, ne provoquèrent pas le moindre sifflet, la moindre critique pendant les quatre-vingts représentations de cet opéra données à Paris, et les douze cents qui leur succédèrent en province.

En réformant orthographe et dictionnaires , nos voisins ont affranchi leur poésie d’une infinité d’obstacles qui s’opposaient à sa marche élégante et leste. Une semblable opération ferait disparaître à l’instant nos rimes curieusement dessinées pour les yeux, et toutes nos consonnances plairaient à l’œil comme à l’oreille. Si nos voisins ont pu se délivrer de ces broussailles du langage, c’est qu’ils étaient assez prudents, assez heureux pour n’avoir point d’académies conservatrices aveuglément opiniâtres de la rouille des anciens temps. Méfiez-vous du banc des perruques , du banc des huîtres , comme de l'arriôre-ban de nos bons poètes, que Malherbe a si plaisamment blasonnés.

DB h’E MC BT BT DE L’ACCBNT ARTIFICIEL.

A son passage à Genève, Grétry visite le châtelain de Ferney, qui lui parle de musique en littérateur, et déraisonne complètement sur cet art. Grétry demande un livret d’opéra comique à l’auteur de Mérope et à'Alzire. Voltaire saisit cette occasion pour maudire, anathématiser de nouveau les e muets de la langue française, qu’il appelait des eu. — Je n'aime point les eu, disait-il au jeune voyageur, je les déteste; vous devriez les retrancher en musique et chanlerp/utoso/ - . » Voltaire se trompait trois fois au lieu d’une.

Si l'e muet n'existait pas en français, il faudrait l’inventer pour la musique. Cet e mille fois précieux est le trésor de nos poètes lyriques, leur ancre, hélas! unique de salut. Nous n’avons que l’e muet pour les demi-repos, et ces demi-repos sont, à l'égard des repos assis carrément, dans la proportion de trois à un. Voilà pourquoi trois rimes féminines doivent, presque toujours ou du moins très-souvent, précéder la rime dure dans les vers destinés à la musique. Ce qui rend le provençal et l’italien si doux, si constamment sonores, c’est que ces langues, poétiques et musicales par excellence, possèdent quatre voyelles muettes , a, e , i, o. Ces quatre sons différents donnent une variété merveilleuse aux désinences, aux rimes féminines.

Certes les eu seront abominables si vous les fracassez, les emplatrez sur lestempsfortsou demi-forts qui doivent les absorber, les anéantir.

U | n eu (ïè | vr eu brû | làntë...

Un | reu-gârd | de u mà | bêllë...

Ah! | qüel plâi | sir d’ë | treu sôl | dit...

Aü | fait ün sï | grand përsôn | nâgë Dôit | s’y cônnâi | treu miëux qüe | moi...

Prë | nint sôn | sibrë | deu bâ | taillés,

Qüi | renvër | seu fôrts | et mü | railles...

Je | süisvô | treu vieüx | ci- -pi | tâinë...

Bonheur | deu là I tiblë.

Plaisir | seul dû | riblë.

Jë |sùis pâujt’reu sôl |dit, pâu | tireu sôl |dit q&i | t’iiraë ; | ( Exécrable .) Jë | brivë | les dan | gërs, jë j bravé | la môrt | mëmë. | (Excellent.}

Comment imaginer qu'un parolier ait pu faire concerter ensemble cette ligne de prose infâme et ce vers d’une rare perfection! Le musicien pris à ce traquenard doit nécessairement écrire une sottise énorme; s’il veut donner une apparence de mesure à la prose, il effondre le vers qui la suit. M“® Loysa Puget a dû se régler sur le vers, et laisser la prose s’embourber dans un début d’une fausseté révoltante; mais qui devait s’unir mélodieusement à la réponse. Voilà des notes qui, certes, ont coûté plus d’un soupir à l’aimable et sensible musicienne.

Encore quelques exemples pris sur un milliard.

Dë | pëuplës, | deu rois cônjü | rës.

Et dû | nord aü ml | dï lâ | trôm... pët | teu güer | rière A [ sonné | l’hëu | reu dès côm | bâts.

Elles saisissez- | teu, pünïsséz- | leu, punissez- 1 len de Guillaume Teu, attaqués avec une désespérante énergie I

D’après cette notation vicieuse, stupide et barbare, fièvre devient fiévreux, pie pieux, furie furieux , nombre nombreux, femme fameux, heure heureux, et bien d’autres encore. Si le prince de Galles échappe à l’infirmité dont vos bêtises prosodiques le menacent, il aura du bonheur.

— Allez maintenant (1792) au théâtre Feydeau, vous y entendrez chanter le français d’une manière extravagante pour la langue. Tous les e muets sont devenus voyelles fermes et capitales; on ose même.

sur l’e muet ! faire des roulades pour ramener au da capo. Gnfcnvr,

Essais sur la Musique, tome II, page 55.

La rime féminine provençale ou bien italienne sonne sur quatre tons différents a, e, i, o; c'est un arc-en-ciel dont les couleurs variées et bien tranchées réjouissent l’oreille. La rime féminine française est monotone, sourde et muette; c'est un nuage, un voile désespérant, que nos poètes sont forcés de déployer sur leurs images. Ils peignent tout en gris, leurs tableaux sont des camaieux; la vigueur, la variété, l’éclat du coloris leur sont également déniés.

Lë | pàuvr£ | Gëorge âs | sttrë | ment Croit seul avoir u-neu figure [ressaut).

Propre à peindreu le sentiment.

Propre à peindreu le sentiment.

Ah! c’est trop a... musant, vraiment.

Ah ! c’est trop a... musant, vraiment.

Que de saletés dans une phrase de ce duo charmant de Boieldieu (MuTante Aurorej! Duo, note et parole, où les syllabes, d’une égalité parfaite, devraient se détacher et sonner comme des perles tombant d’aplomb sur le cristal.

Dans les mélodies syllabiques, le temps demi-fort acquiert la vigueur du temps fort. Uneu frappe donc à faux sur le troisième temps de la mesure à quatre. L’e muet de figure, n’étant pas élidé, forme un ressaut en introduisant une syllabe de plus dans la mesure, et par conséquent, une note parasite qui vient briser le rhythme et faire tricoter le chanteur. Que dirons-nous de ces deux peindreu, ces deux tropa qui brillent d’un affreux éclat sur les temps forts ? Des ressauts, des accrocs de la même espèce viennent rompre jambes et bras aux virtuoses qui voudraient chanter vivement le duo des commères dans ie Maçon, le trio du rré-n-aux-cierc», C'en est fait le ciel même a reçu nos serments.

La danse des e muets ressemble à la danse des œufs , où le ballérin gigote, piétine, tripudie en frappant le parquet à coté des œufs que l’on y voit assemblés, répandus à des intervalles fortétroits; s'il appuyé son pied sur un œuf, il s’écrase. Adieu

le ballet comique 1 le public révolté va siffler sans pitié le virtuose maladroit. Que d’œufs sont écrasés dans nos opéras! Quelle omelette infâme et grotesque d'e muets anéantis on changés en eu (comme disaient Voltaire et d’Alembert), pour doter ces voyelles sourdes et muettes d’une consistance, d’une sonorité monstrueuse que l’oreille réprouve. Et notre public encore ignorant et rustre ne siffle pas; il avale placidement ces goujons, ces requins, sans faire la moindre grimace ! il se plaindra seulement de ne pas comprendre le charabia de nos acteurs lyriques. Notez, s’il vous plaît, notez que ce même public, devenu sensible et disert quand il siège à la Comédie-Française, ne permettra pas Ta moindre infraction aux lois de la prosodie, veillant à ce que les mots ne soient coupés en deux paris, allongés ni racourcis, et qu'une diction pure, élégante les lui présente sans effort d’une manière intelligible, pleine de franchise et de séduction.

D’où vient cette indulgence stupide pour l’opéra? D’où vient cette salutaire rigueur implantée à la Comédie-Française?

La première n’a d’autre source que les calomnies mille et mille fois lancées contre notre langue française. Nos ennuques proclament son impuissance par la seule raison qu’ils sont euxmômes frappés de nullité. Le français est pour eux un instrument dont ils n’ont jamais connu la gamme, l’embouchure ni le doigté. Renards à queue coupée, n’ont-ils pas, sans vergogne ! osé déclarer solennellement à la face de l’univers, et sous le feu roulant des épigrammes, quolibets et sarcasmes anglais ; n’ont-ils pas humblement confessé que le God sare the Queen ne pouvait pas être traduit en français? Leur déclaration de faillite et leurs mots latins accrochés, appendus à l’hymne des Anglais, n’étaientils pas une véritable charade ou cacade en action, consilio manuque, la devise du malicieux Figaro?

— Nous ne pouvons réussir h fabriquer des vers lyriques, dont la cadence vienne s’unir à la mesure, aux rhylhmes de la musique et fraterniser avec elle, se sont-ils dit, faisons croire au bon peuple français que c’est impossible, que sa langue s’y refuse.» Ils y sont parvenus au point que notre nation sage, ver-

tueuse et soumise, comme cette dame romaine qui croyait fer* mement que tous les hommes sentaient le bouc parce que son mari possédait ce rare avantage, notre nation pense que^son langage doit nécessairement! être disloqué, lacéré, massacré, lorsque d’ignorants paroliers s'avisent de l’accoler aux phrases régulières des musiciens.

— Tu feras tes vers masculins et féminins tant qu’il te sera possible, pour être plus propres à la musique et accord des instruments , en faveur desquels il semble que la poésie soit née : car la poésie, sans les instruments, ou sans la grâce d’une seule ou plusieurs voix, n’est nullement agréable, non plus que les instruments sans être animés de la mélodie d’une plaisante voix. » Ronsard, Art poétique fronçoys.

Les désinences féminines doivent être avec soin placées entre les syllabes fortes portant les accents. Ce sont les piano, les forte dont les contrastes ménagés habilement présentent l’attrait le plus séducteur d’une symphonie bien exécutée. 11 est une exception à cette règle, exception formidable qui vous montrera la syllabe muette s’emparant à son tour de l’accent, et le faisant vibrer d’une voix tonnante; mais il faut que cet accent usurpé, factice , artificiel, arrive sur le second temps de la mesure au moyen de la syncope. Le premier temps est et reste l’immuable propriété de l’accent vrai, légitime. Il faut que cet accent ait pu se faire pressentir d’abord à l’oreille, afin qu’elle permette à la syllabe faible d’élever la voix à son tour. Exemples :

Un | reu-gârd | deu mS. j bëllë Fait | dans môn | lëndrë | cœür...

Richard Cœur-de-Lion.

Plùs dë | dôutë, plüs dë sôuf | fr&nce,

Célé | brôns l'bëurëux vàin | quëur.

AhI rë | viens, doüce ëspë | rëncë,

Rëssü | rër cë tëndrë | cœür.

OlelM».

Vous voyez l’accent vrai, qui s’est fait pressentir sur la première syllade de tëndrë, de dôutë , permettre à l’accent artificiel de vibrer sur la dernière, dre, te, muettes t’il en fût jamais.

La même observation s’applique à soüffrâncê , ëspèrâncë. Un mot de deux syllabes, à désinence dure, un iambe tel que bônheur, dëtaür, chârm&nt serait en pareil cas insupportable; on aurait deux accents vrais, frappant deux coups également vigoureux, et qui ne manqueraient pas d’effaroucher l’oreille. Cet iambe bônhëur portera fort bien l’accent artificiel si vous le faites précéder par un monosyllabe douteux qui vienne adoucir la brutalité des deux accents consécutifs. Exemple :

| J’âi vü 1 môn bSnhêur s’ë | vânfiu | ir.

Un mot de trois syllabes, un anapeste, pourra figurer en même lieu.

1 Dë môn | âmîtië sïn | cëre.

Mais s’il est possible d’amener un monosyllabe dur, qui vienne porter l’accent artificiel : monosyllabe faisant une scission complète avec ce qui précède, ne tenant à rien, vous permettant même de respirer avant de l’attaquer, vous avez atteint le point culminant de l’art, et votre accent artificiel éclatera comme la foudre. C’est difficile, j’en conviens, et je n’ai pu trouver ce dia- mant qu’une seule fois, en repiquant trois monosyllabes en trois vers.

Sâns rë | grëts, sans ëpoü | vanté.

Toüs lës | detix, à tûn ët | têntë;

M5rt hôr | rïblë, | mort sàn | glânlë,

Viens fï | nîr tôus | nos mât | heüra.

Anne de Boulen.

Une ligne de prose frappant à faux de tous cotés peut devenir un vers excellent au moyen de la transposition de deux mots, faisant un chassé-croisé. Égaré loin de sa place, l’accent artificiel y sera ramené sans la moindre peine.

Dë | peuplés, | de rois cônjü ] rés. ( Détestable ).

Dë | rois, dë | pëuplês cônjü | rés. (Parfait).

Ce léger changement suffit pour mettre ce vers en harmonie avec son correspondant, type donné par le premier couplet.

Lë | jour dë | glôire est àrrï | vë.

Le verbe, passant du pluriel au singulier, va faire accorder un vers dissonant avec la mélodie qui le repoussait.

| Sonné, clâi | rôn, hft | nôrë | la Mn | nïèrô; | va charmer l’oreille que la prose suivante déchirait :

| Sonnez, clâi | rôns ho \ norez | là ban | nïèrë ; |

ici l’on remarquera facilement cinq temps faux.

Des mots latins mêlés, brouillés à dessein, et dans lesquels se trouvent les éléments d’un certain nombre de vers, telle est la matière, la prose que les professeurs donnent à débrouiller à leurs élèves commençants. Les vers y sont, il s’agit seulement de les trouver, de les mettre sur leurs pieds, de les ajuster prosodiquement en changeant quelques épithètes. Il en est ainsi des strophes, des couplets de nos poètes français ; il s’agit seulement de donner une forme régulière à cette matière brute et souvent d’une grande valeur.

Vous connaissez, vous avez admiré sans doute les rhythmes élégants, capricieux, d’une piquante nouveauté, que Weber se plaisait d’introduire en ses compositions. Les premiers couplets de Robin-de*-Bois notés à contre-temps, finissant le pied en l’air, surle second levé de la mesure; couplets rhythmés à trois temps et baitus à quatre; la prière du môme opéra dont la partie vocale, à trois temps, est accompagnée en six-huit ; le superbe chœur de chasseurs d’iiuriante, où le début, frappant quatre temps bien rhythmés, est ingénieusement encadré dans des mesures ternaires : cinq mesures à quatre temps s’y prolongent sur huit à trois, etc. Mais le chœur des sylphes d’obéron, en si, précédant la délicieuse barcarole, est le plus original, le plus ravissant de ces jeux de tempo rubalo dans lesquels ce maître s’est exercé victorieusement. C’est ici que l’accent déplacé, fictif, artificiel, va se multiplier au grand déplaisir des traducteurs ébahis, ahuris. Ils nous aligneront leurs paroles sur les notes comme le bois tortu sous la toise. Si raccomanda questo peszo, corpo di Baccol

Lorsque cent douzaines çl) de nos fabricants auront traduit

(1) Il m’est permis de les compter par douzaines, puisqu’ils se mettent quatre pour traduire trois petits actes.

ce chœur favori , vous pourrez comparer leurs essais malheureux à la version leste et bien sonnante que voici :

(Les tirets placés horizontalement — indiquent la prolongation des notes sur le premier temps de la mesure suivante.)

| PÔurr&it-ôn | — rëstêr | — aü sein de | l'onde, |

| Quànd lâ lü | — në brïl | —le àu fïrmà | ment ? |

1 Cëttë | paix d&u | ce êt prô | lôndë |

| A pour | nous un | chârmë | revissant. 1 Sâns il | voir â. fftr | mër ün dë | sir,

Jôuïs | sons il l’ïns | tant dü plîti | sir.

Point dë | peine ïtnpôr | tünë |

| Dans nôtre | coeür ;

Aux ray | ôns dë la | lüne A | mis, | — dëns&ns ën | chœur. J | Sûr là | mër ën càdën | cë, |

| VItë côu | rôns, dânsôns |

| Dans lës | airs qu'ôn s’ë | làn | cë,

1 En trôupë | vôltïgëons. |

Les dilettantes, qui n’ontpas sous les yeux ma partition gravée, peuvent ajuster ces paroles sur les textes nombreux de la musique d’obéron que l’on a publiés.

O vous, sur YE muet si cher, si précieux.

Ministres du français, ayes toujours les yeux !

Ce trésor de notre poésie et surtout de notre musique, a failli de nous être enlevé, dans un temps où bien des trésors étaient livrés au pillage. Menacé vivement, sur le point de perdre la vie, cet E prit la parole et fit entendre sa douce voix. Il cessa d’ôtre muet, et s’adressant au citoyen Sicard, entonna la réclamation suivante contre la proposition que ce professeur aux Écoles normales avait faite de substituer un autre signe à la figure du pétitionnaire, et de supprimer l’JV et le T dans les troisièmes personnes des verbes.

L*E MUET m i citoyen Sicard.

Réformateur de l’alphabet.

J’avais conçu quelque espérance.

A titre de sourd et muet.

D’intéresser ta bienveillance.

Mais quand à la société Tu rends mes malheureux confrères.

Pourquoi suis-je persécuté Et proscrit par tes lois sévères?

Nous sommes trois du même nom,

De sons divers sous même forme.

Et voilà, dit-tu, la raison Qui me soumet à la réforme.

Il est vrai que nous sommes trois.

Et tous trois de même structure;

Mais, exprimant diverses voix,

Nous prenons diverses ligures.

Les deux qu’épargnent tes rigueurs Sont marqués d’un signe interprète ;

Et, comme ils sont très grands parleurs.

Ont une langue sur la tête.

Si pourtant à quelqu’un de nous Il fallait déclarer la guerre.

J’ose m’en rapporter à tous,

Est-ce à moi qu’il fallait la faire?

Je marche seul et sans fracas,

Sans attirail et sans coiffure.

Je ne cause aucun embarras Dans le bel art de l’écriture.

Je chéris la simplicité.

Je suis formé d’un trait unique.

Et, fidèle à l’égalité,

Je conviens à la république.

Dans mon chemin je suis souvent Heurté d’une voyelle avide;

C’est ainsi qu'en proie au méchant Périt l'être faible et timide.

Mais alors même, en expirant Sous le froissement qui me presse.

D'un son barbare et déchirant Je sers à briser la rudesse.

Dans la poésie où la voix A l’hémistiche est suspendue.

Je n'en puis soutenir le poids.

Son repos m’accable et me tue.

11 est vrai : mais souvent ailleurs Je rends sa touche plus subtile.

Et j’en nuance les couleurs Sous la main d’un poète habile.

On ne me compte pas, dis-tu.

Dans les vers où je suis finale;

Ah ! c’est alors que ma vertu Par d’heureux effets se signale.

Pour peindre un objet étendu J'allonge une rime sonore;

Et quand le vers est entendu La syllabe résonne encore.

Je rends le bruit retentissant Du sein de l’orage qui gronde,

Et qui répète en mugissant L'écho de la terre profonde.

Par le dernier frémissement Du son qui doucement expire.

Je peins le doux gémissement De l’eau qui murmure et soupire.

Quoique l’on m’appelle muet,

Je dis beaucoup plus qu’on ne pense.

Je ressemble au sage discret Dont on écoute le silence.

A la voix je sers de soutien,

J’arrête le son qui s’envole,

Tu parais le sentir si bien Que lu n’as pas détruit mon rôle.

Tu veux même qu’un étranger Le remplisse quand on me chasse :

Est-ce la peine de changer Pour mettre un muet à ma place?

Si donc tu voulais me laisser,

Par justice et reconnaissance.

J’aurais encore 4 t'adresser Un vœu d’une grande importance.

Quand le signe de l’action A pour sujet plusieurs personnes.

Ta sévère décision

Veut y supprimer trois consonnes.

Ah ! réforme ce jugement.

Laisse-moi mes deux sentinelles.

Mon unique retranchement Contre la fureur des voyelles.

Si tu renverses ce rempart,

Tu détruis partout la mesure.

Tu fais tomber de toute part La poétique architecture.

Dans combien d'immortels écrits Tu vas mutiler le génie !

Je ne vois plus que des débris Dans Phèdre et dans lpblgènie.

Des sourds-muets digne soutien.

Toi, leur bienfaiteur et leur père,

Daigne aussi, daigne être le mien!

Et traite-moi comme leur frère.

Par le citoyen Caocsrr,

Elève du département de Paris aux Ecoles normales.

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